Le Tchad face au défi du bilinguisme intégral : l'arabe à l'école
Le Tchad impose le bilinguisme intégral à l'école, avec l'arabe et le français. Défis majeurs : manque d'enseignants arabophones et clivages historiques. Le gouvernement doit agir pour éviter l'échec.
Par Ahmad Youssouf Ali
Le 20 avril 2026, le Ministre d’État, Ministre de l’Éducation nationale, le Dr Mahamat Ahmat Alhabo, a signé une note circulaire imposant le bilinguisme intégral dans tous les établissements scolaires tchadiens dès la prochaine rentrée. Désormais, l’arabe, en tant que seconde langue officielle, bénéficiera du même volume horaire que le français.
Cette mesure du ministre fait écho aux tentatives des régimes précédents. Ainsi, l’arabe n’a pas attendu 2026 pour faire son entrée dans les textes. Dès 1962, un décret du 6 janvier organisait son enseignement, mais de manière facultative et en dehors des horaires officiels. En 1978, l’arabe devient la deuxième langue officielle du Tchad, aux côtés du français. En 1992, l’arabe littéraire est introduit plus intensivement dans l’administration.
Pourtant, malgré ce cadre juridique, le bilinguisme effectif reste en partie lettre morte. Comme le soulignait déjà le Dr Alhabo lui-même en 2004 : « Le bilinguisme tel qu’il est compris et pratiqué aujourd’hui au Tchad, dans le système éducatif, est facteur de division des jeunes Tchadiens en arabophones et francophones. »
Pourquoi l’arabe n’a-t-il jamais été enseigné intégralement ? Face à cette intégration, une réponse historique s’impose, tenant à plusieurs facteurs :
- Un bilinguisme de façade : les décrets successifs (1962, 1978, 1992) n’ont jamais été appliqués à grande échelle. L’arabe restait souvent facultatif ou limité à certaines zones.
- Une domination du français : dans l’administration et l’éducation, le français a toujours occupé une place prépondérante, héritage de la colonisation.
- Un clivage Nord-Sud : l’opposition historique entre un Nord arabophone et musulman et un Sud francophone et chrétien a freiné toute politique linguistique uniforme. Les revendications des arabisants, bien que minoritaires en nombre, sont restées vives.
- L’absence de moyens : manque d’enseignants qualifiés, d’infrastructures et de programmes adaptés.
Aujourd’hui, l’arabe tchadien (langue véhiculaire) gagne du terrain du nord au sud, surtout en ville, mais son intégration dans le système éducatif n’en est qu’au stade expérimental.
Y aura-t-il assez d’enseignants arabophones pour couvrir tout le Tchad ?
C’est la question centrale. À ce jour, le pays ne dispose pas d’un vivier suffisant de professeurs d’arabe littéraire formés et prêts à enseigner partout sur le territoire, notamment dans les zones rurales et majoritairement francophones du sud.
Le ministère de tutelle devra donc former en urgence des enseignants bilingues dans les écoles normales, comme l'exemple du lycée franco-arabe d'Abéché qui a formé des cadres en deux langues. L'État doit mobiliser et former rapidement les enseignants arabophones. Sans ces mesures, la note circulaire risque de rester lettre morte dans de nombreuses régions.
Que faire pour les enseignants réticents à s’installer dans des zones reculées ?
Le gouvernement devra mêler incitations financières, avantages de carrière et, en dernier recours, mutations d’office encadrées. Sans cela, le bilinguisme restera un vœu pieux. Enfin, une campagne nationale de sensibilisation sera indispensable pour expliquer que le bilinguisme intégral vise l’unité nationale, et non une domination culturelle d’un groupe sur l’autre.