Leadership en temps de crise : de quel type de Secrétaire général l’ONU a-t-elle besoin ?

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Leadership en temps de crise : de quel type de Secrétaire général l’ONU a-t-elle besoin ?
Candidats au poste de secrétaire général de l'ONU, de gauche à droite : Michelle Bachelet (Chili), María Fernanda Espinosa (Équateur), Rafael Grossi (Argentine), Rebeca Grynspan (Costa Rica), Carolyn Rodrigues-Birkett (Guyana) et Macky Sall (Sénégal). Photo : ONU/Loey Felipe

Par Olivier Noudjalbaye Dedingar, Expert consultant international, Ambassadeur Mondial pour la Paix et journaliste indépendant.

Alors que le mandat du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, touche à sa fin le 31 décembre 2026, l’Organisation se trouve confrontée à l’une des transitions les plus déterminantes de son histoire. Dans un contexte marqué par l’escalade des conflits armés, la fragmentation géopolitique, les urgences climatiques, les bouleversements technologiques et un scepticisme croissant à l’égard du multilatéralisme, le choix du prochain Secrétaire général ne constitue plus un simple exercice institutionnel : c’est un moment charnière pour l’avenir de la gouvernance mondiale. La question fondamentale qui se pose aux États membres n’est donc pas seulement de savoir qui doit diriger les Nations Unies, mais quel type de leadership est nécessaire pour permettre à l’Organisation de faire face aux crises complexes du XXIe siècle. 

Jamais, depuis la fin de la guerre froide, la fonction de Secrétaire général des Nations Unies n’a revêtu une telle importance stratégique. De l’Ukraine et de Gaza au Soudan, en passant par Haïti et le Myanmar, sans oublier les risques croissants liés au changement climatique, aux cyber-menaces, au terrorisme, à l’intelligence artificielle et à la rivalité entre grandes puissances, le système international actuel traverse une multitude de crises simultanées. 

Le prochain Secrétaire général héritera d’un monde de plus en plus polarisé, où la diplomatie est mise à rude épreuve, où les institutions multilatérales sont contestées et où la confiance dans la coopération internationale s’érode progressivement. Plus qu’un simple administrateur en chef, le futur dirigeant de l’ONU devra agir en tant que médiateur efficace, réformateur institutionnel et homme ou femme d’État d’envergure mondiale jouissant de la confiance de tous, capable de restaurer la crédibilité des Nations Unies et de l’ordre multilatéral. 

La course à la succession d'António Guterres

Le processus de sélection du neuvième Secrétaire général des Nations Unies est désormais engagé. Conformément à l'article 97 de la Charte des Nations Unies, le Secrétaire général est nommé par l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. Toutefois, en pratique, l'étape décisive se joue au sein du Conseil de sécurité, où chacun des cinq membres permanents - la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis - peut bloquer une candidature en exerçant son droit de veto. 

Depuis la nomination d'António Guterres en 2016, le processus de sélection a gagné en transparence. Il est désormais attendu des candidats qu'ils soumettent une déclaration formelle de leur vision ainsi que leur curriculum vitae, qu'ils exposent publiquement leurs priorités devant les États membres et qu'ils participent à des dialogues informels avec les gouvernements et la société civile. Néanmoins, les négociations politiques entre les grandes puissances demeurent le facteur déterminant de l'issue finale. En juin 2026, six personnalités internationales de premier plan s'imposent comme les principaux prétendants au poste, chacune apportant une combinaison unique d'expérience diplomatique, politique et multilatérale. 

Rafael Mariano Grossi (Argentine)

 Actuellement directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), M. Grossi est reconnu à l’échelle internationale pour son leadership en matière de non-prolifération nucléaire, de sûreté nucléaire et de diplomatie liée aux conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. Ses partisans le considèrent comme un gestionnaire de crise pragmatique, doté d’une vaste expérience de la négociation entre grandes puissances. 

Rebeca Grynspan (Costa Rica) 

Actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et ancienne vice-présidente du Costa Rica, Mme Grynspan compte parmi les experts les plus respectés au monde dans les domaines du développement durable, de la finance internationale et de la diplomatie économique. Elle prône le renforcement de la coopération multilatérale, un développement inclusif et la modernisation des institutions. 

Michelle Bachelet (Chili) 

Ancienne présidente du Chili et ancienne Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Mme Bachelet est largement reconnue pour son leadership en matière de droits humains, d’égalité des sexes, de gouvernance démocratique et de prévention des conflits. Sa candidature a relancé les appels en faveur de la nomination d’une femme au poste de secrétaire générale des Nations Unies. 

María Fernanda Espinosa (Équateur)

 Ancienne présidente de l’Assemblée générale des Nations Unies et ancienne ministre des Affaires étrangères de l’Équateur, Mme Espinosa a mené une brillante carrière diplomatique axée sur la diplomatie préventive, la gouvernance climatique, le développement durable et le renforcement du rôle de l’Assemblée générale. Elle prône une Organisation des Nations Unies plus transparente, plus représentative et davantage centrée sur les populations. 

Macky Sall (Sénégal) 

L’ancien président du Sénégal entre en lice fort d’une vaste expérience en matière de diplomatie africaine, d’intégration régionale et de développement mondial. Sa campagne met l’accent sur la réforme du Conseil de sécurité, une représentation accrue du Sud global, un renforcement de la consolidation de la paix et une confiance renouvelée envers les institutions multilatérales. 

Carolyn Rodrigues-Birkett (Guyana) 

Actuellement représentante permanente du Guyana auprès des Nations Unies, l’ambassadrice Carolyn Rodrigues-Birkett est une diplomate guyanaise accomplie, forte de plus de 25 années d’expérience dans la fonction publique et les affaires multilatérales. Elle a précédemment occupé les fonctions de ministre des Affaires étrangères du Guyana et de directrice du bureau de liaison de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Genève. 

Bien que chaque candidat possède des atouts considérables, le processus de sélection dépasse largement le cadre des qualifications individuelles. Il reflète un débat plus vaste sur l'orientation future de l'Organisation des Nations Unies elle-même. De nombreux États membres continuent de plaider pour l'élection de la première femme au poste de Secrétaire général de l'Organisation, tandis que d'autres insistent sur l'équilibre géographique, l'expérience en diplomatie internationale et la capacité à naviguer dans un contexte de rivalités géopolitiques croissantes. 

Le Conseil de sécurité devrait procéder à une série de scrutins indicatifs confidentiels avant de recommander un candidat unique à l'Assemblée générale plus tard cette année. La personne retenue entrera en fonction le 1er janvier 2027 et héritera d'une institution confrontée à des défis mondiaux sans précédent ainsi qu'à des attentes croissantes en matière de réforme. 

D'administrateur diplomatique à gestionnaire de crises permanent

Le XXIe siècle a transformé le rôle du Secrétaire général des Nations unies, passant d'un administrateur essentiellement diplomatique à celui de gestionnaire de crises permanent. Les guerres en Ukraine et à Gaza, les catastrophes climatiques en Afrique et en Asie, les pandémies, l'insécurité cybernétique, le terrorisme (tant international qu'intérieur), les migrations forcées et l'intensification des rivalités géopolitiques ont mis en lumière à la fois l'importance et les limites des Nations unies. Fait notable, cette réflexion n'est pas nouvelle : la pertinence de l'ONU et, par extension, celle de son Secrétaire général, a été remise en question dès sa création. 

Les Nations unies ont été fondées en 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale - un conflit dévastateur qui a remodelé la politique mondiale et révélé les conséquences catastrophiques d'une coopération internationale défaillante. L'organisation a succédé à la Société des Nations (SDN), créée après la Première Guerre mondiale avec pour objectif premier de préserver la paix et d'empêcher un nouveau conflit mondial. Toutefois, la SDN n'a finalement pas réussi à endiguer la montée du militarisme et d'un nationalisme agressif, ni à empêcher le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Son incapacité à faire respecter la sécurité collective et à maintenir l'unité entre les grandes puissances a démontré les limites d'une gouvernance internationale trop faible. 

Tirant les leçons de ces échecs, les fondateurs des Nations unies ont cherché à créer une institution plus structurée et plus influente, capable de maintenir la paix et la sécurité internationales. Contrairement à la SDN, l'ONU a été dotée de mécanismes d'action collective plus robustes, notamment grâce au Conseil de sécurité et à un cadre élargi englobant la diplomatie, le maintien de la paix, l'aide humanitaire et le droit international. Si les critiques soulignent souvent l'incapacité de l'ONU à empêcher tout conflit ou toute crise humanitaire, sa réussite se mesure fréquemment à l'absence d'une Troisième Guerre mondiale. À cet égard, l'organisation a joué un rôle majeur dans la gestion des tensions entre les grandes puissances et dans la création de plateformes de dialogue, privilégiant ces dernières à une confrontation mondiale directe. 

Au cœur de cette institution se trouve le Secrétaire général, qui en est le principal responsable administratif et la voix morale. Bien plus qu’une simple figure bureaucratique, il est appelé à agir en tant que diplomate mondial, médiateur et gestionnaire de crises. 

L’idée du Secrétaire général comme « dirigeant mondial » est donc atypique. Contrairement aux chefs d’État, son autorité ne repose ni sur la souveraineté ni sur un mandat électoral, mais sur sa capacité à convaincre, à apaiser les tensions et à créer les conditions d’un dialogue là où il n’en existait pas. Cette fonction dépend ainsi étroitement du consentement et de la coopération des États membres, en particulier des grandes puissances dont les rivalités géopolitiques définissent souvent les limites du possible. En ce sens, le Secrétaire général évolue dans un cadre contraint, où l’ambition doit être ajustée à la réalité politique. 

C’est ici que l’évaluation de l’efficacité du Secrétaire général devient nécessairement nuancée. Le succès est rarement absolu ou aisément quantifiable. Il se traduit souvent par des résultats invisibles pour le grand public : un conflit qui n’a pas dégénéré, une négociation ayant prévenu des violences ou un canal diplomatique maintenu ouvert alors que d’autres s’effondraient. À l’inverse, les échecs sont très visibles, notamment lorsque l’ONU semble incapable d’agir avec détermination en raison de divisions au sein du Conseil de sécurité ou de résistances de la part des États membres. 

Alors, de quel type de Secrétaire général l’ONU a-t-elle besoin ? 

L’examen des plus de 80 années d’histoire des Nations Unies offre un cadre d’évaluation plus complet. Les différents Secrétaires généraux ont interprété et exercé cette fonction de manières diverses, façonnés par les contextes géopolitiques de leurs mandats respectifs. Certains ont privilégié le plaidoyer moral, utilisant cette tribune pour s’exprimer avec force sur des enjeux mondiaux, tandis que d’autres ont mis l’accent sur une diplomatie discrète, œuvrant en coulisses pour favoriser la conclusion d’accords. 

Dag Hammarskjöld figure parmi les Secrétaires généraux les plus influents ; il a redéfini la fonction en pleine guerre froide. Hammarskjöld estimait que le Secrétaire général devait agir en toute indépendance lorsque la paix mondiale était menacée. Il a eu recours à la diplomatie préventive, aux négociations discrètes et à des approches innovantes en matière de maintien de la paix pour renforcer le rôle mondial de l’ONU. Sa gestion de la crise de Suez en est une illustration, démontrant la valeur de la neutralité stratégique et de l’autorité morale. Même des décennies plus tard, Hammarskjöld demeure un modèle de leadership proactif en temps de crise, car il avait compris que les organisations internationales ont besoin de dirigeants prêts à prendre des risques politiques. 

En revanche, certains de ses successeurs ont peiné face aux pressions géopolitiques. Boutros Boutros-Ghali, par exemple, a lancé des réformes ambitieuses avec son « Agenda pour la paix », élargissant ainsi les mécanismes de maintien de la paix et de prévention des conflits. Toutefois, ses relations conflictuelles avec les grandes puissances, notamment les États-Unis, ont limité son efficacité et contribué à son échec dans l’obtention d’un second mandat. De son côté, Kofi Annan a incarné un modèle de leadership différent, fondé sur la diplomatie, la constitution de coalitions et les objectifs de développement mondial. Son action a permis de faire avancer les débats sur l’intervention humanitaire et la réforme institutionnelle, bien que son mandat ait également été critiqué pour n’avoir pas su empêcher les atrocités commises au Rwanda et au Darfour. Ces exemples contrastés montrent que l’ONU a besoin de dirigeants capables de concilier indépendance et pragmatisme politique.

 L’actuel Secrétaire général, António Guterres, a dû faire face à l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire de l’ONU. Son mandat a coïncidé avec la pandémie de COVID-19, l’aggravation de l’urgence climatique et des conflits majeurs ayant divisé le Conseil de sécurité. La guerre en Ukraine, la crise humanitaire à Gaza et, plus récemment, la guerre impliquant l’Iran, ont considérablement entamé l’efficacité du leadership de M. Guterres ainsi que sa capacité à résoudre les crises par la voie diplomatique. 

Dans certaines enceintes de négociation, le fait que l’ONU n’ait pas su s’imposer comme un partenaire crédible a été préjudiciable. Selon les analystes, la rivalité géopolitique entre grandes puissances a limité la capacité du Secrétaire général à mener une médiation efficace, en particulier lorsque des membres permanents du Conseil de sécurité sont directement parties prenantes aux conflits. Cette situation met en lumière un problème structurel plus profond au sein du système onusien : même le dirigeant le plus compétent ne peut surmonter totalement la paralysie institutionnelle engendrée par le jeu du droit de veto. 

Il est évident que le rôle du Secrétaire général de l'ONU est façonné par la nature des crises auxquelles le système international est confronté à un moment donné. À mesure que les défis mondiaux évoluent, les attentes à l'égard de cette fonction se transforment également. Par conséquent, le Secrétaire général doit posséder un ensemble spécifique de qualités de leadership et de compétences diplomatiques, adaptées pour répondre aux problèmes complexes - politiques, économiques, humanitaires et environnementaux - du monde moderne. 

Premièrement, l'ONU a besoin d'un dirigeant doté de solides compétences en communication de crise. À une époque marquée par la désinformation et l'érosion de la confiance envers les institutions, le Secrétaire général doit savoir présenter les crises mondiales de manière à mobiliser l'action internationale. Le discours vigoureux de M. Guterres sur le climat en est une excellente illustration : il montre comment un plaidoyer public peut hisser des enjeux négligés au rang de priorités mondiales. 

Deuxièmement, l'ONU requiert un Secrétaire général rompu à la diplomatie préventive. Les conflits modernes sont de plus en plus complexes et impliquent des acteurs non étatiques, la cyberguerre, la coercition économique ainsi que l'instabilité régionale. Aujourd'hui, le Secrétaire général ne doit pas attendre qu'une crise éclate, mais chercher à l'étouffer dans l'œuf avant qu'elle ne se manifeste. Plutôt que de réagir une fois les conflits déclenchés, l'ONU doit faire preuve de davantage de proactivité. Cette démarche est cruciale pour restaurer la réputation de l'Organisation. 

Troisièmement, le prochain Secrétaire général devra faire de la réforme institutionnelle une priorité. De plus en plus de voix s'élèvent pour affirmer que l'ONU risque de perdre toute pertinence si elle ne parvient pas à s'adapter aux réalités mondiales changeantes. Les efforts de réforme devraient inclure l'amélioration de l'efficacité des opérations de maintien de la paix, la modernisation de la coordination humanitaire, une transparence accrue et la résolution des inégalités de représentation au sein du Conseil de sécurité. Un Secrétaire général efficace ne se contentera pas de gérer les crises ; il renforcera également la légitimité de l'institution à long terme. 

Plus important encore, l'ONU a besoin d'un dirigeant capable d'allier autorité morale et réalisme politique. L'idéalisme seul ne suffit pas dans un système international fragmenté, mais un pragmatisme pur affaiblit le fondement éthique de l'ONU. Le Secrétaire général doit donc agir à la fois comme diplomate et comme conscience de la communauté internationale, ce qui implique d'être prêt à défier les États puissants lorsque cela s'avère nécessaire, tout en conservant un soutien politique suffisant pour maintenir les négociations en vie. 

La théorie du leadership permet d'expliquer pourquoi cet équilibre est crucial. Le leadership transformationnel met l'accent sur la vision, l'inspiration et le changement institutionnel, tandis que le leadership transactionnel privilégie la négociation et le compromis stratégique. Le futur Secrétaire général des Nations Unies devra conjuguer ces deux approches. Il lui faudra susciter une coopération mondiale sur des enjeux tels que le changement climatique et la protection humanitaire, tout en naviguant dans les réalités brutales de la politique internationale. À bien des égards, cette fonction exige un exercice d'équilibriste constant et inébranlable. 

En fin de compte, l'avenir des Nations Unies ne dépend pas seulement de réformes structurelles, mais aussi d'un leadership capable de restaurer la confiance dans le multilatéralisme. Le monde entre dans une ère marquée par des crises qui s'entremêlent : effondrement environnemental, fragmentation géopolitique, bouleversements technologiques et instabilité humanitaire. Dans un tel contexte, l'ONU ne peut se permettre un leadership passif. Elle a besoin d'un Secrétaire général assez courageux pour dire la vérité aux puissants, assez stratège pour gérer des intérêts divergents et assez visionnaire pour redéfinir la coopération mondiale en vue d'une ère nouvelle. 

L'ONU a été créée pour prévenir une catastrophe mondiale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, alors que les crises internationales sont plus interconnectées, imprévisibles et d'une portée plus vaste que jamais, l'organisation a besoin d'un leadership capable de s'adapter aux tournants.

L'actuel secrétaire général de l'ONU, António Guterres (à droite), rencontre Ban Ki-moon, ancien secrétaire général de l'ONU. Photo : Photo ONU/Loey Felipe
L'actuel secrétaire général de l'ONU, António Guterres (à droite), rencontre Ban Ki-moon, ancien secrétaire général de l'ONU. Photo : Photo ONU/Loey Felipe