Mariées et jugées : Les femmes tchadiennes face à l'invisible fardeau du foyer
Au Tchad, les femmes mariées doivent souvent prouver leur valeur au sein du foyer, malgré leur contribution économique et domestique. Ce phénomène soulève des questions sur le respect et la reconnaissance mutuelle.
Par Khadidja Oumar Abdoulaye
Dans de nombreux foyers tchadiens, le mariage ne met pas fin aux attentes envers les femmes, il les renforce souvent. Entre les tâches ménagères, l'éducation des enfants et les activités génératrices de revenus, beaucoup disent devoir constamment démontrer leur utilité. Derrière une phrase comme « Tu as fait quoi, toi ? » se cache une réalité qui continue d'alimenter les débats au sein des couples.
Au Tchad, les réalités économiques ont profondément changé. Dans de nombreux ménages, les revenus du mari ne suffisent plus à couvrir toutes les dépenses. Beaucoup de femmes exercent alors un petit commerce, de la couture, de la restauration ou d'autres activités afin de soutenir leur famille. Malgré cela, certaines disent avoir le sentiment que leurs efforts passent inaperçus. Selon les données d'ONU Femmes, la majorité des femmes actives au Tchad travaillent dans le secteur informel, où les revenus restent souvent faibles et irréguliers. En parallèle, le travail domestique, pourtant indispensable au fonctionnement du foyer, demeure peu reconnu.
Pour plusieurs femmes rencontrées à N'Djamena, la remarque « Tu as fait quoi ? » est parfois difficile à entendre. « Je vends des légumes depuis plusieurs années. L'argent que je gagne sert à acheter les condiments, les cahiers des enfants ou à faire face aux petites dépenses. Pourtant, lorsqu'il y a un problème, on me demande toujours ce que j'ai apporté à la maison », raconte une mère de famille.
Les hommes ne partagent pas tous le même point de vue. « Aujourd'hui, la vie est chère. Si ma femme travaille, c'est un soutien pour toute la famille. Mais il ne faut pas oublier qu'elle fait déjà beaucoup à la maison. On ne peut pas mesurer sa valeur uniquement avec l'argent », estime un commerçant rencontré au marché de Dembé. Un autre père de famille pense que le respect doit être réciproque. « Le mari et la femme sont des partenaires. Chacun apporte quelque chose au foyer. Même si la femme ne gagne pas un salaire, son travail quotidien permet à la famille de vivre dans de bonnes conditions. »
D'autres reconnaissent que certaines habitudes ont la vie dure. « Chez nous, beaucoup d'hommes ont grandi en pensant que les tâches ménagères sont normales et qu'il n'y a pas besoin de remercier les femmes. Pourtant, sans elles, le foyer ne peut pas fonctionner », confie un enseignant.
Pour les spécialistes des questions sociales, cette pression est liée à l'évolution des conditions de vie. Ils estiment que la contribution d'une épouse ne devrait pas être évaluée uniquement à travers les revenus qu'elle apporte, mais aussi à travers le temps consacré au foyer, à l'éducation des enfants et au bien-être de toute la famille.
Au-delà des difficultés économiques, plusieurs observateurs rappellent que le dialogue et la reconnaissance du rôle de chacun restent essentiels pour préserver l'équilibre du couple. Dans une société tchadienne en pleine mutation, de nombreuses familles cherchent aujourd'hui à construire un modèle fondé sur le respect mutuel, où les efforts de chacun sont reconnus à leur juste valeur.
La question dépasse donc les moyens financiers. Elle renvoie surtout à la place accordée au travail souvent invisible des femmes et à la manière dont les couples peuvent construire un partenariat basé sur la confiance, la solidarité et la reconnaissance.