Parents absents, écrans présents : la nouvelle réalité des enfants en milieu urbain
Par Barra Lutter
Dans de nombreuses sociétés africaines, la transformation des rôles familiaux est désormais visible. Les femmes travaillent, les hommes aussi. Le modèle traditionnel, dans lequel la mère assurait l’essentiel de l’éducation des enfants pendant que le père subvenait principalement aux besoins du foyer, semble progressivement céder la place à une nouvelle réalité. Dans ce contexte, une question s’impose avec acuité : qui éduque réellement les enfants aujourd’hui ?
L’essor du féminisme, entendu ici comme la volonté légitime des femmes d’accéder à l’autonomie économique et sociale, a profondément redéfini les équilibres familiaux. Les mères ne sont plus uniquement confinées au rôle domestique. Elles poursuivent des carrières, créent des entreprises et occupent des postes de responsabilité. Cette évolution constitue un progrès indéniable en matière d’égalité et d’émancipation. Mais elle entraîne également des ajustements parfois mal anticipés au sein des foyers.
Dans les familles où les deux parents travaillent à plein temps, le temps consacré aux enfants devient une ressource rare. Le matin, chacun est absorbé par ses obligations professionnelles. Le soir, la fatigue prend souvent le dessus. Entre les réunions, les déplacements, les tâches ménagères et les contraintes économiques, les moments d’échange avec les enfants se réduisent progressivement. Or, l’éducation demande de la présence, de la patience et de la constance. Lorsqu’elle passe au second plan, les conséquences peuvent être profondes.
Face à ce vide, d’autres acteurs prennent le relais. Les grands-parents, lorsqu’ils sont disponibles, jouent encore un rôle essentiel dans de nombreuses familles africaines. Dans certains cas, ce sont les nounous, les voisins ou les aînés qui encadrent les plus jeunes. Mais de plus en plus, un acteur silencieux s’impose dans le quotidien des enfants : les écrans. Téléphones, tablettes, télévision et réseaux sociaux deviennent des compagnons permanents, parfois au détriment d’une éducation structurée et d’un véritable accompagnement parental.
Ce glissement soulève une question fondamentale : l’éducation peut-elle être déléguée sans conséquences ? Car éduquer ne consiste pas seulement à surveiller ou à nourrir un enfant. Il s’agit aussi de transmettre des valeurs, d’enseigner le respect, de fixer des limites et de construire des repères. Lorsque ces responsabilités sont fragmentées entre plusieurs intervenants, le message éducatif peut devenir incohérent, voire contradictoire.
Il serait toutefois réducteur de faire porter la responsabilité de cette situation uniquement sur le féminisme ou sur les femmes. Le véritable enjeu réside plutôt dans la répartition des rôles au sein du couple. Si les mères travaillent davantage, les pères doivent également s’impliquer davantage dans l’éducation des enfants. L’époque où cette mission relevait exclusivement de la femme semble désormais révolue. La parentalité moderne exige un partage réel des responsabilités.
Cela implique une redéfinition des priorités au sein des familles. Les parents doivent apprendre à consacrer du temps de qualité à leurs enfants, même dans des emplois du temps chargés. Cela peut passer par des gestes simples : discuter en famille, suivre la scolarité des enfants, instaurer des règles claires ou encore limiter le temps passé devant les écrans. L’école, de son côté, ne peut pas remplacer la famille. Elle instruit, mais elle ne peut assurer seule l’éducation complète d’un enfant.
Au fond, la montée du féminisme ne doit pas être perçue comme une menace pour l’éducation, mais plutôt comme une opportunité de repenser le modèle familial. Elle invite à construire un équilibre plus juste, dans lequel hommes et femmes assument ensemble leurs responsabilités parentales. L’enfant, lui, n’a pas besoin d’un parent disponible et d’un autre absent ; il a besoin de deux repères solides et complémentaires.
Ainsi, la véritable question n’est peut-être pas de savoir qui éduque les enfants aujourd’hui, mais comment les parents peuvent continuer à le faire ensemble malgré les contraintes de la vie moderne. Car au-delà des débats de société, une évidence demeure : toute société se construit d’abord au sein de ses familles.