Santé numérique : après BAC 235, le Tchadien Izzedine Mahamat Abba lance LaboManager, un logiciel qui modernise les laboratoires même sans Internet
Un logiciel de gestion pour laboratoires médicaux, pensé en français, facturé en FCFA, intégré au Mobile Money et fonctionnant sans Internet. LaboManager, signé du Tchadien Izzedine Mahamat Abba, incarne une autre voie pour la santé numérique africaine. Décryptage d'un champion venu de la diaspora.
On lui doit BAC 235, l'application gratuite téléchargée plus de 13 000 fois par les candidats tchadiens au baccalauréat. L'ingénieur tchadien Izzedine Mahamat Abba revient avec LaboManager, un logiciel de gestion pour les laboratoires d'analyses médicales, déjà adopté au Tchad, au Sénégal, au Cameroun et en Côte d'Ivoire. Sa force : il fonctionne entièrement hors ligne, en français, avec une facturation en FCFA et une intégration Mobile Money. À l'heure où la souveraineté numérique devient un enjeu stratégique pour les États africains, ce champion technologique venu de la diaspora rappelle qu'une autre voie est possible. Décryptage.
Le nom d'Izzedine Mahamat Abba est déjà familier de nombreux jeunes Tchadiens. Son application BAC 235, notée 4,7 sur 5, a permis à des milliers de candidats de réviser gratuitement les anciens sujets et corrigés, même sans connexion. Fidèle à cette même philosophie, l'ingénieur s'attaque aujourd'hui à un autre défi : la modernisation des laboratoires d'analyses médicales, un maillon souvent négligé de la chaîne sanitaire africaine.
Le constat est connu de tous les patients qui ont fréquenté un laboratoire au Tchad ou ailleurs dans la sous-région. L'enregistrement des dossiers, le suivi des examens et la remise des résultats reposent encore majoritairement sur des registres papier. Les conséquences pèsent lourd sur la qualité du service : erreurs de transcription, dossiers égarés, files d'attente interminables, heures perdues en tâches administratives au détriment du soin. À cela s'ajoute un obstacle rarement documenté : le coût prohibitif et l'inadaptation des logiciels étrangers, pensés pour des environnements où la connexion Internet ne fait jamais défaut.
Un logiciel pensé pour les réalités africaines
Vidéo de présentation de l'application Labo Manager
LaboManager prend en charge l'ensemble du parcours patient : enregistrement à l'accueil, prescription des examens, saisie des résultats par les techniciens, impression de bulletins d'analyses professionnels au format PDF et suivi de la facturation. Le tout depuis un simple ordinateur sous Windows 10 ou 11. Le logiciel embarque 139 examens préconfigurés couvrant la biochimie, l'hématologie et la bactériologie, un tableau de bord de suivi des performances en temps réel et un module comptable intégré.
Mais sa véritable force, celle qui le distingue des solutions importées, tient à un choix architectural assumé. LaboManager fonctionne entièrement hors ligne. Coupure de connexion, réseau instable, délestage électrique : le laboratoire continue de travailler normalement et les données des patients demeurent en sécurité sur place, stockées en local. La facturation est directement libellée en FCFA et intégrée aux principaux services de Mobile Money de la sous-région, dont Orange Money, Wave et Free Money.
« Les logiciels de santé sont généralement conçus pour des pays où la connexion est permanente. Chez nous, un laboratoire ne peut pas dire à un patient de revenir quand Internet sera rétabli. J'ai fait le choix inverse : tout fonctionne d'abord sans connexion », explique le créateur. Ce parti pris technique traduit une conviction plus large : les outils numériques destinés au continent doivent partir des contraintes locales, non chercher à les nier.
Un champion tchadien de la diaspora
Lancé récemment sous l'ombrelle de la structure IZITech, portée par de jeunes Africains de la diaspora française, LaboManager équipe déjà des laboratoires et cliniques au Tchad, au Sénégal, au Cameroun et en Côte d'Ivoire. Comme BAC 235 avant lui, adopté dans plusieurs pays de la sous-région, le logiciel confirme que les créations de l'ingénieur rayonnent désormais bien au-delà des frontières tchadiennes.
Cette trajectoire n'est pas anecdotique. Elle illustre concrètement ce que le Conseil Économique, Social, Culturel et Environnemental appelait de ses vœux en 2025 en recommandant au gouvernement de créer des champions nationaux dans les domaines stratégiques. La santé numérique, la souveraineté des données médicales et l'inclusion technologique en font partie. Elle illustre aussi le potentiel encore largement inexploité de la diaspora tchadienne dans la mobilisation du financement du Plan National de Développement Tchad Connexion 2030, dont l'un des axes prioritaires reste la mise en réseau des compétences des Tchadiens de l'extérieur.
L'application franchira prochainement une nouvelle étape avec l'intégration d'une fonctionnalité d'intelligence artificielle : la lecture automatique des bons d'analyses. Une secrétaire photographie l'ordonnance du médecin avec un smartphone, et le dossier du patient se remplit automatiquement à l'écran : nom, prescripteur, examens demandés. Il ne reste qu'à vérifier et valider. Fini la saisie manuelle, place aux patients.
Un modèle économique adapté au contexte
Là où les solutions importées imposent des abonnements mensuels souvent hors de portée des laboratoires locaux, LaboManager est disponible gratuitement sur le Microsoft Store avec trois mois d'essai complet, sans engagement ni carte bancaire. Une démonstration et un accompagnement à l'installation sont proposés à tout laboratoire intéressé. Cette gratuité d'entrée constitue en elle-même un choix politique : celui de rendre accessible la modernisation à des structures de petite et moyenne taille qui, autrement, seraient contraintes de rester au papier.
« Mon objectif n'a pas changé depuis BAC 235 : mettre des outils modernes, fiables et à un prix adapté à notre contexte entre les mains des tchadiens. Les laboratoires méritent mieux que les registres papier, et ils n'ont pas besoin d'attendre Internet pour ça », résume Izzedine Mahamat Abba.
Au-delà de la performance technique, LaboManager pose une question de fond que le débat africain sur le numérique tarde à trancher : quel modèle voulons-nous ? Celui d'une dépendance perpétuelle à des solutions conçues ailleurs, ou celui d'un écosystème où les ingénieurs du continent bâtissent les outils dont leurs pays ont besoin ? La réponse, cette fois, vient d'un tchadien.
La Rédaction.
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