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Tchad : 66 ans après l’indépendance, le piège d’une économie sans usines

Soixante-six ans après son indépendance, le Tchad peine à structurer un secteur privé capable d'absorber sa jeunesse. En l'absence d'industrie, la fonction publique reste le principal horizon professionnel.

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Tchad : 66 ans après l’indépendance, le piège d’une économie sans usines

Par Barra Lutter

Soixante-six ans après l'indépendance, le Tchad cherche toujours la formule magique pour transformer sa jeunesse en force productive. Son économie demeure largement dominée par l’informel, le secteur public et une poignée de grandes entreprises. Peut-on réellement parler d’émancipation économique lorsque le pays peine à faire émerger un tissu industriel capable d’employer massivement ses jeunes ?

La question est moins provocatrice qu’elle n’y paraît. Les données disponibles soulignent l’étroitesse du secteur privé formel tchadien, alors que le pays doit absorber chaque année une population active toujours plus nombreuse. Le problème n’est pas d’avoir des fonctionnaires : il est de faire de l’État le principal horizon professionnel d’une jeunesse qui devrait aussi pouvoir devenir ouvrière, ingénieure, agricultrice moderne, entrepreneure ou employeuse.

Au Tchad, le diplôme ouvre souvent une seule porte : celle du concours de la fonction publique. Lorsque celle-ci reste fermée, il ne reste que le petit commerce, le secteur informel, les activités de subsistance ou l'émigration.

Une enquête sur les entreprises réalisée par la Banque mondiale en 2018 à N'Djamena illustre cette fragilité. Sur les 153 structures interrogées, 106 étaient de petites entreprises (entre 5 et 19 salariés), 33 des moyennes (20 à 99 salariés) et seulement 14 de grandes entreprises d'au moins 100 employés. Le défi tchadien ne consiste donc pas simplement à recenser les entreprises dépassant les 200 salariés. Il s'agit de comprendre pourquoi le pays compte si peu d'acteurs capables de franchir le cap de la micro-activité vers la PME, puis de la PME vers la grande entreprise.

Une économie sous le règne de l'informel

Le contraste avec les ambitions affichées est saisissant. Selon le diagnostic de la Banque mondiale, moins de 6 % des entreprises non agricoles (rurales et urbaines) sont formellement enregistrées. Pourtant, ces activités informelles représentent environ 20 % du revenu des ménages ruraux et 40 % de celui des ménages urbains.

En clair : les Tchadiens travaillent, produisent, vendent, transportent et transforment, mais l'essentiel de cette valeur créée échappe au secteur formel. C'est l'un des grands paradoxes du pays : les bras ne manquent pas, mais les employeurs structurés restent trop rares.

 Le pétrole n'a pas encore fabriqué une industrie

Le Tchad dispose pourtant d'une ressource stratégique : le pétrole. Depuis le début de l'exploitation commerciale en 2003, les hydrocarbures constituent la principale source de recettes publiques et d'exportations.

Cependant, la rente pétrolière n'a pas entraîné la dynamique d'industrialisation escomptée. Le pays continue d'importer la majeure partie des biens manufacturés qu'il consomme.

Pourquoi ne pas transformer davantage le coton ? Pourquoi exporter la gomme arabique brute sans développer de produits dérivés ? Pourquoi ne pas industrialiser la filière bétail, alors que le cheptel représente l'une des principales richesses nationales ? Une usine agroalimentaire, une unité textile ou une entreprise de transformation peut employer directement des dizaines de personnes et en faire vivre indirectement des centaines.

Sénégal : un secteur informel massif, mais mieux structuré

Le Tchad ne fait pas figure d'exception en Afrique. Au Sénégal, l'économie informelle représente environ 97 % des unités économiques et fournit 96,4 % des emplois, d'après l'Organisation internationale du travail (OIT).

La différence réside toutefois dans la capacité de certaines entreprises sénégalaises à grandir progressivement. Le Sénégal dispose en outre d'un écosystème entrepreneurial plus diversifié dans l'agroalimentaire, les télécommunications, les services et les infrastructures. La leçon est évidente : il ne suffit pas d'inciter la jeunesse à entreprendre, encore faut-il lui offrir les conditions de faire prospérer ses initiatives.

Rwanda : petit pays, grande ambition

Le Rwanda offre un autre point de comparaison instructif. L'informalité y reste très forte — environ 88 % des établissements —, mais Kigali a fait de l'amélioration du climat des affaires, de la numérisation administrative, de la formation professionnelle et de l'attraction des investissements des priorités stratégiques.

En 2024, le Rwanda comptait environ 2,3 millions de jeunes de 16 à 30 ans insérés dans l'emploi, sur une population de 3,7 millions dans cette tranche d'âge. Sans constituer un modèle parfait ni être transposable à l'identique, l'exemple rwandais démontre qu'une petite économie peut organiser son secteur privé autour de la productivité, des compétences et de l'investissement.

L'État ne peut pas embaucher toute une génération

Le véritable danger serait de faire de la fonction publique une réponse systématique au chômage. Un État a besoin d'enseignants, de médecins, d'ingénieurs, de magistrats, de forces de l'ordre et d'administrateurs. Mais il ne peut pas absorber indéfiniment tous les diplômés. La Banque mondiale estime qu'en Afrique subsaharienne, environ 15 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La réponse ne peut être uniquement administrative : elle exige un tissu d'entreprises privées solides.

Le Tchad doit changer de paradigme. Plutôt que de mesurer sa réussite au nombre de postes budgétaires ouverts dans la fonction publique, il doit évaluer sa capacité à faire émerger des entreprises capables d'employer 10, 50, 100 ou 1 000 personnes.

L'urgence exige des actes : financer les PME, sécuriser le foncier industriel, garantir l'accès à l'électricité, construire des infrastructures routières, simplifier la fiscalité, faciliter le crédit et protéger juridiquement les investisseurs.

Il convient surtout de bâtir des chaînes de valeur locales : le coton doit alimenter le textile ; le bétail doit soutenir l'industrie de la viande et du cuir ; le sésame doit nourrir des unités de transformation ; la gomme arabique doit générer des produits dérivés ; et la manne pétrolière doit financer la diversification de l'économie. Après 66 ans d'indépendance, le Tchad ne manque pas tant de fonctionnaires que de patrons, d'entrepreneurs et d'entreprises capables de créer des emplois durables.

La véritable révolution économique ne consistera pas à lancer un nouveau concours administratif, mais à permettre à 1 000 jeunes Tchadiens de bâtir 1 000 entreprises capables d'embaucher chacune dix autres personnes. À défaut d'usines, le pays continuera de fabriquer des fonctionnaires. Et le jour où l'État n'aura plus de postes à distribuer, la facture sociale sera bien plus lourde que celle d'une politique industrielle audacieuse.

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