Tchad : le CLAC d'Am-Timan face au smartphone, les jeunes désertent-ils la lecture ?
Par Mahamat Abdelbanat Kourma
Sous un ciel couvert de lourds nuages et une humidité ambiante, ce vendredi le 7 du mois de juillet, à 9 heures du matin nous faisons notre entrée dans la vaste cour du Centre de Lecture et d'Animation Culturelle (CLAC) d'Am-Timan. La bibliothèque est bien arrangée, les livres soigneusement rangés dans les rayons mais aucun lecteur en vue. L'animateur principal nous informe que le vendredi, les lecteurs se font rares.
Créés en 1985-1986 par l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), les CLAC forment aujourd'hui un réseau de plus de 300 centres dans une vingtaine de pays francophones, dont le Tchad depuis 1998. Chaque CLAC associe une bibliothèque d'environ 3 000 ouvrages et une salle polyvalente, au service de communautés de 5 000 à 30 000 habitants. Leur mission dépasse la lecture. Ils jouent le rôle de espaces communautaires partagés, entre éducation non formelle, cohésion sociale et valorisation culturelle.
Des chiffres en hausse, mais un objectif loin d'être atteint
Contrairement à une désertion pure et simple, les chiffres montrent une progression. « En 2025, nous avons eu 20 329 visiteurs au centre, tous motifs confondus », précise Xavier Koslelem, animateur principal du CLAC d'Am-Timan. En 2026, à la moitié d’année, le centre comptabilise déjà 7 515 visites. Côté abonnements, 914 jeunes se sont inscrits en 2025. Un record, et le registre affiche 644 abonnés juin 2026.
Cette embellie s'explique par une stratégie ciblée. Le « tournoi de lecture », organisé avec dix écoles primaires sur deux mois, a permis de mobiliser des élèves jusque-là absents des registres. « Ce tournoi a permis que les gens découvrent le CLAC », résume l'animateur, qui reconnaît toutefois que le centre reste loin de son objectif : « Normalement nous devons atteindre 2 000 ou 3 000 abonnés par an, vu la population de la ville. Mais nous sommes à 644, je pense que nous ne devons pas nous glorifier de ce résultat. » Selon lui, le principal concurrent reste clair : « Nos concurrents principaux, ce sont les écrans, les smartphones. »
Ceux qui restent fidèles, le calme contre la distraction
Adoum Mahamat Adam, jeune lauréat du baccalauréat 2026 et l'un des meilleurs lecteurs du centre selon l'animateur, fréquente le CLAC depuis deux ans. Son choix n'est pas anodin : « Sur mon appareil, quand je fais des recherches, je reçois des textos, des messages sur WhatsApp, sur Facebook… les amis me dérangent. Je trouve qu'ici c'est mieux pour moi. » Il vient seul, sans ses amis de quartier : « Je ne sais pas ce qui les empêche de venir ici. » Pour lui, la solution passe par la sensibilisation : « Il faut venir chaque jour au CLAC, au moins prendre 30 minutes pour faire la lecture. »
Ceux qui sont partis : le smartphone, complément plutôt que remplaçant
Abakar Idriss était autrefois l'un des lecteurs les plus fidèles du centre. Aujourd'hui, il ne vient plus, que lors des grands événements. « Je m'informe sur les réseaux sociaux à travers mon smartphone », explique-t-il. Mais il refuse l'idée d'un remplacement pur : « Le livre demeure toujours un moyen indispensable. Le smartphone est léger, pratique, mais il a des limites dans les zones mal couvertes par la connexion internet. » S'il devait revenir, une condition prévaut : « Il faut plus innover et intégrer la connexion internet. Faire de ce lieu un multimédia, car nous sommes à l'ère du numérique. »
Un contexte national qui nuance le « tout-smartphone »
Si le smartphone apparaît comme le grand concurrent de la lecture, les chiffres nationaux invitent à la nuance. Le taux d'alphabétisation des jeunes tchadiens de 15 à 24 ans, bien qu'en progression, plafonnait à 45 % en 2019 selon l'UNESCO. Plus de la moitié de cette tranche d'âge ne maîtrise donc pas encore pleinement la lecture. Par ailleurs, l'accès à internet reste loin d'être généralisé. Selon le rapport digital 2026 de DataReportal, seuls 13 % des Tchadiens étaient connectés fin 2025, freinés notamment par le coût des smartphones, qui représente jusqu'à un quart du revenu mensuel moyen en Afrique subsaharienne. Dans ce contexte, le CLAC d'Am-Timan ne fait donc pas seulement face à une « concurrence » numérique : il reste, pour une large partie de la jeunesse locale, l'un des rares points d'accès structurés au savoir écrit.
Vers un centre multimédia ?
Ce manque de connexion revient d'ailleurs dans le discours de l'animateur principal lui-même : « Pour l'accès internet, je dis non. Introduire l'internet au niveau du CLAC, c'est l'un de nos projets, nous cherchons des partenaires. » Son ambition est claire : transformer le centre en un véritable pôle d'attraction numérique, où « chaque jeune peut venir s'exprimer et trouver son compte ».
Entre un animateur qui redresse la fréquentation à coups d'animations créatives, un lecteur qui fuit son téléphone pour trouver le calme, et un ancien habitué que le smartphone n'a que partiellement éloigné, le CLAC d'Am-Timan ne semble pas déserté. Il est plutôt à la croisée des chemins, entre tradition du livre et urgence de se connecter au monde numérique.