Tchad : l'élevage menacé par le dérèglement climatique

Au Tchad, le dérèglement climatique bouleverse l'élevage, un pilier économique essentiel. Sécheresses, inondations et conflits fragilisent ce secteur vital, menaçant la subsistance de millions de personnes.

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Tchad : l'élevage menacé par le dérèglement climatique

Par Barra Lutter

Au Tchad, l'élevage constitue l'un des principaux piliers de l'économie nationale et fait vivre des millions de personnes. Mais le dérèglement climatique bouleverse les habitudes pastorales. Sécheresses prolongées, inondations, raréfaction des pâturages et conflits autour des ressources fragilisent un secteur vital. Derrière les chiffres, ce sont des familles entières qui voient leur mode de vie menacé.

Sur les pistes de transhumance, le climat a changé les règles du jeu. Dans les plaines du Kanem, du Bahr El-Ghazal, du Lac ou encore du Guéra, les éleveurs constatent tous le même phénomène : les saisons ne suivent plus leur rythme habituel. Les pluies arrivent tard, s'interrompent brutalement ou tombent avec une violence inhabituelle, provoquant des inondations qui détruisent les espaces de pâturage.

Cette instabilité climatique réduit la disponibilité du fourrage et assèche de nombreux points d'eau. Les troupeaux doivent parcourir des dizaines de kilomètres supplémentaires pour se nourrir et s'abreuver. Ce déplacement permanent fatigue les animaux, diminue leur production de lait, ralentit leur croissance et augmente leur vulnérabilité aux maladies.

Pour de nombreux éleveurs, les pertes deviennent récurrentes. Certaines familles vendent une partie de leur cheptel pour faire face aux dépenses quotidiennes, compromettant ainsi leur principale source de revenus.

Le constat est partagé par les spécialistes. Une synthèse scientifique publiée en 2024 souligne que l'alimentation du cheptel constitue désormais l'un des principaux freins au développement de l'élevage tchadien. Les cultures fourragères restent très limitées alors que les ressources naturelles se dégradent sous l'effet des aléas climatiques.

Selon les projections climatiques, le pays est particulièrement vulnérable aux sécheresses, aux inondations et à la modification des saisons, avec un impact direct sur les systèmes pastoraux.

Une situation qui touche toute l’Afrique, la réduction des superficies des zones de pâturage ne devrait épargner aucune région du monde, selon les modélisations réalisées par les auteurs. Plus de 110 millions d’éleveurs pourraient perdre leurs moyens de subsistance avec la montée des températures et les vagues de sécheresse induites par le dérèglement climatique.

La raréfaction des terres de pâturage intensifie les tensions entre éleveurs et agriculteurs. Les couloirs de transhumance sont parfois occupés par des cultures ou des habitations, obligeant les bergers à emprunter d'autres itinéraires. Cette situation favorise les conflits liés à l'accès à l'eau et aux terres. Chaque saison sèche devient une période de forte inquiétude, où la moindre parcelle de verdure peut devenir un motif d'affrontement.

Parallèlement, les coûts de l'alimentation animale augmentent. Les aliments de complément restent hors de portée pour de nombreux éleveurs, notamment les plus modestes. Le changement climatique accentue ainsi les inégalités entre les exploitations disposant de moyens financiers et celles qui vivent exclusivement des ressources naturelles.

L'élevage représente une part importante de l'économie tchadienne. Il fournit des emplois, alimente le marché local en viande et en lait et constitue une source essentielle de devises grâce aux exportations de bétail vers les pays voisins. Lorsque les troupeaux diminuent, c'est toute la chaîne économique qui est touchée : commerçants, transporteurs, bouchers, transformateurs et consommateurs subissent les conséquences de la baisse de production. Le risque dépasse donc la seule question pastorale. Il touche également la sécurité alimentaire, les revenus ruraux et la stabilité sociale.

Face à cette crise, plusieurs spécialistes plaident pour une meilleure adaptation du secteur. La réhabilitation des points d'eau pastoraux, la protection des couloirs de transhumance, la restauration des pâturages dégradés et la diffusion de services météorologiques adaptés permettraient aux éleveurs d'anticiper davantage les aléas climatiques.

Le renforcement des campagnes de vaccination, le développement des cultures fourragères et un meilleur accompagnement technique pourraient également réduire les pertes. Malheureusement, les services vétérinaires peinent à couvrir les zones les plus reculées et les banques accordent rarement des crédits adaptés aux pasteurs.

L'avenir de l'élevage tchadien dépendra largement de la capacité des pouvoirs publics, des partenaires techniques et des communautés à construire une stratégie d'adaptation durable. Sans réponse ambitieuse, le changement climatique risque de transformer progressivement un secteur stratégique en une activité de plus en plus précaire, avec des conséquences économiques et sociales qui dépasseront largement les seuls éleveurs.

Le changement climatique n'est plus une menace lointaine. Il est devenu une réalité quotidienne. Et chaque saison qui passe sans réponse structurelle coûte des milliers de têtes de bétail, fragilise des familles entières et affaiblit l'un des secteurs les plus stratégiques de l'économie nationale.

La véritable question n'est donc plus de savoir si le climat menace l'élevage tchadien. Elle est de savoir combien de temps encore les éleveurs pourront résister sans une politique d'adaptation à la hauteur des enjeux.