Tchad : l’intimité du deuil face à la viralité des réseaux sociaux
À Ndjamena, une vidéo virale d'un enterrement suscite des questions sur le respect des morts. Les traditions funéraires tchadiennes sont mises à l'épreuve par la modernité et les réseaux sociaux.
Par Gloria Ronel
À Ndjamena, la capitale tchadienne, une vidéo d’une jeune fille se filmant lors d’un enterrement au cimetière de Toukra est devenue virale sur TikTok. Cette action suscite des interrogations sur le respect des morts dans la société tchadienne actuelle.
Le respect envers les défunts est une valeur culturelle sacrée qui transcende les ethnies, les religions et les barrières sociales. Cette valeur fondamentale dicte des comportements de solidarité, de dignité et de recueillement absolu face au deuil. C’est une manifestation du respect envers les défunts à travers une solidarité communautaire.
Au Tchad, dès l'annonce d'un décès, le quartier et la communauté se mobilisent instantanément pour soutenir la famille endeuillée, sans distinction de religion. Les célébrations, la musique forte et les réjouissances sont immédiatement interrompues dans le voisinage en signe de compassion. Les rites funéraires, qu'ils soient musulmans ou chrétiens, sont suivis avec une rigueur extrême pour garantir le repos de l'âme du défunt. Les voisins et proches cotisent matériellement et financièrement pour couvrir les frais des funérailles et nourrir les visiteurs. Les lieux de sépulture sont considérés comme des espaces sacrés où le silence et une tenue décente sont de rigueur. Cependant, les enjeux contemporains, l'urbanisation rapide et l'évolution des modes de vie posent de nouveaux défis au maintien de cette tradition.
Rites funéraires communautaires : entre tradition et mutations
L'évolution socio-économique du Tchad transforme profondément les rituels entourant la mort. L'étude croisée de traditions communautaires spécifiques et de la pression urbaine sur les cimetières révèle comment la modernité redéfinit le deuil. Bien que le respect envers les défunts reste une valeur sacrée au Tchad, l'évolution de la société moderne, l'urbanisation sauvage et l'impact du numérique s'accompagnent de dérives comportementales perçues comme de graves manquements de respect envers les morts. Ce voyeurisme en direct pendant les obsèques, c’est-à-dire filmer les proches en pleurs lors des levées de corps ou diffuser les enterrements en direct vidéo, transforme parfois le recueillement sacré en un spectacle public. L’acte commis par cette jeune fille incite la société à réaffirmer l'importance de préserver la mémoire et la dignité des défunts.
Au-delà de cet incident, plusieurs comportements se manifestent sous diverses formes de manque de respect envers les morts. La profanation et le vandalisme dans les cimetières et les vols sur les tombes : des individus s'introduisent la nuit dans de grands cimetières comme celui de Toukra pour dérober des matériaux de valeur tels que les plaques de marbre gravées, les carreaux, les briques, les grilles métalliques ou clôtures, afin de les revendre à bas prix pour la construction immobilière. L'absence de clôture et de surveillance stricte transforme la périphérie de certains cimetières urbains en décharges à ciel ouvert. Ces derniers subissent des dégradations ou des actes d'incivilité (divagation d'animaux, dépôts d'ordures).
À cela s’ajoutent des occupations illégales et projets commerciaux : des espaces attenants à des cimetières historiques comme le Champ de Fil ou Amriguébé font régulièrement l'objet de tentatives de spoliation foncière ou d'installations anarchiques de commerces, provoquant l'indignation des riverains. L'expansion rapide de N'Djamena et des grands centres urbains crée une crise de l'espace qui affecte directement la dignité des sépultures.
L’on ne peut perdre de vue l'exhibitionnisme numérique à travers les publications d'images des dépouilles. Lors d'accidents de la route ou de drames, la course aux "likes" pousse de nombreux internautes à photographier et publier des corps sans vie ou ensanglantés sur Facebook et WhatsApp, bafouant l'intimité et la dignité des défunts et de leurs familles. Il y a également la politisation et l'extravagance des obsèques qui se transforment en récupération politique. Pendant l'enterrement des personnalités publiques ou d'artistes, les obsèques donnent parfois lieu à des affrontements verbaux ou à des affichages de bannières partisanes, détournant le deuil au profit d'intérêts politiques.
La marchandisation du deuil n’est pas en reste. En milieu urbain, la multiplication des dépenses ostentatoires tels que les uniformes de deuil sur mesure appelés pagne de deuil, sonorisations excessives, buffets de luxe éloigne les cérémonies de la sobriété et de la spiritualité initiales. L’on observe également une occidentalisation progressive de certains rituels urbains. Les obsèques se transforment parfois en grands rassemblements coûteux, imposant une lourde pression financière aux familles.
À ces pratiques s’ajoutent les conflits successoraux et l'abandon des familles, la spoliation des veuves et orphelins. Dès le décès du chef de famille, il arrive fréquemment que la belle-famille confisque brutalement les biens du défunt, laissant l'épouse et les enfants dans un dénuement total, au mépris de la mémoire du disparu. L'inefficacité ou la lenteur administrative pour verser les indemnités ou pensions, notamment pour les veuves de militaires, constitue une forme d'irrespect institutionnel envers le sacrifice de ceux qui sont morts pour la patrie.
Toutes ces actions nous amènent à nous poser la question de savoir si les défunts ne méritent pas vraiment le respect ou un repos digne après leur mort. Et si on enterrait simplement nos morts, tout en respectant leur mémoire ? Que chacun trouve dans sa conscience les réponses qu’il faut.