Tchad : l'urgence d'une orientation scolaire efficace
Au Tchad, l'absence d'orientation scolaire conduit à des abandons universitaires massifs et à une insertion professionnelle chaotique, freinant le développement économique et social du pays.
Faute d’un accompagnement structuré dès le secondaire, des milliers de bacheliers s’engagent chaque année dans des filières inadaptées. Résultat : abandons massifs à l’université, diplômes peu valorisés et insertion professionnelle chaotique. Une crise silencieuse qui interroge les fondements mêmes du système éducatif.
## Une orientation quasi inexistante au moment décisif
Pour de nombreux élèves, le passage du lycée à l’université s’apparente à un saut dans l’inconnu. À l’heure de choisir une filière, peu disposent d’informations fiables sur les débouchés, les exigences académiques ou les réalités professionnelles. L’orientation scolaire, censée éclairer ce choix stratégique, reste largement insuffisante, voire inexistante dans certains établissements.
Dans ce vide, les décisions se prennent souvent sur des bases fragiles : imitation des camarades, pression familiale, prestige supposé de certaines filières ou simple hasard. Très peu d’élèves bénéficient d’un véritable bilan de compétences ou d’un accompagnement personnalisé. Cette défaillance initiale pose les bases d’un parcours universitaire instable.
## L’université, théâtre d’un décrochage massif
Les conséquences de cette mauvaise orientation apparaissent dès les premiers mois à l’université. Confrontés à des contenus qu’ils ne maîtrisent pas ou qui ne correspondent pas à leurs aspirations, de nombreux étudiants décrochent rapidement.
La première année devient ainsi un véritable filtre, où une proportion importante d’inscrits abandonne. Ce décrochage n’est pas uniquement académique. Il est aussi psychologique et économique. Les étudiants perdent confiance en eux, tandis que les familles, souvent déjà fragiles financièrement, voient leurs investissements anéantis.
À terme, ces abandons alimentent un vivier de jeunes sans qualification, exposés à toutes les formes de précarité. Pour ceux qui parviennent à terminer leur cursus, une autre difficulté se profile : l’insertion professionnelle. Les formations universitaires, encore largement théoriques, intègrent peu de dimensions pratiques.
Les stages restent rares, les partenariats avec les entreprises, limités, et les opportunités d’apprentissage en milieu professionnel insuffisantes. Cette déconnexion entre université et monde du travail produit des diplômés peu opérationnels.
Sur le marché de l’emploi, ils se retrouvent en concurrence avec des profils plus expérimentés ou formés de manière plus pratique. Beaucoup finissent par accepter des emplois précaires, souvent sans lien avec leur formation initiale, voire à rejoindre le secteur informel.
## Une jeunesse fragilisée, un développement freiné
Au-delà des trajectoires individuelles, cette crise de l’orientation a des répercussions profondes sur la société. Une jeunesse mal formée et mal insérée constitue un frein au développement économique. Le pays se prive ainsi d’un capital humain essentiel, capable d’innover, de produire et de soutenir la croissance.
Par ailleurs, la précarité professionnelle alimente frustrations et désillusions. Elle accentue les inégalités sociales et peut, à terme, nourrir des tensions. L’absence de perspectives pour une large frange de la jeunesse devient alors un enjeu non seulement économique, mais aussi politique et social.
## Repenser l’orientation comme priorité stratégique
Face à ce constat, une réforme en profondeur s’impose. L’orientation scolaire ne peut plus être considérée comme une simple formalité. Elle doit devenir un pilier central du système éducatif. Cela passe par la mise en place de dispositifs structurés dès le secondaire : conseillers d’orientation formés, tests d’aptitude, plateformes d’information sur les métiers et les filières. Parallèlement, les universités doivent renforcer leur dimension professionnalisante.
L’introduction de stages obligatoires, le développement de l’alternance et la collaboration avec le secteur privé sont autant de leviers pour rapprocher formation et emploi. Une meilleure adéquation entre compétences acquises et besoins du marché est essentielle pour réduire le chômage des jeunes. Lutter contre l’abandon universitaire et la précarité professionnelle suppose de s’attaquer à la racine du problème : l’absence d’orientation efficace.
En investissant dans un accompagnement de qualité, les autorités peuvent transformer le parcours des jeunes et maximiser leur potentiel. Car au-delà des statistiques, il s’agit d’un enjeu de société.
Offrir à chaque élève la possibilité de faire un choix éclairé, c’est lui donner les moyens de réussir. Et, à travers lui, c’est tout un pays qui se donne une chance de construire un avenir plus stable, plus équitable et plus prospère.
Barra Lutter