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Tchad : où est passée l’éducation patriotique ?

Soixante-six ans après son indépendance, le Tchad s'interroge sur sa capacité à transmettre l'éducation patriotique à travers son système scolaire, entre défis d'accès et réformes curriculaires.

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Tchad : où est passée l’éducation patriotique ?

Par Barra Lutter

À l’école, on apprend à lire, à compter, à connaître l’histoire et à préparer les examens. Mais apprend-on suffisamment à être citoyen tchadien ? Soixante-six ans après l’indépendance, la question de l’éducation patriotique demeure ouverte. Le pays dispose d’un ministère dont l’intitulé comprend la « Promotion civique » et engage aujourd’hui une profonde réforme de ses curricula. Pourtant, entre connaissance de l’histoire nationale, respect des biens publics, cohésion sociale et engagement citoyen, il reste encore à définir ce que signifie concrètement former un patriote tchadien.

Le patriotisme ne se résume pas au drapeau

Le patriotisme commence souvent par des symboles : le drapeau, l’hymne national, les fêtes nationales ou encore la connaissance des institutions. Mais il ne devrait pas s’arrêter là.

Aimer son pays, c’est aussi respecter ses lois, protéger les biens publics, payer ses impôts, préserver l’environnement, refuser la corruption et accepter la diversité de ceux qui partagent le même territoire.

C’est précisément cette dimension que l’éducation civique doit transmettre. L’UNESCO définit l’éducation civique comme une éducation à la citoyenneté, aux droits et aux responsabilités au sein de la société.

Au Tchad, cette mission relève notamment du ministère de l’Éducation nationale et de la Promotion civique. Mais l’existence d’une responsabilité institutionnelle ne signifie pas automatiquement que l’éducation patriotique constitue une matière autonome et suffisamment structurée dans toutes les écoles.

Une école confrontée d’abord au défi de l’accès

Avant même de parler de patriotisme, le Tchad doit résoudre un problème plus élémentaire : permettre à chaque enfant d'aller à l'école et d'y apprendre réellement.

L'UNICEF estime que près de 3 millions d'enfants, sur environ 6 millions en âge scolaire, ne fréquentent pas l'école. Le pays affiche également un taux de pauvreté des apprentissages de 94 %, c'est-à-dire qu'une très grande majorité des enfants à la fin du primaire ne maîtrisent pas suffisamment la lecture pour comprendre un texte simple.

Selon les données PASEC 2014 reprises par l'UNICEF, seulement 20 % des enfants qui achèvent le primaire disposent d'une base jugée suffisante en lecture et en mathématiques dans les deux langues d'enseignement, le français et l'arabe.

Dans ces conditions, une priorité s'impose : apprendre à l'enfant à lire, à écrire, à raisonner et à comprendre son environnement. Sans ces fondamentaux, l'éducation civique risque de rester théorique.

 Connaître son histoire pour construire une nation

L'éducation patriotique devrait également commencer par une meilleure connaissance de l'histoire nationale.

Qui étaient les royaumes du Kanem-Bornou, du Baguirmi et du Ouaddaï ? Comment les différentes populations ont-elles construit leurs relations avant la colonisation ? Que s'est-il passé pendant la période coloniale ? Pourquoi l'indépendance de 1960 a-t-elle été suivie de décennies de crises politiques et de conflits ? Ces questions ne devraient pas être réservées aux universitaires.

Un enfant qui ignore l'histoire de son pays peut difficilement comprendre les fractures qui le traversent. L'enseignement de l'histoire devrait donc contribuer à construire une mémoire nationale commune, sans effacer les blessures ni transformer le passé en récit officiel unique.

 Réforme éducative à un tournant

Le Tchad est actuellement engagé dans une nouvelle phase de transformation de son système éducatif.

Le Projet de réforme de l'éducation au Tchad (PRET 2025-2029) prévoit notamment la révision et la réécriture des curricula et des manuels scolaires, la transformation numérique et le renforcement de la formation des enseignants. L'UNESCO accompagne le ministère et le Centre national des curricula dans ce processus.

Cette réforme représente une occasion de poser une question essentielle : quelle école veut-on pour le Tchad de demain ?

Une école uniquement tournée vers les examens ? Ou une école qui forme également des citoyens capables de vivre ensemble, de débattre, de respecter les différences et de participer au développement du pays ?

Patriotisme et vivre-ensemble

Dans un pays marqué par une grande diversité culturelle, linguistique, religieuse et régionale, l'éducation patriotique devrait surtout être une éducation au vivre-ensemble. Le patriotisme ne devrait pas apprendre à l'élève qu'une communauté est supérieure à une autre. Il devrait lui enseigner qu'avant ses appartenances particulières, il existe un intérêt collectif : celui de la République.

À l'école, cela peut passer par des activités concrètes : débats citoyens, connaissance de la Constitution, protection de l'environnement, entretien des établissements, participation à des projets communautaires, apprentissage des droits et devoirs du citoyen.

Le patriotisme se mesure alors moins aux slogans qu'aux comportements. Attention à la confusion entre patriotisme et propagande. C'est ici que se trouve la principale difficulté.

Une véritable éducation patriotique doit apprendre à aimer son pays sans obliger à aimer un gouvernement particulier.

L'élève doit pouvoir respecter la République tout en apprenant à questionner les décisions publiques. Il doit connaître les institutions sans être transformé en relais d'un discours politique.

Le patriotisme démocratique repose sur une idée simple : le pays appartient aux citoyens, pas au pouvoir du moment.

Former des citoyens avant de former des patriotes

Le Tchad dispose donc de bases d'éducation civique et d'une volonté institutionnelle de promouvoir la citoyenneté, mais la construction d'une véritable culture patriotique demeure un chantier.

La réforme actuelle des programmes constitue une opportunité historique. Elle pourrait permettre d'introduire davantage d'histoire nationale, d'éducation civique, de culture de la paix, de protection des biens publics et de connaissance des institutions.

Mais tout commence par une école accessible et de qualité. Avec près de 3 millions d'enfants encore hors de l'école et une pauvreté des apprentissages estimée à 94 %, le premier acte patriotique devrait peut-être être celui-ci : donner à chaque enfant tchadien les moyens d'apprendre.

Car un pays ne construit pas son patriotisme uniquement dans les cérémonies officielles. Il le construit dans ses salles de classe, dans ses familles et dans la conscience quotidienne de ses citoyens.

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