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Tchad : quand le débat religieux étouffe les urgences du développement

Au Tchad, la place disproportionnée des débats religieux dans l'espace public relègue au second plan les urgences économiques et sociales. L'appel urgent à recentrer le pays sur son avenir commun.

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Tchad : quand le débat religieux étouffe les urgences du développement

Par Barra Lutter

La religion occupe une place importante dans la société tchadienne. Elle structure les familles, influence les comportements, apporte du réconfort et participe à la cohésion sociale.

Mais lorsque les débats religieux prennent une place disproportionnée dans l'espace public au point de reléguer au second plan les questions d'éducation, d'emploi, de santé, d'eau ou d'économie, une interrogation devient légitime : sommes-nous en train de discuter davantage de nos différences que de notre avenir commun ? Le problème n'est pas la religion. Le problème est sa transformation en sujet permanent de confrontation sociale ou politique.

Croire sans oublier de construire

Un citoyen peut être profondément croyant et réclamer en même temps de meilleures écoles, des hôpitaux fonctionnels, des routes praticables et des emplois pour les jeunes. La foi appartient à la conscience. Le développement, lui, exige des politiques publiques, des investissements, des compétences et une vision collective.

Lorsque les débats publics consacrent davantage d'énergie aux appartenances religieuses qu'aux résultats scolaires, à la productivité agricole ou à la création d'emplois, le risque est de perdre de vue l'essentiel. Un pays ne se développe pas uniquement avec des discours sur ses valeurs. Il se développe aussi avec des salles de classe, des centres de santé, de l'eau potable, de l'électricité et des entreprises.

L'exemple du Sénégal

Le Sénégal offre une expérience intéressante. Pays à très forte majorité musulmane, il affirme pourtant dans sa Constitution son caractère laïque et garantit l'égalité des citoyens sans distinction de religion. La Constitution interdit également aux partis politiques de s'identifier à une confession.

Cela ne signifie pas que la religion est absente de la société sénégalaise. Elle y occupe au contraire une place considérable. Mais l'État cherche à maintenir une distinction claire entre la liberté religieuse et la gestion des affaires publiques. Cette expérience rappelle une vérité simple : la laïcité ne signifie pas combattre la religion, mais permettre à chacun de croire librement tout en faisant de l'État un espace commun.

 Le Rwanda : reconstruire autour du collectif

Le Rwanda présente une autre approche, dans un contexte historique évidemment très différent. Après le génocide de 1994, le pays a engagé une reconstruction nationale fondée notamment sur l'unité, la lutte contre les divisions et la consolidation d'institutions communes.

La Constitution rwandaise garantit la liberté de conscience, de religion et de culte tout en interdisant la discrimination religieuse et la création de partis fondés sur une affiliation confessionnelle.

Le pays encadre également les organisations religieuses, notamment à travers des exigences administratives, sanitaires et de sécurité applicables aux lieux de culte. Le modèle rwandais n'est évidemment pas transposable tel quel au Tchad. Mais son expérience pose une question fondamentale : comment faire de la diversité une force nationale plutôt qu'un terrain permanent de division ?

 Le développement doit redevenir le débat central

Au Tchad, les questions religieuses ne doivent pas disparaître du débat public. Elles doivent simplement retrouver leur juste place.

Pourquoi ne pas consacrer davantage de discussions à la qualité de notre système éducatif ? Pourquoi ne pas parler davantage du chômage des diplômés, de l'accès à l'eau, de la transformation agricole, de l'électricité ou de la santé ? Pourquoi les jeunes devraient-ils connaître par cœur les querelles religieuses alors qu'ils ignorent souvent quelles perspectives économiques leur offre leur propre pays ? Le débat public doit changer de priorité.

Tourner la page des polémiques permanentes

Les pays africains qui progressent ne sont pas ceux qui ont marginalisé la religion au sein de leur société. Ce sont ceux qui ont appris, chacun selon son histoire, à organiser la coexistence entre croyances, institutions et objectifs nationaux.

Une étude publiée par Cambridge University Press souligne d'ailleurs un paradoxe africain : malgré le caractère très religieux des sociétés subsahariennes, les États de la région adoptent relativement peu de politiques destinées à imposer des valeurs religieuses ou à soutenir directement les institutions cultuelles. Le Tchad pourrait tirer une leçon de cette réalité. La religion peut contribuer à la paix, à la solidarité et à l'éducation morale. Mais elle ne doit pas devenir un substitut aux politiques de développement.

 L'urgence de parler de l'avenir

Le pays a besoin d'un débat plus ambitieux. Un débat qui oppose les idées, pas les croyances. Un débat qui questionne la création d'emplois, l'amélioration des écoles, la sécurité alimentaire, la modernisation de l'administration et la préparation de l'après-pétrole. Les croyants doivent pouvoir pratiquer leur foi librement. Les non-croyants doivent également pouvoir vivre dans le respect de leurs droits. Et l'État doit rester l'espace neutre où tous se retrouvent.

Le Tchad n'a pas besoin de moins de foi. Il a besoin de plus de développement.

Car pendant que nous nous disputons sur ce qui nous différencie, le temps passe. Les enfants grandissent, les jeunes cherchent du travail, les familles affrontent la vie chère et les infrastructures vieillissent. Le véritable défi est donc d'y répondre collectivement : quel pays voulons-nous laisser à la prochaine génération ? C'est autour de cette interrogation que toutes les sensibilités doivent se retrouver.

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