Tchad : saison des pluies, l'eau de discorde entre voisins
Au Tchad, la saison des pluies exacerbe les tensions entre voisins, révélant des failles dans les infrastructures et le vivre-ensemble. Les conflits autour de l'écoulement des eaux soulignent un manque de solidarité communautaire.
Par Idriss Abdelkerim
À chaque retour de la saison des pluies, une scène devenue presque banale se répète dans de nombreux quartiers : les disputes entre voisins à propos de l'écoulement des eaux. Entre cris, insultes, menaces et parfois bagarres, la pluie ne révèle pas seulement les faiblesses des infrastructures ; elle met aussi à l'épreuve le vivre-ensemble.
Dans plusieurs quartiers, chacun cherche à empêcher l'eau de passer devant sa concession. Certains construisent de petits barrages en terre, d'autres creusent des rigoles pour détourner les eaux vers la parcelle voisine. Quelques minutes de pluie suffisent parfois à faire éclater un conflit.
À peine la pluie cesse, un habitant sort avec une pelle pour bloquer le passage de l'eau devant sa maison. L'eau change alors de direction et envahit la cour du voisin. La réaction ne tarde pas : les deux familles s'accusent mutuellement, les insultes fusent et les jeunes du quartier interviennent. Ce qui n'était au départ qu'un simple problème d'évacuation des eaux devient un véritable conflit social.
Dans un autre quartier, Ngabo, situé dans le 8ᵉ arrondissement, des riverains décident de surélever l'entrée de leurs concessions avec du sable. Résultat : la route se transforme en bassin, les motocyclistes chutent, les piétons pataugent dans la boue et plusieurs maisons voisines sont inondées. Une solution individuelle crée ainsi un problème collectif. Plus grave encore, certaines disputes dégénèrent au point de nécessiter l'intervention des chefs de quartier ou des forces de l'ordre. Tout cela pour une eau qui ne fait que suivre la pente naturelle du terrain.
Ces querelles ne sont pas seulement la conséquence des fortes pluies. Elles traduisent surtout le manque de caniveaux, l'insuffisance des ouvrages de drainage, une urbanisation mal maîtrisée et, parfois, le non-respect des règles de construction. Au lieu de rechercher ensemble des solutions, chacun tente de protéger sa propre maison, oubliant que le voisin en subira les conséquences.
Cette situation soulève une question essentielle : pourquoi sommes-nous souvent plus prompts à nous opposer qu'à nous organiser ? Si les habitants d'une même rue se réunissaient pour nettoyer les caniveaux, aménager des passages d'eau ou interpeller les autorités locales, les conflits seraient moins nombreux. Car l'eau de pluie n'est l'ennemie de personne, elle révèle simplement les insuffisances de notre organisation collective.
Comme le dit un adage : « Lorsqu'une goutte d'eau devient une source de bagarre entre voisins, ce n'est pas seulement la pluie qui pose problème, c'est aussi notre capacité à vivre ensemble. »
Au-delà des inondations, la saison des pluies rappelle une évidence : le développement d'un quartier ne dépend pas uniquement des infrastructures, mais aussi de la solidarité entre ses habitants. Tant que chacun cherchera à repousser le problème devant la porte du voisin, c'est toute la communauté qui continuera à en payer le prix.