Tchad : trois ans à la faculté pour apprendre une langue, le grand paradoxe
Au Tchad, consacrer trois ans à l'université pour apprendre une langue sans perspective professionnelle met en lumière le décalage entre formation académique et réalités économiques.
Par Barra Lutter
À l’heure où le marché du travail exige des compétences immédiatement opérationnelles, certaines formations universitaires semblent encore fonctionner selon une logique d’un autre âge. Trois années d’études pour apprendre une langue : le paradoxe n’est pas tant linguistique qu’universitaire. Il dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont une société prépare sa jeunesse à affronter le monde réel.
L’université n’est pas une simple prolongation du lycée. Il faut oser poser la question, même si elle dérange : que vient chercher un étudiant à l’université ? Un savoir, certainement. Une culture, naturellement. Mais aussi une qualification.
Or, lorsqu’un jeune consacre trois années de sa vie à étudier principalement une langue, sans véritable spécialisation professionnelle à la clé, le malaise est légitime. Non pas que l’apprentissage d’une langue soit inutile, bien au contraire. Dans un monde où les frontières économiques, commerciales et culturelles s’effacent, parler anglais, arabe, chinois ou espagnol constitue un avantage considérable. Mais une langue est un outil. Elle ne devrait pas être la destination.
Le véritable enjeu est donc ailleurs : que sait faire concrètement l’étudiant après trois années d’études ? Peut-il traduire professionnellement ? Travailler dans le commerce international ? Enseigner ? Faire du journalisme ? Évoluer dans le tourisme, la diplomatie, la communication ou les métiers numériques ? Si la réponse est négative, il faut avoir le courage de regarder le problème en face.
Le diplôme ne doit pas devenir un refuge
Dans beaucoup de sociétés africaines, le diplôme conserve une valeur presque sacrée. Il est le passeport espéré vers l'emploi public, la reconnaissance sociale et parfois même le respect familial. Mais le monde du travail, lui, ne lit pas les diplômes avec la même ferveur. Il demande des compétences.
Voilà le paradoxe : on continue parfois à former des étudiants pour obtenir un parchemin alors que les entreprises recherchent des jeunes capables de produire, de créer, d’innover et de résoudre des problèmes. La question devient alors brutale : à quoi sert une université qui fabrique des diplômés que l’économie ne sait pas employer ?
Ce n’est pas une attaque contre les étudiants. Ils ne choisissent pas toujours librement leur orientation. Ce n’est pas davantage une condamnation des langues, qui demeurent indispensables. C’est la critique d’un système qui peine à faire le lien entre le contenu des formations et les besoins de la société.
Apprendre une langue, oui. Apprendre à en vivre, surtout
Le débat serait différent si les filières linguistiques étaient conçues comme de véritables formations professionnelles. Un étudiant pourrait apprendre l’arabe tout en se spécialisant dans la traduction juridique. L’anglais pourrait être associé au commerce international. Le chinois pourrait ouvrir la voie vers la logistique, l’import-export ou les relations économiques. Une langue pourrait devenir la porte d’entrée vers le journalisme international, le tourisme ou la diplomatie.
Voilà ce que devrait être l’université moderne : un lieu où les savoirs se transforment en compétences. Car connaître une langue et savoir exercer un métier avec cette langue sont deux choses différentes.
C’est précisément cette nuance que les responsables de l’enseignement supérieur doivent prendre au sérieux. Une université ne peut pas se contenter de transmettre des cours. Elle doit aussi préparer des trajectoires. Trois années d'études représentent trois années de sacrifices pour une famille. Frais universitaires, transport, logement, nourriture, fournitures : derrière chaque étudiant se trouve souvent un foyer qui investit dans l’espoir d’un avenir meilleur.
Que devient cet investissement lorsque le diplômé découvre, au sortir de l’université, qu’il doit encore chercher une formation professionnelle pour être employable ? C’est ici que le débat cesse d’être académique. Il devient social.
Le chômage des diplômés n’est pas seulement un problème individuel. Il représente un immense gaspillage de temps, d’argent et de potentiel humain. Une jeunesse qui étudie pendant des années sans parvenir à transformer ses connaissances en activité économique finit naturellement par douter de l’utilité même de ses études.
L’urgence de changer de logiciel
L’université du XXIe siècle doit sortir de la logique du « diplôme pour le diplôme ». Elle doit rapprocher les facultés des entreprises, développer les stages, renforcer l’apprentissage pratique et réviser régulièrement ses programmes. Elle doit surtout accepter une idée simple : toutes les formations doivent répondre à une question essentielle — quel problème ce diplômé saura-t-il résoudre ?
Il ne s’agit pas de transformer l’université en école professionnelle géante. Elle doit conserver sa mission scientifique, intellectuelle et culturelle. Mais elle ne peut plus ignorer l’employabilité. Une langue étrangère peut ouvrir une porte. Encore faut-il que le jeune sache quelle porte pousser. L’université doit apprendre à ses étudiants à parler au monde. Mais elle doit surtout leur donner les moyens d’y trouver leur place.