Tchad : un État en scène, une Nation en péril
Depuis 36 ans, le Tchad est pris dans un cycle de conflits mis en scène par l'État, sacrifiant la justice et le développement pour maintenir un pouvoir arbitraire.
Par La Rédaction
Depuis 36 ans, le scénario est immuable. Les décors changent, les visages des dirigeants se succèdent de père en fils, mais le sang versé chaque jour garde la même couleur : celle de l’échec. Ici, on ne résout pas les conflits intercommunautaires, on les met en scène. On préfère le vrombissement des moteurs d’avions et les cortèges poussiéreux qui recouvrent les villages et aveuglent les victimes à la froide efficacité d’une justice indépendante. Analyse d’une faillite organisée.
La comédie du déplacement, la tragédie du terrain
Lorsqu’un conflit éclate pour un puits ou un pâturage, la réponse de l'État est systématiquement chorégraphiée. On voit des délégations de haut vol, des médiations en grande pompe et des discours paternalistes. Mais que reste-t-il une fois que la poussière des 4x4 est retombée ? Rien. C’est là que le bât blesse. Ce spectacle coûte cher. Le budget d’un seul déplacement présidentiel ou d'une mission de pacification tape-à-l'œil suffirait à forer des milliers de puits modernes, transformant une ressource rare en un bien partagé. Mais construire des infrastructures pérennes, c’est perdre le prétexte de venir sauver le peuple. On entretient le besoin de sauveur en affamant les institutions.
Des institutions en lambeaux, une justice en liesse
Si ailleurs les chefs d'État ne quittent pas leurs palais pour des querelles de voisinage, non par mépris, mais parce que le pays fonctionne, au Tchad, le politique a méthodiquement castré la justice. Une justice forte est une menace pour ceux qui règnent par l'arbitraire. En refusant de laisser les tribunaux trancher les différends de manière indépendante, l’État force les citoyens à se faire justice eux-mêmes. Mourir pour un puits au XXIᵉ siècle n'est pas une fatalité divine, ni une tradition ancestrale ; c’est le résultat direct d’un vide institutionnel volontairement maintenu. L’échec du politique est ici total, car il préfère gérer des crises plutôt que de construire une nation prospère et unie.
Le business de la médiation ou les pompiers pyromanes
On ne peut s’empêcher de voir, derrière ces conflits répétitifs, une forme de cynisme politique. En jouant les arbitres suprêmes, les décideurs s'achètent une légitimité à bon compte. Ils se posent en remparts contre le chaos qu’ils ont eux-mêmes laissé prospérer par l’absence d’investissement et de réformes structurelles. Chaque vie perdue dans le Ouaddaï, le Chari-Baguirmi ou le Mayo-Kebbi, dans le Wadi Fira, le Logone Occidental, le Logone oriental, le Mandoul, le Moyen Chari, le Guéra est une tache indélébile sur le tapis rouge de ceux qui prétendent nous diriger. Faire de la communication sur des cadavres n'est pas de la gouvernance, c'est de l'indécence.
Qu’avons-nous fait à Dieu ?
La question de ce journaliste courageux face au président en treillis sur le sentier de la guerre résonne encore. Mais la réponse ne se trouve pas dans les cieux. Dieu n’a rien à voir avec la signature de décrets budgétaires, avec la corruption qui gangrène les projets d’hydraulique rurale, ou avec l’impunité accordée aux chefs qui attisent les haines. Ce que nous avons fait, c'est d'accepter trop longtemps que le bruit des bottes et des discours remplace le silence du droit. Nous avons accepté que le spectacle remplace la solution.
Gouverner n'est pas se donner en spectacle
Il est temps que les dirigeants cessent de jouer aux messies de pacotille. Gouverner autrement, ce n’est pas descendre sur le terrain après les massacres ; c’est faire en sorte que les institutions soient assez fortes pour que le massacre n’ait jamais lieu. Tant que le coût d’un voyage officiel sera supérieur au budget de l’accès à l’eau d’une province entière, le Tchad restera ce théâtre d’ombres où l’on pleure les morts le jour pour mieux entretenir les causes de leur trépas la nuit. La colère n’est plus seulement une émotion, elle devient une exigence de survie.