66 ans après l'indépendance, le Tchad cherche encore à bâtir une école ancrée dans ses réalités
Soixante-six ans après son indépendance, le Tchad peine à façonner un système éducatif adapté à ses réalités, malgré de multiples réformes et des défis persistants en matière d'alphabétisation.
Par Barra Lutter
En 1960, le Tchad accède à l’indépendance avec un système scolaire largement hérité de la période coloniale. Soixante-six ans plus tard, le pays a multiplié les réformes, les lois et les programmes, sans parvenir à résoudre le problème essentiel : construire une école suffisamment adaptée à son histoire, à ses langues, à son économie et aux réalités de sa jeunesse. Selon les données du Partenariat mondial pour l’éducation et de l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture), 94 % des enfants de 10 ans sont incapables de lire et de comprendre un texte simple. La question n’est plus seulement celle de l’accès à l’école, mais bien celle du modèle que le Tchad veut transmettre.
Une école arrivée avec la colonisation
L'enseignement moderne occidental s'est implanté progressivement au Tchad durant la période coloniale. La première école française connue sur le territoire tchadien est créée à Mao en 1911, avec onze élèves. Une autre s’ouvre ensuite à Fort-Lamy, future N'Djamena, en 1921. L'enseignement secondaire public ne s'implante véritablement qu'en 1942 avec les écoles missionnaires protestantes au Sud, avant l'installation d'établissements catholiques et coloniaux. L'administration française impose ensuite un cadre scolaire largement inspiré du modèle métropolitain.
En 1925, un programme standard est imposé aux établissements souhaitant obtenir une reconnaissance officielle ou des subventions. Jusqu'en 1942, les jeunes tchadiens souhaitant accéder à l'enseignement secondaire séculier doivent souvent poursuivre leur scolarité à Brazzaville. Les premiers établissements secondaires publics ouvrent au Tchad à partir de 1942, tandis que les diplômes reconnus apparaissent au milieu des années 1950.
À l'indépendance, le jeune État hérite donc d'un système qui n'a pas été conçu à l'origine pour répondre aux besoins d'une nation tchadienne souveraine.
1960 : l'ambition de scolariser tous les enfants
Après l'indépendance, le gouvernement affiche l'objectif d'une éducation primaire universelle et rend la fréquentation scolaire obligatoire jusqu'à 12 ans. Mais le pays manque cruellement d'écoles, d'enseignants et de moyens financiers. Au milieu des années 1960, seulement 17 % des enfants de 6 à 8 ans sont scolarisés, contre environ 8 % au milieu des années 1950.
Le retard est immense. En 1971, environ 88 % des hommes et 99 % des femmes de plus de 15 ans ne savaient ni lire ni écrire en français. En 1982, le taux global d'alphabétisation ne dépassait pas environ 15 %. Soixante-six ans plus tard, le paysage a profondément changé, mais les difficultés fondamentales demeurent.
### Des réformes, mais pas encore de rupture
Le Tchad a adopté plusieurs textes destinés à transformer son système éducatif. La loi n° 016/PR/2006 fixe notamment les grandes orientations du système éducatif et reconnaît le français et l'arabe comme langues officielles d'enseignement.
Des réformes curriculaires ont également été engagées. Les programmes de l'enseignement secondaire général ont été réactualisés en 2008, tandis qu'une réforme lancée en 2014 visait à améliorer les infrastructures et la qualification des enseignants. Mais le problème demeure : réformer un programme ne suffit pas à transformer une école.
En 2025, l'UNESCO-BIE a commencé à accompagner le Tchad dans le cadre du Projet de réforme de l'éducation au Tchad (PRET 2025-2029). Ce projet vise notamment la transformation du système éducatif et la modernisation des pratiques pédagogiques.
Le paradoxe des chiffres
Les progrès de la scolarisation sont réels, mais les résultats restent préoccupants. Selon l'UNESCO, le taux d'achèvement du primaire était de 38 % pour les filles et 49 % pour les garçons en 2021.
L'UNICEF estime de son côté que près de 70 % des jeunes sont analphabètes, soit plus de 2 millions de personnes incapables de lire ou d'écrire. Chez les filles âgées de 15 à 24 ans, le taux dépasse 77 %. Selon les données PASEC 2014 citées par l'UNICEF, seuls 20 % des enfants achevant le primaire disposent d'une bonne base en lecture et en mathématiques dans les deux langues d'enseignement, le français et l'arabe.
Voilà le véritable paradoxe tchadien : davantage d'enfants à l'école, mais encore trop peu d'enfants qui apprennent réellement.
Quelle école pour quel Tchad ?
Le débat ne devrait donc plus porter uniquement sur le nombre de salles de classe construites. Quelle place accorder aux langues nationales ? Comment enseigner l'histoire du Tchad et de ses différentes communautés ? Comment préparer les élèves à l'agriculture moderne, à l'industrie, au numérique ou aux métiers de l'énergie ? Comment faire de l'école un outil de cohésion nationale dans un pays marqué par les fractures historiques ?
En avril 2025, la Banque africaine de développement annonçait d'ailleurs un appui à l'intégration du genre et du changement climatique dans les programmes scolaires tchadiens avec la préparation d'un nouveau manuel.
Une telle initiative montre que le curriculum tchadien n'est pas figé. Mais elle pose une question plus profonde : le pays construit-il réellement son propre modèle éducatif ou adapte-t-il encore des modèles venus d'ailleurs ?
L'indépendance se joue aussi dans les salles de classe
Il serait injuste d'affirmer que le Tchad ne possède aucun programme éducatif national. Il dispose de lois, de curricula et de réformes successives. Mais il est légitime de constater que le système reste marqué par un héritage historique et par une forte dépendance aux appuis techniques et financiers extérieurs.
L'enjeu des prochaines années est donc moins de supprimer tout héritage étranger que de l'adapter aux réalités tchadiennes. À l’occasion de son message à la nation du 11 août, le président Mahamat Idriss Déby Itno a souligné que l’école demeure le premier chantier de la République. C’est dans les salles de classe que se prépare le destin du Tchad.
C’est pourquoi un programme véritablement national devrait partir des besoins du pays : son histoire, ses langues, son agriculture, son élevage, ses ressources naturelles, son économie, ses défis climatiques et surtout sa jeunesse.
Car 66 ans après l'indépendance, le Tchad peut changer ses institutions et ses infrastructures. Mais si son école ne forme pas des citoyens capables de comprendre leur pays et de construire son avenir, la décolonisation restera inachevée. L'indépendance politique a commencé en 1960. La véritable souveraineté éducative, elle, reste encore à construire.