Pourquoi un chantier d'un an ailleurs prend-il dix ans au Tchad ?

Au Tchad, les retards dans les travaux publics sont fréquents, causés par des facteurs économiques, administratifs et politiques. Les citoyens en subissent les conséquences, et des solutions sont nécessaires pour améliorer la situation.

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Pourquoi un chantier d'un an ailleurs prend-il dix ans au Tchad ?

Par Gloria Ronel

Au Tchad, les retards dans les travaux publics sont devenus si fréquents qu'ils ne suscitent presque plus d'étonnement. Routes inachevées, hôpitaux livrés avec plusieurs années de retard, écoles dont les fondations restent exposées aux intempéries pendant des saisons entières : le paysage urbain et rural porte les marques de chantiers interminables. Une question revient avec insistance chez les citoyens : pourquoi des infrastructures qui seraient réalisées en une année dans de nombreux pays mettent-elles parfois une décennie à voir le jour au Tchad ? La réponse est loin d'être simple. Elle résulte d'un enchevêtrement de facteurs économiques, administratifs, politiques et techniques qui ralentissent l'exécution des projets.

Le financement, premier frein

Le manque de régularité dans le financement constitue l'un des principaux obstacles. Dans de nombreux projets publics, les entreprises ne reçoivent pas les paiements selon le calendrier prévu. Les retards de décaissement entraînent l'arrêt des travaux, le départ des ouvriers, la location interrompue des équipements et, parfois, l'abandon temporaire du chantier. Lorsqu'un financement reprend plusieurs mois plus tard, les coûts ont souvent augmenté. Entre-temps, les prix du ciment, de l'acier ou du carburant ont évolué. Les entreprises réclament alors une révision des contrats, ce qui rallonge encore les délais. Dans le secteur du BTP, les professionnels rappellent qu'un retard n'est jamais neutre. Chaque mois supplémentaire augmente les coûts : inflation sur les matériaux, entretien des engins, prolongation des équipes, frais administratifs et renégociation des contrats.

Selon plusieurs analyses internationales sur les projets d'infrastructures, un chantier qui dépasse largement son calendrier initial peut voir son coût augmenter de plusieurs dizaines de pour cent, voire davantage lorsque les interruptions sont répétées. Au final, ce sont les contribuables qui supportent la facture.

Un entrepreneur du secteur, sous couvert d'anonymat, résume la situation : « Nous pouvons mobiliser les équipes, acheter les matériaux et lancer les travaux. Mais lorsque les paiements sont retardés pendant plusieurs mois, tout s'arrête. Les ouvriers repartent, les fournisseurs réclament leur argent et les banques ferment le crédit. »

Une administration lourde et des procédures lentes

Avant même le premier coup de pelle, un projet peut rester bloqué pendant des mois entre les différentes étapes administratives au Tchad. Validation des études techniques, appels d'offres, approbations budgétaires, signatures multiples : chaque procédure peut devenir une source de retard lorsqu'elle manque de coordination. À cela s'ajoute parfois une insuffisance dans la planification des projets. Certains chantiers démarrent alors que les études géotechniques, les plans d'exécution ou les autorisations ne sont pas totalement finalisés. Chaque signature peut devenir un goulot d'étranglement. Un ancien cadre de l'administration explique : « Beaucoup de projets sont lancés avant que tous les paramètres techniques soient complètement stabilisés. Ensuite, on découvre qu'il faut modifier les plans, reprendre les études ou obtenir de nouvelles autorisations. »

Les changements politiques

Les grands projets dépendent souvent des décisions gouvernementales. Lorsqu'un changement intervient au sein des institutions, certaines priorités sont révisées. Des contrats peuvent être renégociés, suspendus ou réattribués, retardant considérablement les travaux. Cette instabilité affecte particulièrement les projets dont la réalisation s'étale sur plusieurs années.

Des entreprises parfois mal préparées

L'attribution d'un marché ne garantit pas toujours que l'entreprise dispose des capacités techniques, financières ou logistiques nécessaires pour mener le chantier dans les délais. Les spécialistes de la gouvernance rappellent qu'un chantier ne dépend pas uniquement de la qualité des ingénieurs. Tout commence par le choix de l'entreprise. Certaines sociétés sous-estiment les difficultés du terrain ou rencontrent rapidement des problèmes de trésorerie. Les équipements tombent en panne, les matériaux arrivent tardivement et les effectifs diminuent. Dans certains cas, le chantier avance par intermittence, donnant l'impression d'une activité permanente alors que les progrès restent limités. Dans plusieurs pays africains, des organismes de contrôle ont déjà mis en évidence que les retards de chantiers sont souvent liés à des entreprises sous-capitalisées ou à une préparation insuffisante des projets.

Les contraintes logistiques

Construire au Tchad représente un défi logistique majeur. Une grande partie des matériaux de construction et des équipements lourds est importée. Les délais de transport, les procédures douanières, l'état de certaines routes et les longues distances entre les centres d'approvisionnement et les sites de construction compliquent l'organisation des travaux. Pendant la saison des pluies, plusieurs zones deviennent difficilement accessibles, interrompant parfois totalement les activités. Ces contraintes expliquent une partie des retards, mais elles ne suffisent pas à justifier les dépassements les plus importants.

Le coût de la corruption et du manque de transparence

Plusieurs observateurs estiment que le manque de transparence dans la gestion des marchés publics contribue également aux retards. Lorsque les critères de compétence passent après d'autres considérations dans l'attribution des contrats, la qualité de l'exécution peut en pâtir. L'absence de contrôle rigoureux favorise aussi les dépassements de coûts, les modifications répétées des contrats et les interruptions de chantier.

Un contrôle insuffisant

Au Tchad, le suivi technique reste limité dans plusieurs projets. Les missions de contrôle ne disposent pas toujours des moyens humains ou financiers nécessaires pour vérifier régulièrement l'avancement des travaux. Sans mécanismes efficaces de sanction ou d'incitation, certains chantiers avancent à un rythme bien inférieur aux engagements contractuels. Lorsque les inspections sont espacées ou que les sanctions prévues au contrat sont peu appliquées, les entreprises les moins performantes disposent davantage de marge pour accumuler les retards. Des experts du secteur estiment que le suivi indépendant constitue l'un des leviers les plus efficaces pour améliorer le respect des délais.

Les conséquences pour les citoyens

Au bord d'une route éventrée, des engins rouillés semblent avoir été abandonnés par le temps. Les herbes ont envahi les monticules de sable. Quelques ouvriers apparaissent de temps à autre, puis disparaissent pendant des semaines. Le panneau annonçant la fin des travaux est devenu presque illisible sous le soleil et la poussière. La scène n'est pas exceptionnelle. Elle est devenue le symbole d'une réalité que des millions de Tchadiens connaissent : dans le pays, certains chantiers publics semblent défier le calendrier. Des projets prévus pour douze mois s'étalent parfois sur cinq, huit, voire dix ans. Chaque année de retard a un coût. Les populations continuent d'utiliser des routes dégradées, les élèves attendent l'ouverture de nouvelles écoles, les patients sont privés d'infrastructures sanitaires modernes et les activités économiques sont freinées.

Dans un quartier concerné par un chantier routier prolongé, un commerçant témoigne : « Pendant la saison des pluies, les clients évitent le secteur. Nous perdons des ventes. On nous promet la fin des travaux depuis plusieurs années. »

Les transporteurs évoquent également une augmentation de leurs coûts d'exploitation. Plus une route reste dégradée, plus les véhicules s'usent rapidement. Le retard d'un chantier finit par coûter bien au-delà du chantier lui-même. Il touche à la confiance entre l'État et les citoyens.

Chaque chantier qui s'éternise nourrit le scepticisme. Chaque délai non respecté affaiblit la crédibilité de l'action publique. Construire vite ne signifie pas construire dans la précipitation. Cela suppose des projets mieux préparés, des financements sécurisés, des responsabilités clairement établies et une exigence de redevabilité à chaque étape.

Pour l'État, ces retards entraînent également une hausse des dépenses publiques. Un chantier qui dure dix ans coûte souvent beaucoup plus cher qu'un chantier achevé dans les délais, en raison de l'inflation, de la révision des prix et des travaux supplémentaires.

Quelles pistes de solution ?

Plusieurs spécialistes du secteur des infrastructures estiment qu'une amélioration durable passe par la garantie du financement intégral avant le lancement des travaux, le renforcement des études techniques préalables, la sélection des entreprises sur des critères de capacité démontrée, la publication régulière de l'état d'avancement des projets, l'application des pénalités prévues en cas de retard injustifié, le renforcement de l'indépendance des organismes de contrôle, une sélection plus rigoureuse des entreprises, un contrôle technique indépendant, une plus grande transparence dans la gestion des marchés publics et enfin la numérisation des procédures administratives.

Un enjeu de développement

Au-delà des retards eux-mêmes, la durée excessive des chantiers pose la question de la gouvernance des investissements publics. Dans un pays où les besoins en infrastructures demeurent considérables, chaque projet immobilisé pendant des années représente une opportunité de développement perdue.

Réduire les délais de réalisation ne relève donc pas uniquement de la performance technique. C'est aussi une question de gestion publique, de responsabilité, de transparence et de volonté politique. Car derrière chaque chantier inachevé, ce sont des millions de francs investis, des emplois attendus et des services essentiels qui tardent à bénéficier aux citoyens.

Au Tchad, le problème n'est pas seulement la durée des chantiers. Il est de savoir pourquoi, malgré les ressources mobilisées et les promesses répétées, le temps semble parfois s'arrêter derrière les palissades des grands travaux. Cette situation montre qu'il n'existe pas une cause unique, mais un enchaînement de défaillances qui, cumulées, transforment un projet de douze mois en une attente de dix ans. Tant que ces mécanismes ne seront pas corrigés, les grues continueront de symboliser non pas le progrès, mais l'immobilisme. Le pire, ce sont les citoyens tchadiens qui en payent le prix.