Tchad : L'accès difficile à l'information, un obstacle majeur à l'émergence

Au Tchad, l'accès à l'information est entravé par la méfiance et la pression étatique, limitant le journalisme d'investigation et la liberté de la presse.

Tchad : L'accès difficile à l'information, un obstacle majeur à l'émergence

Au Tchad, la perception des journalistes oscille entre la nécessité d'une information fiable et une méfiance généralisée, exacerbée par une forte pression étatique. Si certains voient le journaliste comme un garant de la démocratie et de la vérité, d'autres, notamment les autorités et une partie de la population, le considèrent comme une menace.

Le journalisme au Tchad est donc un exercice périlleux, à la fois pilier indispensable de la démocratie et profession en quête constante d'autonomie. Le pays est confronté à des intimidations, à la censure et à l'insécurité, ce qui limite le journalisme d'investigation. Le Tchad a enregistré une régression dans le classement mondial de la liberté de la presse 2025 de Reporters sans frontières (RSF), après une brève amélioration en 2024.

En quête de vérité, le public recherche une information indépendante, mais les médias subissent des pressions pour éviter certains sujets sensibles, tels que les violences intercommunautaires ou les irrégularités électorales. « Sur le terrain, nous rencontrons de nombreuses difficultés au quotidien. Tout d'abord, la question de crédibilité dans l'exercice de notre métier, car les autorités et la population nous prennent moins au sérieux, surtout nous, les femmes. Parfois, nous insistons à plusieurs reprises pour obtenir des informations, mais en vain, alors que notre seul but est de les transmettre et d'éclairer les citoyens. Le simple fait d'être femme nous rend vulnérables dans certains contextes », confie Landeng Kaye Solange, journaliste à Vision FM.

Entre insécurité et répression, les journalistes tchadiens font face à des menaces réelles, y compris des détentions arbitraires et des violences physiques : « Il y a également les risques liés à la sécurité. Lors des reportages sur des sujets sensibles ou dans des zones à risque comme les manifestations, nous sommes exposées à des agressions verbales, des harcèlements et des intimidations. À cela s'ajoutent les propos sexistes, les avances, les chantages qui compromettent notre carrière », soutient Landeng Kaye Solange.

La journaliste tchadienne souligne que le plus grand défi dans le paysage médiatique tchadien est l'accès aux informations politiques, culturelles et sécuritaires, où les femmes sont moins écoutées en raison des contraintes sociales, ce qui limite leur accès à ces informations. Cependant, ces contraintes n'empêchent pas les femmes de médias de se démarquer.

Pour sa part, Haidar Djibrine, reporter à Alwihda Info, a relevé que l'accès à l'information est complexe au Tchad. Il est influencé par le tribalisme et l'égocentrisme. Il a également souligné que les femmes de médias souffrent pour obtenir l'information, parfois au prix de leur dignité.

La méfiance de la société tchadienne envers les journalistes s'est intensifiée récemment, alimentée par un climat de pressions politiques et une précarité croissante du secteur. « La population perçoit souvent les médias comme étant soit inféodés au pouvoir, soit partisans. Il est difficile d'accueillir les journalistes à bras ouverts lorsqu'ils nous approchent pour des informations. Nous avons peur pour nos vies », soutient Alladiguim Wilfried, un jeune citoyen tchadien.

D'après Taryanuba Ange, un autre citoyen tchadien, « bien que des voix s'élèvent pour exiger le respect des déontologies telles que l'intégrité, l'honnêteté, d'autres critiques dénoncent une presse parfois influencée par des intérêts politiques ».

Il ajoute : « Les professionnels des médias sont souvent contraints de choisir entre "faire le jeu du régime" pour survivre ou s'exposer à des sanctions telles que la prison ou l'exil s'ils résistent ».

Pour le président de l'Union des journalistes tchadiens, Abass Mahamoud Tahir, plusieurs facteurs expliquent les difficultés d'accès à l'information par les journalistes tchadiens. Il s'agit du climat de peur et de méfiance vis-à-vis d'eux : « Les journalistes font face à des menaces constantes qui limitent leur capacité à informer librement, ce qui nuit à leur crédibilité auprès du public. Ils sont également refoulés par le public parce que certains ne donnent pas des informations fiables et ne font pas le métier avec professionnalisme, en déformant les propos, en faisant des chantages, en réglant des comptes », affirme-t-il.

Abbas Mahamoud Tahir ajoute qu'il y a aussi la question de la crise de confiance et de désinformation. Selon lui, la précarité économique des médias privés limite la qualité des enquêtes, laissant le champ libre à la désinformation sur les réseaux sociaux. Avec un taux d'analphabétisme élevé, une grande partie de la population peine à distinguer l'information journalistique vérifiée des rumeurs, renforçant la méfiance envers les canaux officiels.

D'après lui, cette situation est exacerbée par les séquelles du passé qui font que les journalistes sont considérés comme des espions, des « Kongosseurs, des Djassouses », « pourtant les médias jouent un rôle très important dans le développement des sociétés, en informant, en divertissant, en éduquant, en communiquant, en orientant et en sensibilisant ».

« Je tiens à dire aux Tchadiens que : "les médias sont au service de la population ; nous ne sommes pas des ennemis, des adversaires, moins encore des agents de renseignement. À travers nous, vos voix sont entendues, vous pouvez influencer les décideurs pour le changement de la société, donc il faut une bonne collaboration entre nous pour nous permettre de jouer pleinement notre rôle", insiste-t-il.

Le président de l'UJT a par ailleurs souligné que les professionnels des médias ont l'obligation de se faire respecter, en adoptant un comportement responsable. « Lors des reportages et interviews, ils doivent présenter leurs cartes de presse pour avoir de la crédibilité. Je les interpelle à se conformer aux codes d'éthique et de la déontologie du métier pour leur propre sécurité et se faire respecter du public, sans usurper de titre et les noms des médias ».

Pour finir, le président de l'UJT, Abbas Mahamat, demande aux hommes de médias de ne pas s'impliquer dans les affaires des services spéciaux et de renseignement et d'imposer le respect par un bon comportement vestimentaire.

Malgré ces défis liés à l'accès à l'information, des initiatives comme le Patronat de la presse tchadienne, l'Union des Journalistes Tchadiens, la Haute Autorité des Médias et de l'Audiovisuel (HAMA) tentent de se mobiliser pour défendre la profession et restaurer un environnement favorable à l'information plurielle. Ces associations de presse luttent également pour la protection des journalistes et pour l'amélioration de leurs conditions de travail, tout en dénonçant les entraves à la liberté de la presse.

Gloria Ronel