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EDITORIAL

Aux funérailles de l'école tchadienne


Alwihda Info | Par Steve Djénonkar - 1 Juin 2021


Une salle de classe à N'Djamena. Illustration © B.K./Alwihda Info
Une salle de classe à N'Djamena. Illustration © B.K./Alwihda Info
Ce serait un crime impardonnable si l'on ressasse encore "baisse de niveau". L'école tchadienne, en réalité, s'est éteinte. Nous en célébrons les funérailles.

"J'ai maison après les cours est de pour vous chaileur ses que en trons nous et un te mers comtion fera pourquoi cour tu est ces papa comme du vontion serveur". Extrait d'une interrogation écrite d'un élève de sixième à qui, il est demandé de rédiger un dialogue. Nommons cet élève X. En effet, X était au cours élémentaire, niveau à partir duquel l'élève apprend véritablement à produire des textes quand les cours ont débuté exceptionnellement en janvier. L'amputation sévère des salaires des fonctionnaires a déclenché d'interminables grèves. La même année, X, fils de paysan, a très vite déserté les classes aux premières gouttes de pluie, à peine 120 jours de cours suivis. 

Comble de malheur, le programme d'enseignement de cette exceptionnelle année scolaire a été exagérément condensé. Il fallait alphabétiser en quelque sorte les élèves. L'année suivante encore, les grèves sont "perlées", ou "sèches et illimitées", perpétuant le malheur X. Lassitude, démotivation, les enseignements sont à peine assimilés par l'élève. Parvenu clopin clopant au CM2, X a interrompu les cours dès le 19 mars, jour de la découverte du premier cas de Coronavirus. Le malheureux X a une fois de plus, perdu un trimestre de cours. Le ministère de l'Éducation, ayant miraculeusement rendu tous les élèves intelligents, les a promus en classe supérieure. L'année en cours, son père dont les ressources sont maigres décide de l'inscrire à un établissement privé. Le malheur poursuivant encore, la position du nouvel établissement ne favorise pas un bon apprentissage. Au moindre débrayage, les élèves d'un établissement public d'à proximité le chassent à coups de pierre. À un mois de la fin d'année scolaire, X a perdu 276 heures d'apprentissage. Cinq mois de cours perdus en 2016-2017, environ deux l'année suivante, trois mois l'année passée suite au "Corona business", plus de deux cette année, X sera inévitablement admis en classe supérieure.

État insoucieux, enseignants paresseux

État, enseignants, chacun a administré le coup fatal à l'école. En 2016, l'État a fallacieusement coupé les salaires des enseignants déclenchant les grèves. L'éducation des enfants des pauvres majoritaires (les enfants des cadres fréquentent les meilleures école privées) ne l'émeut aucunement. Cette année encore, il refuse de payer le fameux 13ème mois, cause de multiples autres débrayages. D'ailleurs il faut abrutir les jeunes pour mieux les gouverner. Pire, l'école devient une récompense politique. Les beaux-frères nationaux devenus ministres de l'Éducation nationale suppriment le redoublement ; les conseillers provinciaux, départementaux du MPS ou du RNDT-Le Réveil mués en délégués ou inspecteurs de l'éducation ignorent tout de l'enseignement. Des conseillers communaux devenus, sans la moindre expérience, censeurs ne résolvent pas une équation alors qu'ils sont titulaires d'un master. Curieusement, ces enseignants sont prêts à lâcher la craie pour des motifs, quelquefois fallacieux au point où la grève est devenue un réflexe, démotivant les apprenants. L'on ignore si la plateforme revendicative observera une énième grève ce mois pour réclamer le fameux 13ème mois.