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AFRIQUE

Cameroun : la réforme de la filière cacaoyère en marche


Alwihda Info | Par - 17 Juillet 2019 modifié le 17 Juillet 2019 - 08:06

Dans une contribution parvenue à Alwihdainfo, Cyprien Bamzok Ntol, ingénieur agronome, cacaoculteur et administrateur du Complexe intégré agropastoral et piscicole de Djoandjila (région de l’Est au Cameroun), fait une analyse de la filière cacaoyère dans son pays. Il présente d’abord les regards des producteurs d’une coopérative, la COOP-CA/ECAM, avant d’aborder les perspectives mêmes de la réforme de la filière cacao.


Cyprien Bamzok Ntol
Cyprien Bamzok Ntol
SUR LA CACAOCULTURE

La coopérative COOP-CA/ECAM regroupe actuellement 145 producteurs qui exploitent dans l’Arrondissement de Messok, Département du Haut-Nyong, Région de l’Est 671 hectares de culture de cacao avec pour objectif à court terme d’accroître le nombre adhérents et dépasser 1 000 hectares de culture de cacao. Le CIAP de Djoandjila, basé dans l’Arrondissement de Lomié, Département du Haut-Nyong, Région de l’Est dispose d’une antenne à Messok où se met progressivement en place une unité de promotion, transformation et commercialisation du cacao (UTCAO).

En marge de la remise par le CIAP de Djoandjila d’un lot de produits phytosanitaires d’une valeur de 3 000 000 (trois millions) de francs CFA aux cacaoculteurs de l’Arrondissement de Messok regroupés au sein de la Coopérative avec Conseil d’Administration des Exploitants de Cacao de l’Arrondissement de Messok (COOP-CA/ECAM), les échanges qui s’en sont suivis ont porté sur la construction commune d’une vision en vue de la promotion de la cacaoculture aussi bien au niveau local que sur l’ensemble du territoire national. Ces échanges ont permis de distinguer les problèmes les plus épineux et de suggérer les pistes de solutions. Parmi ces préoccupations, on note principalement quatre autour de :
- la lutte phytosanitaire ;
- la fluctuation du prix du kilogramme marchand du cacao ;
- le transport aussi bien des plants de cacao du lieu de production à l’exploitation agricole que des fèves de l’exploitation au lieu de commercialisation ;
- l’insuffisance de l’implication des producteurs dans les cercles de décision.

S’agissant de la lutte phytosanitaire, hormis le fait que les producteurs ne disposent pas souvent de trésorerie en tout temps, la disponibilité des produits phytosanitaires en zone rurale n’est pas garantie. Il faut recourir en ville à Abong-Mbang ou à Yaoundé, ce qui renchérit le coût des produits phytosanitaires arrivés bord champs. Quand les produits sont octroyés aux producteurs par le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER), ils arrivent parfois quand la pourriture brune a déjà fait ses dégâts à plus de 50% dans les exploitations agricoles, réduisant ainsi la productivité. Pour pallier ce problème, la piste de solution envisagée a été depuis l’année dernière, l’expérimentation du « modèle de développement économique participatif » proposé par le Complexe Intégré Agropastoral et Piscicole de Djoandjila « CIAP-Djoandjila ». Il est basé sur la théorie du gagnant-gagnant et peut permettre à terme de constituer un fonds revolving pour la fourniture à temps aux producteurs, des produits phytosanitaires. Ce modèle porte sur les principes de base ci-après : le respect des engagements pris comme cela se fait dans les tontines chez nos frères de l’Ouest, en d’autres termes, le non-respect de ses engagements constitue sacrilège ;

la désignation des « grands producteurs porteurs » et tuteurs d’un ensemble de producteurs par village ; le remboursement de la valeur des fonds investis pour l’acquisition, acheminement et la gestion des produits avec une majoration symbolique pour les frais divers ; le prélèvement par la coopérative des fonds de restitution lors de la vente du cacao ; l’encadrement des opérations par les autorités locales (le Sous-Préfet, le Commandant de Brigade, le Délégué d’Arrondissement du MINADER), les grands producteurs porteurs et les responsables de la Coopérative.

Afin de recevoir les produits phytosanitaires en temps opportun, réduire les pertes liées à la pourriture brune et augmenter la productivité des exploitations, les producteurs préconisent dans le cadre de la lutte phytosanitaire, la mise en place du« modèle de développement économique participatif ».

Concernant la fluctuation du prix du kilogramme marchand du cacao, elle exaspère le cacaoculteur au point de constituer une source de démotivation. Le producteur dans l’empressement de couvrir des besoins pressants, se retrouve souvent malgré lui contraint de brader son produit. La question qui se pose est celle de savoir si le Gouvernement ne peut pas leur proposer sur une période de 3 ou 5 ans un prix plancher minimum afin de mieux vendre leur production et améliorer leur revenu. Ce serait là le retour souhaité vers la mise en place d’une caisse de stabilisation du prix du kilogramme de cacao comme se fut le cas avec l’ex ONCPB (Office National de Commercialisation des Produits de Base). Il peut être admis que ce serait également une motivation supplémentaire pour les jeunes à faire le pas attendu vers l’entreprenariat dans la cacaoculture.

Le problème du transport ici peut s’entendre lié à l’enclavement, au mauvais état des routes et à la rareté des moyens de transport. L’espoir de trouver une solution est bien perçu à travers la rétrocession de l’entretien des pistes rurales aux collectivités territoriales décentralisées. Celles-ci pourraient également apporter un appui en termes de mise à disposition aux producteurs, de camionnette acquise par la Commune pour faciliter le transport des produits suivant le « modèle de développement économique participatif».

Quant à l’insuffisance de l’implication des producteurs dans l’organisation et la gestion de la filière, cette problématique questionne le rôle de la Chambre d’Agriculture de Pêche, de l’Elevage et des Forêts (CAPEF). Cette dernière ne pourrait-elle pas jouer les interfaces entre les ministères impliquées dans la filière cacao et les cacaoculteurs regroupés en confédération ou union des coopératives affiliées à la CAPEF au niveau de la Région ? L’espoir des producteurs étant de mieux faire entendre et valoir leur voix et préoccupations.

PERSPECTIVES DE REFORME DE LA FILIERE CACAO

Au demeurant, ces échanges avec les producteurs de la COOP-CA/ECAM ont fait germer des idées pouvant être prises en compte dans le cadre de la réforme de la filière cacao. Nous pensons que le « modèle de développement économique participatif » comme piste de solution pour aborder certains problèmes que rencontrent les producteurs est porteur d’espoir. Il permet de responsabiliser davantage les producteurs, de gagner en productivité et de faire des économies d’échelle tant pour les producteurs que pour les dépenses budgétaires dédiées à l’acquisition par l’Etat des produits phytosanitaires.

Le prix plancher comme piste de solution à la fluctuation du prix du kilogramme de cacao est une mesure envisageable du moment où l’on considère les préoccupations des producteurs comme principal centre d’intérêt.

L’implication accrue du producteur dans l’organisation et la gestion de la filière à travers la CAPEF serait salutaire. En effet, dans le cadre de l’accélération de la décentralisation, les communautés locales verront leur implication plus accrue dans la gestion du développement économique. Les grandes structures nationales devront battre en brèche pour laisser place aux entités régionales. Dans le cadre de la réforme, on pourrait bien arriver à imposer au niveau national un office national coordonnant le développement de la production du cacao et la promotion les opérations post-récolte. Celui-ci serait chargé en amont de : collecter les redevances d’exploitation du cacao ; concevoir et mettre en place des ressources garantissant un prix plancher pluriannuel du cacao ; financement et paiement des prestations relatives au développement et à la promotion de la filière ; la supervision de la commercialisation interne et organisation de la commercialisation externe ; la promotion des plateformes de dialogue et de coopération entre les acteurs de la filière ; la centralisation des statistiques relatives à la production, commercialisation, transformation et consommation ; la gestion du système d’information de la filière.

En Région, cette entité se déploierait au sein de la CAPEF à partir de deux collèges. Un collège constitué de la confédération ou union des coopératives des producteurs de cacao chargé de la conception et mise en œuvre des mesures visant à accroître la production et améliorer la productivité, notamment : la structuration des producteurs en groupement ; la production et diffusion des plants ; la lutte phytosanitaire ; la valorisation des résultats de la recherche ; la formation des jeunes et renforcement des capacités.

Ces actions devraient être menées de concert avec les démembrements régionaux du MINADER et du MINRESI. Le second collège constitué des agents économiques opérant dans les activités post-récolte du cacao chargé de la conception et mise en œuvre des mesures garantissant l’amélioration de la qualité, la commercialisation et la transformation locale du cacao. Ces deux collèges auraient chacun pour leur administration des secrétariats exécutifs qui pratiqueraient, pour la mise en œuvre des activités le « modèle du faire-faire ». Les secrétaires exécutifs et les personnels des secrétariats seraient sélectionnés sur la base d’appel à manifestation d’intérêt.

Cette structuration aura l’avantage de : rompre avec la multiplicité des intervenants : Fonds Semencier, SODECAO, FODEC, CICC, ONCC, MINADER (PALAF2C, PAUEF2C, PAGQ2C, PSCC, PPDMVEC, APVCC), MINRESI (SDMVCC, EATB2C) MINCOMMERCE (PA3C, SIF, PRSC) soit environ 20 intervenants ; permettre une allocation efficience des ressources issues des redevances à l’exportation du cacao aux activités directes du développement de la filière par Région, au prorata de la production de chaque Région ; accorder une place prépondérante aux producteurs pour lesquels les redevances d’exportation de cacao contribuent au financement de la filière à hauteur de 67%.