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MUSIQUE

Cameroun : il était une fois Nkotti François…


Alwihda Info | Par Joseph Owona Ntsama, historien et chercheur en sciences sociales. - 19 Octobre 2021

Deux semaines après ses obsèques, un hommage est rendu au fondateur du Groupe Les Black Styl’s, un monument qui aura marqué la musique camerounaise au cours des 50 dernières années. Ci-dessous, le carnet de route de Joseph Owona Ntsama


Cameroun : il était une fois Nkotti François…
Décorum. Arrivée tôt ce matin-là à Souza (petite localité située à 40 km de la ville de Douala) après une nuit par trop tiède au quartier Makea (Douala), avec l’écrivain et éditeur Marcel Kemadjou Njanke Nikon en bandoulière et sa sympathique nièce qui « l’accompagne partout », le journaliste culturel Parfait Tabapsi ; Kemadjou Njanke qui connaissait déjà bien les lieux pour y avoir souvent été auparavant, nous sert de guide pour un petit tour du propriétaire dont on se prive pas dans ce village qui vit jadis naître Nkotti François alias Desto’, le tout sous les musiques liturgiques que distillent à bonne hauteur de son des enceintes acoustiques idéalement placées autour de l’épicentre du caveau familial déjà prêt à accueillir la dépouille du défunt. Les gens arrivent, le pas alerte, par petites vagues, des contrées voisines et bien plus loin encore, j’imagine. Les mines sont bien évidemment fermées.

Depuis très tôt ce matin, la procession de voitures est interminable tandis que les forces de l’ordre et de sécurité (police et gendarmerie ; police municipale et même des éléments du Bir- Delta) veillent au grain : le port du masque est, plus que jamais, à cause de la très grosse affluence humaine légitimement attendue, de rigueur, et il est par ailleurs strictement interdit aux motos-taxis d’aller au-delà d’une certaine limite territoriale. Des coins de restauration sont installés le long de la piste cendrée fraîchement reprofilée pour la circonstance et qui nous mène aussi vers le lieu de la grande cérémonie des obsèques qui s’annoncent à l’évidence en grandes pompes ! Le dernier embranchement, lui, est jalonné (et c’est peu de le dire), de part et d’autre, d’un nombre impressionnant de gerbes de fleurs flamboyantes de différentes tailles et de couleurs, dernières marques de sympathie envers cet enfant du pays.

Au passage, je reconnais des journalistes de la radio et télévision nationales au taquet sous un soleil déjà de plomb en hypersudation pour certains – notamment les femmes – tandis que leurs confrères ne payent pas vraiment de mine avec tout ce qu’ils ont déjà perdu comme calories et sels minéraux depuis le temps qu’ils sont là, je suppose, à la recherche de « la bonne information » relative à un détail organisationnel surtout que la veille encore, on était bien loin de l’accord parfait sur le programme des obsèques…

Bien entendu, il y a un coin « bière et sodas » emménagé à l’emporte-pièce mais particulièrement sollicité, tenu par une tenancière ambulante à la peau noir de jais, courte sur jambes, bien en chair et râblée, le cheveu très court et peroxydé ; tandis qu’un freluquet au teint clair, le front fuyant et le visage barré d’un sourire infatué faussement bienveillant, en retrait et n’arborant pas comme notre tenancière du jour le très distinctif tricot floqué « Desto’ » comme les autres, tient manifestement le portefeuille de ce juteux business : lors de ses rares déplacements sur place, il a toujours plein de thune dans la main droite. J’observe que, sans donner l’impression qu’ils « sont ensemble » comme il se chuchote autour de nous, les deux s’entendent pourtant comme larrons en foire…

Deux jeunes (une fille aux épaules carrées et aux yeux rouges, les cils postiches extravagants et un petit garçon timide toujours le pas traînant) les secondent et ne sont pas toujours prompts à rembourser intégralement la petite monnaie aux nombreux clients déjà passablement éméchés : nous en ferons, comme bien d’autres personnes, ô combien les frais, mais bon ! Enfin, la fanfare municipale parée de ses plus beaux atours et au complet déjà bien en place battant la cadence martiale est dans la grande cour des cérémonies qui s’apprête à nous accueillir, ainsi que la bière qui transporte les restes de Desto’, le tout, sous un cortège interminable de sirènes stridentes comme prévu par les organisateurs des obsèques.

L’au-revoir. Nkotti François a vécu une vie bien remplie, cela que l’on prenne sa dimension culturelle et artistico-musicale ; la dimension politico-administrative ; ou sa vie spirituelle et de piété chrétienne qui commence faut-il bien le rappeler ici à la SIL, lorsqu’il fréquentait déjà assidûment la paroisse Christ-Roi de Souza. Ce dernier aspect peut très bien nous fournir des clés de compréhension sur la psychologie de cet homme mis en terre le 2 octobre dernier en pays bankon, devant une foule immense, dans son Mungo natal.

Il faut préciser ici – surtout qu’on ne le dit jamais assez – que le Mungo est bien « ce pays » qui concentre le plus grand nombre d’artistes-musiciens de renom au kilomètre carré que le Cameroun a produit à ce jour et qui n’ont jamais cessé de faire la fierté d’un pays – le Cameroun cette fois-ci – au-delà de ses frontières. Desto’ était le plus emblématique ici sur place. « Majesté » ! Voilà comment il m’interpellait désormais lorsque nous nous parlions au téléphone. Le dernier coup de fil que je reçus de lui, c’était le 11 juillet dernier en matinée : il sortait à peine de l’Hôpital et me donnait des nouvelles de cette satanée jambe qui lui causait d’atroces et insupportables douleurs depuis tant d’années déjà, lointaine conséquence malheureuse d’un choc subit en jouant au football lorsqu’il était encore un garçon en excellente condition physique.

Nkotti François était à l’évidence très fatigué ce jour-là bourré de cachets, en l’occurrence d’antalgiques, qu’il était certainement (ce qui expliquait sa voix traînante au téléphone je pense bien) mais gardait toujours cette foi de charretier qui aura, au final, été pour beaucoup dans son riche parcours de vie. C’est ainsi que nous devisâmes rapidement sur son livre autobiographique et surtout sur ses projets depuis la soirée de célébration de ses cinquante ans de carrière musicale (1971-2021) qui se tint, pour sa deuxième partie, à Yaoundé, à l’Hôtel Mont-Fébé, le 26 avril 2021 : en réalité et comme toujours, je l’avais surtout écouté patiemment attendant qu’il marque une pause, pour que je lui donne mon sentiment à propos. Je ne savais pas que c’était aussi la dernière fois que je l’entendais distinctement… Il s’éteindra un peu plus de trois semaines après. Désormais ce sera donc ce silence absolu – qui participe aussi de la musique – qui fera « le lien » entre nous, en dehors des compositions immortelles qu’il a laissées à la postérité aujourd’hui orpheline de lui.

Le legs. En effet, les personnes contemporaines de ce que j’évoque ici à dessein comme souvenirs auditifs heureux, savent quel aura été l’apport à maints égards significatif dans le champ de la structuration tout au moins des schèmes mentaux, des titres que sont : (la toute première version de) « Black Styl Mwasa » dont le verso est « Ebongue Honoré » ; « Diwuse la boso », « Mukussa », « Mulema Mwam », « Sesa Yadi », « Na mala bupe ndolo », « Ndol’am A dimba nuwe », « Makom ma mala », « Bana ba mboa », etc. ; je n’oublie nullement dans ce petit inventaire à la Prévert « Selele » qui avait la particularité d’inaugurer une ère acoustique avec de biens meilleurs enregistrements désormais – mais toujours avec la même ferveur de la dynamique de groupe qui prévalait déjà dans Les Black Styl’s dont il est l’un des Founding Fathers.

Et bien sûr « Lob’a ma sawa » de l’album « Les Black Styl’s à Paris » qui demeure pour moi sa meilleure chanson en tous points. L’apport personnel de Desto’ est donc énorme dans le lancement de ce Makossa du début de la décennie 70 et plus tard à son maintien ; une musique qui sort progressivement de l’archaïsme bien que gardant toujours son petit côté sylvestre, avec notamment les éditions, d’abord, « Soul Posters » et, ensuite, « Les Disques Cousin » de Njoga Mathias, personnage incontournable s’il en est, et qui assurait aussi toutes les prises de son à Douala à cette époque charnière. La maison « Cousin » produisait et distribuait elle-même ses œuvres. Donc, du Makossa dans sa tradition la plus noble et la plus aristocratique aussi que j’évoque ici avec beaucoup d’émotion : certaines de ces chansons ont presque 50 ans d’âge…

A un moment, j’ai craint que l’on risque retenir de lui que ce que la télévision nationale et les chaînes privées et les vidéogrammes relativement récents montraient depuis l’annonce de son décès : c’est-à-dire des titres produits quand il n’avait plus rien à prouver, en réalité. Sur ce plan-là, les hommages à lui dédiés par les musiciens à Paris, Yaoundé, Douala, aussi bien à Bonabéri-Souza, ont été, à quelques différences près, à la hauteur de mes attentes. En effet, il m’a toujours semblé que Nkotti François avait déjà fait et depuis fort longtemps, la quadrature du cercle sur deux points qui me semblent absolument essentiels lorsque l’on analyse sa longue carrière musicale : 1/une riche et constante production et 2/la prolixité dans l’adressage de ses thématiques avec des textes d’une mélodique poésie.

Et subsidiairement ce côté altruiste qui explique que sa voix et celle de son ami au très long cours, Emile Kangue alias « L’Explosif », se retrouvaient en lead sur tous les enregistrements de Makossa de l’époque : l’exemple le plus représentatif à mon avis de cet apport fécond est la composition-phare du regretté Ndedi Pierre Chatriand « A’ Ngô A’ Ngô » qui fût un énorme succès en son temps et on pourrait en complément citer aussi – parce que passées dans la postérité comme étant ses chansons or il n’en n’était pas le cas – les collaborations avec Ebongue Billé (« Dibolane a ndolo »), Emile Kangue (« Diba nda sele »), Lobé Yves (« Mouna Louise »), Toto Guillaume (« Eménè Marie ») ou Nséké Robert (« Nimele Loko O Boso »). En fait, et pour revenir à l’époque des « Disques Cousin », il s’agissait d’une exigence de Njoga Mathias qui avait bien senti que ça « passera mieux », au chant principal, à la deuxième voix, aux harmonisations vocales et enfin aux contrastes avec ces deux-là aux chants. A l’évidence et le temps long aidant en cela, l’histoire a donné raison à ce monsieur dont on ne parle presque jamais : la puissance mélodique des titres que j’évoque plus haut a fait le lit de l’apprentissage musical de plusieurs générations de camerounais d’ici et là.

En échangeant rapidement avec le guitariste Ngoye Jeca dans les coulisses de la Crtv-Télé avant notre passage à l’émission Cameroun Feeling en évocation à Nkotti François vendredi le 1er octobre dernier, je n’eus aucune difficulté à convaincre ce dernier à modifier les chansons qu’il avait déjà préalablement sélectionnées et qu’il devait reprendre pour la circonstance à la guitare sèche, ce jour-là, en direct. Bien plus : nous arrivâmes même à reprendre en chœurs, en une sorte de Medley improvisé sur le vif, « Sesa Yadi », « Mukussa », « Diwuse la boso » et « Mulema mwam » ! Comme au bon vieux temps, à coup sûr un peu pour notre plaisir personnel, mais surtout pour rappeler au public qu’il y a un très long parcours avant « Bélè mo Desto », « Lo si lowa bol’am », « Retraite a mbamba » ou « Mitoa ni tututu ».

En fait tout cela montre que l’œuvre musicale de Nkotti François a allègrement traversé le temps et que, si on l’aime pour ce qu’il a fait musicalement, on l’aime davantage pour ce qu’il a fait dans la même veine pour les autres. Il est à ce titre fort intéressant d’observer que la paternité d’une chanson comme « Françoise » lui soit attribuée par le chanteur Longuè Longuè (qui sait pourtant qu’elle n’est pas de lui) lors des répétitions aux hommages musicaux, en présence de Toto Guillaume (qui participe pourtant à ladite répétition) qui lui, en revanche, en est bel et bien l’auteur-compositeur-interprète…

La force de Nkotti François est aussi à ce niveau-là, notamment dans cette subversion sympathique sans conséquences nocives pour ceux, au demeurant fort nombreux, qui ont bénéficié de son soutien vocal. La messe étant dite, les fossoyeurs se mirent au travail et il ne nous restait plus qu’à nous frayer péniblement un passage dans les méandres d’une foule compacte jusqu’à notre voiture. Sur le chemin du retour, je repense à cette très vieille chanson de Desto’ dont le titre ne cesse de me hanter depuis le matin : « Na mala bupe ndolo » (Je m’en vais chercher/trouver l’Amour), cet amour personnifié jadis par sa regrettée « Epouse éternelle », sa première femme et dont il ne s’est jamais remis du décès prématuré. La boucle est donc définitivement bouclée pour lui. Nul doute donc aujourd’hui que Desto’ repose enfin en paix. Pour l’éternité. Souza, 2 octobre 2021