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ANALYSE

N’Djaména face aux défis et enjeux majeurs de l’heure : comment positionner la capitale au rang des villes les plus compétitives ?


Alwihda Info | Par Abdalmadjit Ali Ahmat - 1 Août 2018 modifié le 2 Août 2018 - 00:08


Abdalmadjit Ali Ahmat.
Abdalmadjit Ali Ahmat.
N’djaména, la capitale administrative du Tchad, a fait l’objet comme toute autre ville africaine, d’ailleurs, une transition urbaine remarquable au fil du temps marquée notamment par l’explosion démographique et une extension spatiale significative.

Dans les années 1937, N’djaména abritait 10.000 habitants avec une emprise spatiale relativement faible (570 ha Service  SIG Mairie, Thèse N’garessem, 1998). Il a fallu attendre une trentaine d’année, notamment vers les années 1970 marquée par la crise du monde rural en l’occurrence la sécheresse, sous l’effet de l’exode rural, que la ville ait connue un étalement urbain significatif. La population est passée de 10.000 à 130.000. Ce qui a conditionné d’ailleurs l’extension spatiale assez alarmante. Ainsi, la superficie de la capitale Tchadienne est passée de 570 hectares à 2840 hectares.

Une urbanisation inattendue par la ville car elle ne disposait d’aucun document de planification opérationnelle à cette époque. Cela a entrainé des occupations anarchiques au sein de la ville qui ne cessent de provoquer des désordres urbains.

La naissance de différents quartiers irréguliers ou sous intégrés (en proie de tout risque d’inondations, d’insécurité, de la ségrégation socio-spatiale, de déconnexion totale du noyau urbain dû souvent à l’absence de moyens de transport, etc.) est l’expression visible des désordres crées par l’occupation anarchique de l’espace.

Aujourd’hui, N’djaména s’étend sur une surface de 395Km² pour une population de 1.243.994 habitants et abritera 3.000.000 de populations d’ici 2035 d’après la projection de la Banque Mondiale. Elle représente le seul pôle d’attractivité du pays concentrant 40% de la population urbaine avec un taux de croissance démographique estimé à 7% par ans (Thèse N’garessem 98). Cependant, la capitale rencontre actuellement des difficultés liées à la qualité de vie.

 La ville de N’djamena fait face à un certain nombre de défis et enjeux majeurs (croissance démographique, problème d’assainissement et hygiènes, inondations, de transports urbains, du logement, de la sécurité, de la spéculation foncière etc.). Dans un monde où les villes s’inscrivent dans une dynamique  de compétitivité, d’attractivité où toutes les politiques d’aménagement sont orientées vers  les villes comme moteur structurant de développement socio-économique des pays à l’instar de l’Egypte : avec la nouvelle ville d’Hélipolis située à 40km du Caire, qui selon Anne Van Loo dans son ouvrage Retour d’Egypte :« avec l’étalement du Caire, aujourd’hui Hélipolis est  devenue un des quartiers du Caire en s’imposant comme pôle économique majeure ». Nous avons également, le cas du Sénégal à travers l’édification de la nouvelle Ville de Diamnadio portant non seulement à décongestionner Dakar, sa capitale, mais aussi et surtout pour le rayonnement du Sénégal sur la scène internationale. Selon le propos du Président MackySall : « Diamnadio est un nouveau départ de l’émergence du Sénégal ». Pour en finir avec les exemples concrets à travers le monde, mais bien entendu la liste relative aux villes qui s’imposent comme porteuses de développement socio-économique est loin d’être exhaustive, le gouvernement de Pékin a recentré sa politique d’aménagement du territoire sur le développement des métropoles afin de lutter contre la pauvreté et la faim.  Nous pouvons également souligner à travers les différentes études et différents rapports internationaux qui montrent le rôle indispensable de la ville dans le développement socio-économique des pays. Selon Word Development Indicatorss (WDI) de 2015 : l’urbanisation va de pair avec une réduction de la pauvreté ou encore d’après le rapport de la Banque Mondiale, l’urbanisation a permis de faire reculer la pauvreté de 1,2 % en Bolivie (Amérique du sud) entre 1999 et 2005, de 5,2 % au Brésil entre 1999 et 2004, le rapport de PNUD 2012 (Programme des Nations-Unies pour le Développement) : l’urbanisation est une chance pour les pauvres notamment dans l’accès aux services sociaux de base.

N’djaména connait un problème majeur relatif aux occupations anarchiques de l’espace dues à l’absence d’un document de panification capable d’anticiper les évolutions démographiques. L’extension irrégulière de la ville se fait souvent dans des zones à haut risque en l’occurrence les zones de mobilité d’un cours d’eau qui sont généralement la source de toutes les inondations, ou les zones non-appropriées à l’urbanisation à l’instar des sites protégés et les zones à vocation industrielle.
  1. Les inondations sont monnaie courante au sein de la ville causant des pertes matérielles ainsi qu’humaines. Les quartiers comme Moursal, Amriguebé, Diguel, Djari etc. Sont confrontés aux problèmes d’inondations chroniques. Si une intervention à la grandeur des risques n’est pas faite, la ville risque de se retrouver dans une situation catastrophique. D’ailleurs, à travers des exemples concrets nous pouvons en déduire qu’en dehors des maladies ou épidémies, le risque d’inondation est un défi majeur pour la ville de N’djaména voire à l’échelle planétaire susceptible de causer des pertes de vie à grande échelle. Le cas de Freetown capitale de la Sierra Leone en est une parfaite illustration. Cette dernière dans la nuit du 13 au 14 Août 2017, a été frappée par une inondation causant 499 morts et plus de 800 disparus et aussi, la Côte d’Ivoire à la date du 20 juin 2018 était victime d’une inondation faisant au moins 20 morts. Il est urgent que les autorités compétentes de la ville doivent agir vite pour éviter de tomber dans la même situation que ces villes susmentionnées. En revanche, l’inondation est aussi liée à un mauvais système d’assainissement mais surtout à la spéculation foncière qui participe aux proliférations des quartiers irréguliers (généralement habités par la couche sociale la moins aisée) exposée au risque d’inondation.
  1. Le non maitrise du foncier face à l’appétit des spéculateurs, en d’autres termes les prix des parcelles sont assez élevés. Ainsi, les populations à faible revenu ou pauvres, estimées à 35% au sein de la ville (Source : ECOSIT) n’ont pas souvent accès au site stratégique de la ville, le seul choix, est d’aller s’installer dans des zones exposées à tout risque urbain, provoquant ainsi une extension anarchique, source des désordres urbains dans toutes ses dimensions.
  1. La capitale N’djaména souffre d’un mauvais dispositif d’hygiène et d’assainissement de qualité. Ce dernier est marqué par une accumulation des ordures dû à l’irrégularité ou du manque de collecte. En effet, il y’a une absence de suivi et d’entretien des camions de collecte communément appelé « N’Djaména nadif ». Mais également, le non-paiement des taxes ménagères et l’inaccessibilité de certains quartiers spontanés sous l’effet de l’étroitesse des voies sont des facteurs qui participent à l’insalubrité de la ville. On peut également constater que dans tous les marchés de N’djaména, il n’y a pas des mesures strictes relatives aux normes d’hygiène (vente de viandes à l’air libre etc.). Notons aussi que la majorité des ménages n’a pas accès au bac à ordure de la mairie, la seule alternative qu’ils ont c’est le dépôt sauvage aux bords de la route ou aux alentours des concessions. Ceci est à l’origine de la pollution de l’environnement urbain relatif à l’insalubrité ambiante de la ville source de développement de diverses menaces liées à la santé publique (fièvre, typhoïde, cholera, diarrhée, Hépatite A et B etc.). Selon le programme de coopération Tchad-UNICEF 2017-2021 dans le secteur de L’Eau, Hygiène et Assainissement, la dernière épidémie de choléra a entrainé 1250 cas à l’échelle Nationale et 81 décès soit un taux de létalité de 6,5%. Cette insalubrité est également source de nombreux conflits entre les voisins jusqu'à parfois se traduire devant l’instance judiciaire, ce fait est confirmé à 72,7%par la population (Source : ATRENIVRO). En outre, pour l’O.M. S (Organisation Mondiale de la Santé), l’eau non potable, l’absence d’assainissement et le manque d’hygiène causent 3,6 millions des décès par an dans le monde soit 7 morts par minute parmi lesquels 6 auraient moins de 14 ans. L’amélioration de l’assainissement et de l’hygiène permettrait chaque année d’éviter 8.420.000 décès imputables aux maladies diarrhéiques (OMD : Objectifs du Millénaire pour le Développement).Par ailleurs, en 2015, 68% de la population nationale pratique encore la défection à l’air libre, seulement 10% ont accès à un assainissement de base, et seule 1 enfant sur 17 se lave les mains avec de l’eau et du Savon (Source : JMP Tchad 2017), cette situation nous mène vers ce que Daniel Biau (ancien directeur adjoint des ville de l’ONU-Habitat) appelle la menace du « péril fécal » c’est-à-dire le risque d’infection et de maladies hydriques liées aux déjections humaines et à une hygiène insuffisante.
  2. Toutefois, les problèmes relatifs à la qualité de vie urbaine ne se limitent pas seulement à ces obstacles précités car selon la Banque Mondiale (2016) la cherté de vie de villes africaines en frais de transport, de logement et de nourriture dissuade les entrepreneurs et crée un cercle vicieux de non compétitivité.
 
  1. Parlant de la cherté de vie, N’djaména est classée en neuvième position parmi les capitales où le coût de vie est très cher après Kinshasa (la république démocratique du Congo), selon le rapport mondial publié récemment par le cabinet international Mercer. Par conséquent, nous pouvons en déduire que dans cette allure N’djaména n’attire guère les investisseurs, et « s’urbanise en restant pauvre », car il n’y’a pas un environnement économique favorable qui pourra stimuler son développement socio-économique.
  2. En ce qui concerne le logement, ce secteur est encore à l’état embryonnaire selon le Ministère de l’urbanisme et de l’habitat, seulement 2300 unités de logement sont construites par an alors que les besoins sont estimés à 28000 logements par an. L’écart entre l’offre et la demande reste énorme. Malgré la récente mise en place de la Banque de l’Habitat du Tchad (BHT), il reste un grand effort à fournir pour une bonne politique de l’habitat, afin de répondre aux besoins de la population.
L’attractivité et la compétitivité d’une ville dépendent aussi de son niveau d’accessibilité. Ainsi, le transport urbain est une composante indispensable pour le bon fonctionnement de la ville car il assure la liaison entre celles-ci et les autres métropoles ou encore au sein de la même de la ville.
  1. Cependant, la ville de N’djaména n’a aucune société publique de transport en commun et le système de transport en ville est dans une précarité totale. Il est assuré par des minibus qui ne sont pas entretenus convenablement avec un manque de professionnalisme pour certains transporteurs mais aussi une évolution croissante des prix de transport. Le prix minimum est de 100FCFA, pour un trajet allant de 2 à3Km. Comparant à celui de Dakar (Sénégal)malgré la présence de transport privé, il y’a une société étatique (Dakar DEM DIKK) avec un capital financier de 1.500.000.000FCFA disposant 476 BUS avec des gares bien aménagés qui offrent aux populations un transport urbain répondant aux normes de la modernité avec un coût favorable (maximum 200 FCFA pour un trajet de plus de (30) trentaine de Km).
Dans un contexte où presque toutes les villes aménagent des autoroutes, des chemins de fer ; Les infrastructures routières de la ville de N’djaména souffrent encore d’une absence d’éclairage, d’un manque de panneaux de signalisation, d’un mauvais entretien des voies de circulation (ensablement : plus 2/3 de l’emprise de voie de la circulation) et d’insécurité routière notamment les vols à la tire, les vols de sacs à l’arrachés ou vol à main armée. Ainsi, une ville ne pourra jamais attirer les investisseurs ou être compétitif du moment où l’insécurité est le mot d’ordre.

Pour finir, la ville de N’djaména dispose de nombreux patrimoines historiques mais ces derniers sont menacés de disparition à l’image du village de Gaoui situé à une vingtaine de kilomètres de N’djaména abritant un musée rare. Celui-ci est construit au 19ème siècle puis transformé en musée. Toute la mémoire de Kotoko aujourd’hui est menacée de disparaitre car jusque-là il n’est pas encore inscrit dans le patrimoine mondial de l’UNESCO.

Pourtant les sites historiques sont des ressources rares à valoriser et peuvent être des sources des revenus en termes de tourisme. D’ailleurs, certaines villes à travers le monde ont exclusivement pour vocation comme « ville culturelle » et animent chaque année la curiosité des touristes venus de part et d’autre du monde à l’instar de Lyon, Marseille, Gorée, Le Caire, Casablanca etc. Alors, s’il y’a une volonté politique allant dans ce sens, le village de Gaoui pourrait devenir mieux que ces villes vu toutes les potentialités historiques et culturelles qu’il détient.

En résumé, la ville de N’Djaména est confrontée à des remparts qui freinent le décollage de son développement socio-économique et culturel. Ces obstacles ne sont que l’occupation anarchique de l’espace, les inondations chroniques, un mauvais système d’assainissement et d’hygiène, la monté fulgurante de la spéculation foncière, le problème de logement, l’absence de société de transport urbain, la caducité des infrastructures routières, la cherté de vie et l’insécurité. Donc, il urge de trouver des solutions palliatives à ces problèmes, c’est-à-dire de prendre des décisions idoines ou des politiques austères visant à améliorer les conditions de vie des populations pour que la ville de N’Djaména s’impose comme moteur de développement de l’économie nationale car Sueur disait en 2012 « les villes d’aujourd’hui sont les fruits de décisions ou de non décision prise ou non il y’a trente 30 ans, quarante ans ou cinquante 50 ans. Les décisions d’aujourd’hui façonnent de la même manière la ville de demain ». Alors, les autorités compétentes doivent prendre dès aujourd’hui les décisions adéquates afin de façonner la ville de N’Djaména de demain capable de rivaliser les grandes villes d’Afrique voire du monde.
 
Recommandations :
Pour atteindre le modèle dicté par la charte d’Athènes (élaborer par une équipe d’architecte en 1933 dans le cadre du 4e congrès international d’architecture moderne) donnant en formule simple des principes essentiels pour l’aménagement des villes. Elle comporte cinq (5) grands principes : habitation, loisirs, travail, circulation et patrimoine historique. Cependant, Ces principes sont loin d’être effectifs dans la ville de N’djaména c’est pourquoi nous avons jugé nécessaire de donner des recommandations sur la base de ces principes pour éradiquer les dysfonctionnements urbains de la ville de N’Djaména.

  • Procéder à un programme de restructuration et régularisation foncière cela permet l’intégration des quartiers précaires exposés à tout désordre urbain, l’harmonisation du paysage de la ville, l’amélioration du niveau des équipements et des infrastructures, de la qualité de l’hygiène et de l’assainissement, ainsi que celle de l’environnement urbain.
  • Doter la ville de N’Djaména d’un document de planification opérationnelle capable d’anticiper les évolutions démographiques afin d’éviter éventuellement une extension anarchique.
  • Promouvoir l’intercommunalité, c’est-à-dire lorsque plusieurs communes décident de s’associer dans le cadre d’une coopération décentralisée (exemple : s’associer pour travailler dans le domaine de la gestion des ordures, dans le transport ou autres compétences transférés).
  • Maitriser le marché foncier face au phénomène des spéculations par le biais du droit de préemption que dispose l’Etat comme acheteur prioritaire, afin de limiter la spéculation foncière.
  • Assurer une bonne mobilité Urbaine par la mise en place des sociétés de transport urbain capable de desservir toute la ville à moindre coût, mais aussi, en améliorant la qualité des infrastructures routières avec la mise en place des dispositifs de gestion et d’entretien permanent.
  • Renforcer la sécurité et le taux d’accès à l’eau potable qui s’élève aujourd’hui à 41,19% (Source : Etude d’accès à l’eau potable au Tchad 2017)
  • Préserver et valoriser le site rare (Gaoui)
  • Renforcer la Gouvernance Urbaine en créant un cadre de réflexion où toutes les décisions seront prises d’une manière participative par l’ensemble des acteurs de la ville (du service déconcentré de l’Etat à la petite association en passant par le secteur privé, les sociétés civiles, les chefs religieux etc.) afin d’assurer un management transversal, une ville cohérente et durable. 

Abdalmadjit Ali Ahmat, élève ingénieur des travaux de l’aménagement du territoire, environnement et gestion urbaine, en troisième année de formation, deuxième année de spécialisation à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, à l’Ecole Supérieure d’Economie Appliquée (ESEA ex ENEA).



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