POINT DE VUE

Réflexion sur la question centrafricaine


Alwihda Info | Par A.P - 15 Janvier 2016


Nous sommes entrés, depuis au moins quatre ans, dans une période dangereuse de notre histoire politique. Inutile d’ailleurs de faire remarquer que notre pays, la République Centrafricaine, n’est plus que l’ombre de lui-même et que nous autres Centrafricains sommes littéralement à terre. Nous subissons la crise qui nous gangrène telle une maladie chronique...


Aussi, admettons-nous généralement (surtout par habitude ou par paresse) que tomber n’est pas un tort lorsqu’on à la force de se relever. Vraiment? Même lorsque l’on a laissé prospéré, individuellement ou collectivement, dans une sidérante insouciance, le règne des Beni Kelboun?

Ceux, à propos desquels l’écrivain Mohammed Moulessehoul affirme qu’ils sont « génétiquement néfastes et disposent de leur propre trinité: ils mentent par nature, trichent par principe et nuisent par vocation ». Telle est, de mon point de vue, l’image que nous renvoie la récente architecture électorale à l’issue de laquelle nombre d’espoirs ont été, en partie, cloués au pilori. Nous y reviendrons.

À dire vrai, le problème du Centrafrique d’aujourd’hui est une double absence: absence de l’élite politique et absence de l’élite pensante. Du coup, ceux qui essaient tant bien que mal de combler ce vide sont au mieux une caisse de résonance au pire un tambour funèbre. C’est à croire que la mère patrie n’enfante plus que des êtres médiocres qui font de la contestation et le déni leurs armes de destruction massive. Désormais, dans ce qui reste de notre pays, le talent d’un compatriote ne grandit plus ses concitoyens, loin s’en faut: il les renvoie à leur nullité. C’est pourquoi, malheureusement, nous érigeons nos repères en fonction de nos nombreuses frustrations. Même nos bistrots croulent sous le poids des aigreurs. Et le comble, nous prenons plaisir, un plaisir malsain, à nous taper dessus comme dans un rite d’auto-flagellation. Pire, notre jeunesse, surtout celle dite de la diaspora, s’est découvert un nouveau métier: redresseur de tort.

Pour revenir aux élections, depuis la proclamation par l’Autorité nationale des élections (ANE) des résultats du double scrutin tenu dans notre pays, un refrain (un tantinet niais ) est entonné par tous: la Cour constitutionnelle de transition doit prendre ses responsabilités et rétablir la vérité des urnes. Quel sacré mantra! Tout se passe comme si nous invitons les sages oh pardon les juges constitutionnels à opérer un miracle en tirant de leur toge des résultats improbables qui feraient l’unanimité. Ce qui relève, sous le ciel centrafricain, d’une véritable gageure.

Ce faisant, nous oublions manifestement qu’on exige pas d’un dépotoir de sentir bon! Car en effet, ce sont ces mêmes juges qui par des arguties juridiques pour le moins contestables, avaient validé par un raisonnement tout autant contestable, l’exclusion des anciens responsables de la transition de la course à la présidentielle. Disposition, rappelons-le, ne figurant ni dans l’esprit ni dans la lettre du texte constitutionnel.

À bien analyser, il n’y aura pas de retour en arrière possible. D’abord, parce que ceux qui financent les élections ne sont pas disposés à mettre la main à la poche pour satisfaire nos caprices d’enfant gâté. Ensuite, les autres priorités sont telles (lutte contre le terrorisme, risque de conflit généralisé au Proche et Moyen Orient, crise migratoire) que le problème centrafricain n’est même plus le benjamin des soucis de la communauté internationale. Enfin, il tarde à tous de tourner la page de la transition qui n’a que trop duré. À moins que l’on veuille réitérer la situation inédite de 1992 en invalidant l’ensemble des résultats et en mettant en place une nouvelle transition qui aura la charge d’organiser les prochaines élections. Croyons-nous vraiment que cette possibilité figure dans l’agenda de la communauté internationale? Rien n’est moins sûr.

Autrement dit, au lieu de se nourrir d’illusions en espérant sur un hypothétique retournement de la situation électorale, nous devons plutôt nous consacrer à l’urgence du moment: l’avenir de notre pays. Que devons nous faire d’ici quelques semaines pour relancer la machine économique à terre, muscler notre réponse face aux fauteurs de troubles, pacifier le pays, rétablir l’autorité de l’État sur toute l’étendue du territoire et entamer le difficile processus de réconciliation nationale.

C’est en cela que le prochain chef de l’État qui incarne incontestablement nos qualités mais aussi nos nombreuses faiblesses (parce qu’issu de la communauté nationale) devait être un rassembleur ou à tout le moins opérer une véritable politique de rassemblement. S’il entend réussir, il devra bannir l’exclusion de son vocabulaire. Mais cette politique d’unité nationale ne saurait être une prime à l’impunité. Nous devrions être capables d’allier le besoin de réconciliation nationale avec la nécessité de justice: il faudrait reconnaitre les victimes du conflit centrafricain et contraindre, par les moyens légaux, les bourreaux à répondre de leurs actes, quitte à les absoudre par la suite. Cela aura le mérite de servir de thérapie collective.

Par ailleurs, au nom de l’intérêt général, faisons l’effort de mettre en sourdine nos ressentiments et de parvenir à un dépassement de soi, indispensable à la réconciliation nationale. La Cour constitutionnelle de transition statuera et quelque pu être ses conclusions, préparons nos coeurs et nos esprits à les accepter afin d’éviter un nouvel embrasement généralisé. Il y va de notre survie.

Au moment où j’achève cette tribune, je voudrais partager avec ceux qui me feront l’honneur de lire ces lignes, une anecdote assez surréaliste qui met en lumière la dimension spirituel (François Mitterrand évoquait les forces de l’esprit) dans la quête du pouvoir: le 13 mai dernier (j’avais noté la date dans mon agenda), alors que j’étais encore au cabinet du Premier Ministre Mahamat Kamoun, l’un de mes oncles par alliance m’avait demandé avec insistance de le conduire auprès de l’un des candidats qualifiés (pour le moment) au second tour de la présidentielle, se gardant obstinément de me révéler les raisons de sa démarche. Et lorsque nous fûmes chez ce dernier, mon oncle par alliance, qui travaille encore dans la haute administration centrafricaine, indiquait en gros avoir eu un songe la veille dans lequel son interlocuteur est élu président de la République. Je vous épargne les détails de son récit. Face à la surprise d’une telle révélation et devant notre hilarité, il s’était empressé d’ajouter qu’il possédait un don de prémonition et que ses rêves se réalisaient toujours. Question: était-il dans le secret des dieux ou savait-il quelque chose que nous ignorions? Toujours est-il qu’à la lumière des événements chez nous, je ne peux m’empêcher de repenser à cette scène. Chacun fera son opinion.

Et comme nous sommes toujours dans le mois de janvier, je suis particulièrement heureux de présenter à toutes et à tous mes meilleurs voeux pour 2016.

Adrien Poussou.
 

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