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INTERVIEW

Succès Masra : "Si on continue comme cela, le Tchad va vers un chaos qui sera certain"


Alwihda Info | Par Djibrine Haïdar Kadabio - 26 Janvier 2020

Le président des Transformateurs, Succès Masra, a répondu aux questions d'Alwihda Info. Il réagit à l'interdiction du meeting du parti, évoque l'utilité des élections législatives et s'adresse à la jeunesse tchadienne.


Succès Masra : "Si on continue comme cela, le Tchad va vers un chaos qui sera certain"
Alwihda Info : Monsieur Succès Masra, un meeting des Transformateurs n'a pas pu avoir lieu samedi suite à une interdiction. Quel sentiment avez-vous ?

Succès Masra : Je dirais que c'est triste pour le Tchad. Pas triste pour les transformateurs parce que vous avez vu qu'il y a l'espérance parmi ces centaines de militants qui sont venus se replier au siège pour écouter le message final. C'est triste pour notre pays parce que c'est l'arbitraire pur et simple. Voilà une réunion, certes de quelques milliers de personnes, qui devait avoir lieu à la Cité des Transformateurs qui est une propriété des Transformateurs. C'est comme une réunion d'une organisation dans ses locaux.

La police, une dizaine de véhicules de la police, vient interdire non seulement l'accès au domicile, au lieu privé dans lequel cette réunion devait avoir lieu, mais il rentre en faisant ce qu'on appelle une violation de domicile, sans papiers, sans documents, et ramassant les équipements du parti, brutalisant nos militants, les insultants, etc. Ils ne parlaient même pas un seul mot du français ces gens qu'on nous a envoyé. Ils ne parlaient même pas un seul mot de l'arabe littéraire de notre pays.

Ils sont dépositaires du pouvoir de la violence, considéré légitime à l'échelle d'un État normal. Tout ça montre bien que nous sommes dans un pays qui est entrain de reculer, où nous assistons à une sorte de cirage de la démocratie que nous avons mis sur la même chaussure de la dictature. Nous avons déjà alerté sur cela et c'est dommage que nous en arrivions à cela. C'est révélateur aussi de la descente, de la décadence dans laquelle on est entrain d'entrer. On a interdit dans ce pays des congrès de partis, des réunions dans des salles publiques, maintenant on interdit des réunions dans des propriétés privées. Ça veut dire qu'on est clairement entrain de descendre.

Ma réaction, elle est toute simple. Comme toujours, les Transformateurs venaient là, à cette rencontre, pour faire quoi ? Avec leurs idées, sans armes, avec des propositions concrètes pour transformer notre pays. Nous venions là déclarer la décennie 2020-2030 de la transformation du Tchad. Nous venions là appeler les tchadiens à quitter ce qu'on appelle les murs de la lamentation pour aller sur les ponts de la transformation de notre pays. Comme vous pouvez le constater, comme l'opinion à la fois nationale et internationale en est témoin, il y a dans ce pays quelqu'un au sommet de l'État qui ne veut pas de la transformation et du progrès de notre pays. C'est bien dommage. Est-ce qu'on croit dans la démocratie ? Est-ce qu'on veut que chaque tchadien se crée un comité de sa propre défense, de la défense de ses propres intérêts avant de se faire entendre et se faire respecter ? A côté de ma modeste personne, c'est des centaines et des milliers de tchadiens qui croient dans la vision de la transformation de notre pays. Nous sommes un parti de proposition, un parti pour l'alternance dans ce pays, mais avec des idées et des propositions concrètes. Nous sommes peut-être un des rares parti qui fait des propositions concrètes. Nous avons mis sur pied les 20 propositions pour un nouveau départ pour le Tchad, que nous avons présenté à la nation. Nous avons même envoyé à ceux qui dirigent encore ce pays, nous espérons pour très peu de temps. Ce sont les signes d'une fin de règne, et c'est en cela que nous sommes galvanisés pour continuer le combat parce que nous avons fait la promesse collective de ne jamais reculer. Vous avez vu, en tout cas, à travers l'enthousiasme de tous ces Transformateurs qui étaient là, que personne n'avait envie de reculer.

Les élections législatives approchent. Que pensez-vous de ce processus électoral ?

Les législatives c'est une élection qui doit être utile aux tchadiens. Pour que cette élection soit utile aux tchadiens, il faut que le Parlement qui en sera issue, ait des pouvoirs réels. Dans les conditions actuelles d'un dirigeant qui a d'ailleurs dit devant un gouverneur qu’un chef ça ne partage pas son pouvoir, sous-entendu le pouvoir exécutif est dans ses mains, le pouvoir législatif est dans ses mains et le pouvoir judiciaire est dans ses-mains. La constitution de la 4ème République lui donne ce pouvoir, ça veut dire que demain, dans les conditions actuelles, si nous allons à des élections, les députés ne serviront qu'à avoir que quelques per diem mais ils ne changeront rien dans la vie des tchadiens. Ils n'ont aucun pouvoir, parce que la Constitution de la 4ème République, si le président décide, il peut légiférer par ordonnance sur tout, tout le temps et pendant tout le mandat. Ça veut dire qu'il ne saisit l'Assemblée nationale que par courtoisie républicaine, et il peut dissoudre l'Assemblée nationale si bon lui semble. Il peut ignorer l'Assemblée nationale s'il n'aime pas la tête de ceux qui y sont. Il n'a pas la possibilité d'être interpellé par l'Assemblée nationale, parce qu'il n'est pas permis à l'Assemblée nationale d'interpeller le président de la République, qui est aussi en même temps président de la République et chef du gouvernement. Donc on ne peut pas l'interpeller mais lui il peut dissoudre l'Assemblée nationale. Vous voyez que tous les pouvoirs sont entre ses mains sur le plan législatif. Mais la législation dans sa globalité lui a donné aussi le pouvoir judiciaire, c'est-à-dire que c'est lui qui doit trancher en matière de constitutionnalité des lois, qui doit être normalement indépendant pour incarner l'indépendance du pouvoir judiciaire. Ce Monsieur-là, c'est le président de la Cour suprême. Il rend compte au président de la République parce qu'il est à la tête de la Cour suprême dans laquelle se trouve une chambre constitutionnelle, et cette chambre dépend de la Cour suprême. Le Président de la Cour suprême n'est que deuxième vice-président du Conseil supérieur de la magistrature. Il est de notoriété publique que ce Président de la Cour suprême va prendre même ses instructions chez le président de la République, même sur les affaires commerciales et civiles. Ça veut dire que demain, ce Monsieur qui doit trancher en matière de candidatures, qui doit trancher en matière de litiges électorales, pré-électorales ou post-électorales, il rend compte au président de la République qui sera donc juge et partie parce qu'il réunit ses militants aussi. Tout ça vous montre que nous devons changer la Constitution de la République avant d'aller aux élections, si on veut des élections libres et crédibles. Certains vous diront que non, on n'a pas le temps pour ça. Si, on a le temps pour ça. La 4ème République, c'est en 45 jours qu'on a eu un débat, plus une nouvelle Constitution. Nous proposons qu'en trois mois, il est possible à la fois de débattre, de dialoguer, de remettre l'équilibre des pouvoirs et à la fin, d'aller à des élections qui serviront à tous les tchadiens. Nous avons le temps pour le faire parce que chacun sait que les élections ne peuvent pas avoir lieu avant la fin de l'année 2020. Profitons de ce temps là pour dialoguer. C'est ce que les Transformateurs mettent sur la table de la discussion républicaine. Qu'on retrouve en quelque sorte l'esprit de la Conférence nationale souveraine, qu'on débatte, qu'on fasse même venir tous les tchadiens, y compris les politico-militaires.

En dehors de tout cela, vous savez, sur ces élections législatives qui se portent à l'horizon, il y a des injustices et je dirais des divisions clairement établies par le pouvoir actuel, et qui doivent nécessairement changer. Je vous donne un exemple : prenez le Logone oriental, 7% de la population, prenez Wadi Fira, Borkou, Ennedi Est, Ennedi Ouest, Tibesti, 7% de la population aussi. Prenez N'Djamena, 9,6% de la population. Mais N'Djamena qui a 9,6% de la population va avoir 14 députés. Les cinq provinces que je viens de citer qui ont 7% de la population comme le Logone oriental, vont avoir 27 députés, alors que le Logone oriental va avoir 10 députés. C'est comme si à proportion de la même population, vous avez d'un côté 30 députés et de l'autre côté 10 députés. Ça, c'est Monsieur Déby qui a décidé de le faire comme ça. Oubliant que le mandat d'un député, c'est un mandat national. Ça veut dire que le député de Faya Largeau, il défend aussi la population de Mbaibokoum. Le député du 1er arrondissement de N'Djamena défend aussi la population du 7ème arrondissement ou du 10ème arrondissement. Ça ne sert à rien de donner plus de députés dans certaines provinces où vous avez des provinces de 5000 personnes,10.000 personnes qui ont un député, et dans d'autres provinces, vous avez 200.000 personnes qui ont un seul député. Qui peut expliquer cela ? Toutes ces choses-là, ce sont des incongruités fabriquées par le pouvoir actuel pour aller à des élections qui ne serviront absolument à rien.

Vous savez pourquoi toutes les élections présidentielles ont été toujours organisées dans les délais et aucune élection législative n'a été organisée dans les délais ? La première législature a duré un an de plus, la deuxième législature a durée trois ans et demi, la troisième législature dans laquelle nous sommes, ça a duré cinq ans de plus. Aucune élection présidentielle n'a été organisée en retard parce que dans la tête, dans le cœur et dans l'esprit de celui qui dirige le Tchad, tous ces pouvoirs ne servent absolument à rien. Il a tous les pouvoirs entre ses mains, c'est pourquoi, il s'appelle un président intégral. C'est un nom gentil pour parler d'une pharaonisation. Tout ce qu'il fait au jour le jour est là pour révéler aux tchadiens que ce Monsieur ne croit ni dans la démocratie, ni dans la liberté d'expression, ni dans rien du tout. Tout ce qu'il connait, c'est son pouvoir. Ce qu'il veut, c'est son pouvoir et pas autre chose. Il le révèle dans ses déclarations.

Qu'est-ce qui reste aux tchadiens ? C'est de quitter le mur des lamentations pour aller vers le monde de la transformation, en s'engageant et se mettant debout pour que ça change. Que chacun comprenne que ce dont il est question, ce n’est pas pour un parti politique. Non. C'est de la vie de notre nation et de l'avenir de nos enfants qu'il est question. Si on continue comme cela, le Tchad va vers un chaos qui sera certain, je peux vous l'assurer, et bientôt, avec toutes ces personnes qui n'ont plus rien à perdre, même une répression brutale ne permettra plus d'empêcher le bouchon de sauter. 

J'ai bien peur que désormais, bientôt dans ce pays, il y aura des comités d'auto-défense dans tout le Tchad. Si c'est ça qu'on veut, alors on est entrain peut être de s'acheminer vers cela. Nous ne voulons pas cette perspective pour notre pays. C'est pour ça que nous, nous engageons en démocratie. Si on ne veut pas comprendre cette volonté qui est la nôtre, de proposer que nous dialoguions, que nous fassions des choses dans l'ordre, que nous organisions l'alternance ; si les gens n'acceptent pas cela, alors croyez-moi, ils vont marcher sur nos cours. Les semences que nous sommes entrain de planter ici et là, vont germer et il y aura un avant et un après l'engagement, notamment des Transformateurs.

La jeunesse représente aujourd'hui la majorité de la population. Quel est votre mot à son endroit ?

La jeunesse, c'est un de mes vice-présidents, Moustapha, qui parle de transition générationnelle. J'ai trouvé que c'est un mot beau, qui veut parler d'un dialogue intergénérationnel intelligent que nous devons avoir. La jeunesse, c'est l'essentiel dans ce pays. L'âge moyen des tchadiens c'est 25 ans. L'âge moyen de ceux qui nous dirigent c'est trois fois cet âge. Chaque jeune est un futur vieux. Le dialogue intergénérationnel est important. Mais la jeunesse doit prendre ses responsabilités parce que la majorité dans ce pays, je ne parle pas de cette jeunesse qu'on réunit dans des hôtels et a qui ont donne quelques sandwichs pour lui dire : "Je veux une jeunesse qui ose", tout en prenant le soin de les éliminer de toutes les responsabilités, de les éliminer de la possibilité de participer pleinement à la gestion de ce pays. Je ne parle pas de cette jeunesse qui a oublié que son rôle dans la transformation de ce pays est fondamental puisqu'elle représente la majorité de notre pays. Si la jeunesse est debout, c'est la majorité des tchadiens qui est debout.

Il y a des vieux importants qui sont bons, il y a des jeunes qui ne sont pas forcément bons pour notre pays. C'est dans un dialogue intergénérationnel qu'on peut faire les choses. Mais la responsabilité centrale, elle est pour la jeunesse. Cette jeunesse, c'est elle qui doit se poser des questions essentielles : quels emplois ils ont aujourd'hui ? quel électricité ont-ils aujourd'hui ? quel eau potable ont-ils aujourd'hui ? quel toit décent ont-ils aujourd'hui ? quelle capacité de se déplacer ont-ils aujourd'hui ? quelle liberté d'expression ont-ils aujourd'hui ? à quelle liberté d'accès à l'information sur internet, etc, ont-ils droit aujourd'hui ? Ces choses sont des questions essentielles. Et parce qu'ils vont vivre encore pour longtemps, c'est à eux aujourd'hui de changer le cours des choses pour l'avenir.

Je veux dire à cette jeunesse tchadienne, le Tchad d'hier et d'aujourd'hui, non transformé, nous ne sommes pas forcément tous responsables. Mais le Tchad de demain, s'il n'est pas transformé, alors nous en serons les responsables. A cette jeunesse de choisir de quel côté de l'histoire elle veut se placer. Je lui demande d'être exigeante, engagée. Même les jeunes du parti au pouvoir actuel, doivent pouvoir être exigeants, se poser la question de comment ils sont presque éliminés, je dirais de ce qui doit leur revenir de droit. Nous ne leurs demandons pas même de quitter le parti, mais nous leurs demandons, même en étant là-bas, d'être des gens exigeants et de rompre avec les hypocrisies. On les emballe dans des choses. Vous entendez les gens parler du vivre ensemble, de la paix chèrement acquise, des slogans creux qui sont repris de la bouche de certaines personnes. Mais en réalité, qu'est-ce que le vivre ensemble dans un pays où l'injustice est érigée en règle de gouvernance ? Qu'est-ce que c'est que le vivre-ensemble ou la paix dans un pays où le droit est pour quelques-uns, le devoir pour les autres ? Qu'est-ce que c'est que la paix pour quelqu'un qui a faim, c'est d'avoir à manger. Qu'est-ce que c'est que la paix pour celui qui est malade, c'est de pouvoir se soigner dignement. Qu'est-ce que c'est que la paix pour celui qui n'a pas d'emploi, c'est d'avoir un emploi digne. Avez-vous l'impression que dans notre pays aujourd'hui, nous sommes dans une situation de paix ? Évidemment non.

Cette jeunesse, elle a tous les éléments, les atouts dans ses mains pour être capable de projeter vers un Tchad différent de ce que l'histoire et le présent lui a réservé. Un président qui lui-même est arrivé au pouvoir en étant jeune, parce qu'il avait 38 ans, il prend la peine de modifier la Constitution de la République, interdisant à 80% de sa population constituée des jeunes, de pouvoir être candidat. Ce même président va réunir quelques autres jeunes qui ont oublié leur cerveau dans le frigo pour applaudir quand il dit qu'il veut une jeunesse qui ose. Mais il veut une jeunesse qui ose quoi ?

La majeure partie des gens qui sont victimes de ce chômage de masse qui amène les tchadiens à perdre une partie de leur dignité humaine même, c'est lesquels, c'est les jeunes. Il y a plus de jeunes tchadiens qui étudient dans les universités au Cameroun, que des jeunes tchadiens étudiants dans les universités au Tchad. Ils vont finir par dizaines de milliers. Vous avez l'impression qu'il y a de l'emploi pour eux ici ? Non. Avez-vous l'impression qu'il y a des conditions pour leur permettre de créer de l'entrepreneuriat, ici dans ce pays où l'on vous matraque en fiscalité, où il n'y a pas d'électricité, où il n'y a pas d'eau, où l'administration est sans dessus dessous, où il n'y a pas d'infrastructures, etc. Avez-vous l'impression qu'ils ont de la perspective ? Absolument non.

Cette jeunesse là, elle a besoin qu'on lui fasse des promesses. On a même eu droit à un mandat pour la jeunesse dans ce pays, un mandat social, un mandat rural, tout ça, où sont les bilans ? Absolument rien.

C'est à cette jeunesse, à l'essentiel de notre population, de comprendre ces enjeux et de s'engager. Là, il y a l'enjeu de demain qui commence tout de suite et aujourd'hui. Je lui demande et je propose à cette jeunesse qu'ensemble nous bâtissions, que nous, nous inscrivions dans un Tchad avec une décennie de la transformation. Cette décennie c'est 2020-2030. Et si nous décidions ensemble de placer la décennie qui commence sous le signe de la transformation ? Alors à ce moment là, on n'a pas besoin d'attendre. On a seulement à se mettre debout pour changer ce pays.