POINT DE VUE

Tchad: 'La nation est une âme'


Alwihda Info | Par - ҖЭBIЯ - - 22 Aout 2008


Une nation est une âme disons-nous. C’est « un principe spirituel », pour ne paraphraser M. Renan. Elle repose essentiellement sur le désir de vivre ensemble et, éventuellement, sur « un riche legs » c’est-à-dire un « passé » commun en tant que fait historique vécu en commun : la colonisation, par exemple. Si ce désir de vivre ensemble n’existe pas ; si les citoyens rechignent à mette ce « Schitabangui » à la bouche, alors il est du devoir des gouvernants de les y encourager.


Le billet du vendredi: une chronique hebdomadaire de Michelot Yogogombaye

La nation est une âme

La nation est une âme. Elle se construit essentiellement à partir du « désir de vivre ensemble ». Si ce désir fait défaut, les gouvernants se doivent de le susciter en créant une solidarité nationale. Au Tchad, le contexte géopolitique actuel exige de nous un sursaut national.

Nous avons vu la semaine dernière que ni l’unité linguistique, ni l’unité ethnique, moins encore l’unité religieuse, pas même l’existence, de fait, d’un Etat, ne sont, à elles seules, des facteurs « suffisants » à la construction nationale. Comme éléments sociologiques, elles peuvent certes significativement favoriser la cohésion nationale mais ne sont suffisantes pour la constitution d’une « nation ». D’où la nécessité de tenir, sinon d’ajouter, du moins de rechercher une autre dimension: le « désir de vivre ensemble », en tant qu’élément fondamental à l’édification de la nation. C’est le désir de vivre ensemble qui est le « Schitabangui »— (ce piment qui a la particularité d’être fortement et singulièrement piquant) — de la construction nationale. Il faut vouloir vivre ensemble ; en avoir le désir et la volonté. Le « désir » des membres d’une communauté étatique donnée de « vivre ensemble » fait donc la nation. Avons-nous « oui » ou « non », au Tchad, cette « volonté », ce « désir de vivre ensemble » en tant que tchadien ? Si la réponse est oui, alors il faut aussi s’entendre sur le comment de ce « vivre ensemble ». Alors, toi le « Doum » et moi le « Kirdi » ; toi le musulman » et lui le « chrétien » ou « l’animiste » ; eux les Moundang, les Mbaï, les Sara-Kaba, les kaba et nous les Massa, les Toupouri, les Kenga ; vous les Zaghawa, les M’boum, les Baguirmiens, les Goranes et nous les kanembou les ngambaï, les peuls, les arabes, les Bilala etc., avons-nous [tous] aujourd’hui oui ou non ce « Schitabangui » sous notre langue ? Désirons-nous vivre ensemble ? Oui ? Non ? C’est simple comme question mais c’est une question qui a tout son sens et toute sa portée, après tout ce que notre pays a connu ces dernières années! Car si, en principe, en tant que populations d’une communauté étatique donné, nous n’éprouvons pas ce désir ; si nous percevons beaucoup plus nos différences que ce qui nous unis, alors la nation tchadienne est en danger réel.

Une nation est une âme disons-nous. C’est « un principe spirituel », pour ne paraphraser M. Renan. Elle repose essentiellement sur le désir de vivre ensemble et, éventuellement, sur « un riche legs » c’est-à-dire un « passé » commun en tant que fait historique vécu en commun : la colonisation, par exemple. Si ce désir de vivre ensemble n’existe pas ; si les citoyens rechignent à mette ce « Schitabangui » à la bouche, alors il est du devoir des gouvernants de les y encourager. Oui le rôle fondamental des gouvernants dans la cohésion nationale c’est d’être aussi le vecteur, sinon le levain de la construction nationale en faisant susciter chez les citoyens tout ce qui peut enclencher et fortifier « le désir de vivre ensemble » : créer une solidarité nationale, par exemple. Or c’est justement ce qui manque le plus au Tchad d’aujourd’hui.

Nous l’avons dit : l’existence d’un passé commun, d’une histoire commune, autrement dit, d’un « riche legs » peuvent nous amener à nous sentir proches les uns des autres et mieux nous entendre. Or, au Tchad, ce « riche legs » n’est qu’aléatoire. Car, au fait, mis à part la colonisation que nous subissions ensemble, collectivement comme un fait historique, nous n’avons pas d’autres « riche legs » relevant à revendiquer. D’où, encore une fois, il y a nécessité de cultiver en nous le Patriotisme, le désir de vivre ensemble si, bien entendu, nous voulons vivre ensemble.

Le Patriotisme, c’est cet amour que l’on porte à la Patrie en tant qu’objet d’amour et de vénération. Il peut, dans une certaine forme, cimenter la nation. C’est le cas en Patriotisme populaire, qui consiste en un attachement inconditionnel au sol natal. Ce Patriotisme là peut aider à cimenter la nation. On l’avait vu, en 1986 (si ma mémoire est bonne) à l’occasion de la coupe de l’UDEAC à Brazzaville au Congo quand notre équipe nationale, les Sao du Tchad, ont tenu tête aux les Lions indomptables du Cameroun conduits par Roger Mila. En cette année-là l’équipe des Sao conduit par Julien Toukam avait reçu le soutien spontanément inconditionnel de l’ensemble des membres de la nation tchadienne. On était tous « fou de joie», comme exhaussés du sol par une certaine « main invisible » à l’écoute du reportage en direct de MM Yonarem Soukonde et Abakomi Babikir. De tels Patriotismes sont une chance pour le Tchad. Ils ne sont pas loin. Ils sont dans l’équipe des « Sao du Tchad» qu’on délaisse; ils dans notre Ballet National du Tchad qu’on laisse éclater. Ils sont à cultiver. Malheureusement très peu de nos gouvernants travaillent à les éveiller.

Le Patriotisme existe aussi dans le domaine politique. Mais, ici, il prend plus fréquemment le nom de « Nationalisme ». Il s’agit de la défense inconditionnelle [aussi] de la nation. Ainsi, un nationaliste soutient tout ce qui peut emporter la nation, tout ce qui peut l’élever. Soyons donc nationalistes de par ce patriotisme là. Aimons notre Tchad ! Mais n’oublions tout de même pas qu’une nation ne se renforce que « légitimement ». Voilà pourquoi si un membre de mon ethnie agresse injustement un autre membre d’une autre ethnie du Tchad, je ne dois pas le soutenir et le conforter dans cette agression mais je dois le dénoncer. À fortiori, si le Tchad notre Patrie agresse injustement une autre nation, eh bien nous devons la dénoncer et non la soutenir. Si non ce serait un patriotisme inconsidéré et donc nuisible à la nation.

Au Tchad, plus que jamais, nous avons besoin du Patriotisme populaire et du Nationalisme politique. Ils sont notre chance, notre tracteur pour labourer et cultiver en nous ce « désir de vivre ensemble » qui semble nous manquer encore et tant.

Je parle de Patriotisme populaire et de Nationalisme politique et non du patriotisme clanique et du nationalisme tribal. Le patriotisme clanique et nationalisme tribal ne doivent pas être un objectif. En aucun cas. Car le patriotisme clanique et le nationalisme tribal empêchent la réalisation de l’unité nationale. Ils ont empêché, en 1963, la réalisation de l’Unité Africaine telle que l’avait souhaité Kwame N’Krhuma ; tout comme ils empêchent en ce moment la réalisation de l’union européenne (le non de la France en 2005 et celui de l’Irlande cette année). Or, malheureusement c’est ce patriotisme clanique et ce nationalisme tribal là qu’on trouve non seulement au sommet de l’Etat tchadien d’aujourd’hui mais aussi dans les partis politiques dits de « l’opposition légale » ainsi que dans presque toutes les organisations politico-militaires qui combattent actuellement le clanisme de Deby. Nous ne pouvons pas construire la nation tchadienne avec ce patriotisme-là.

Enfin si le Patriotisme populaire et le Nationalisme politique permettent d’aspirer à la nation, ils ne doivent en aucun cas être uniquement spontanés ou se contenter de l’être. Il nous faut un patriotisme populaire authentique. Et le vrai Patriotisme tout comme le vrai Nationalisme, ni l’un, ni l’autre, n’est spontané et ou mécanique. Ils doivent être réfléchis et critiques. Ils doivent consister en un soutien également critique et réfléchi à sa patrie. L’amour de la patrie ne doit pas être aveugle. Il doit être lucide en toute circonstance.

Notre patriotisme, s’il en existe, doit éviter de faire passer l’amour à la patrie pour la vérité ! « J’ai tué Tombalbaye » n’est pas un programme politique ni un projet de société et de solidarité nationale. Cultivons notre jardin. A vendredi prochain, Inch’Allah !

Michelot Yogogombaye.

Dans la même rubrique :