POINT DE VUE

Tchad : commémoration du cinquantenaire de l’assassinat du Dr Outel Bono


Alwihda Info | Par Alhadj Garonde Djarma - 10 Janvier 2023


Homme de forte conviction et de principes, Outel Bono est mort pour ses idées dont l’envergure est au-delà des limites du continent africain.


Dans un article titré : Point des lecteurs, le géographe Caman Bedaou Oumar nous retrace les évènements tragiques et le C.V de son cousin, le Dr Outel Bono.

Dimanche 26 août 1973, le Dr Outel Bono quitte son appartement au 11ème arrondissement, dans le quartier de la Bastille, pour se rendre à la gare du Nord (Paris) afin d’honorer un rendez-vous. Il emprunte la Rue de la Roquette où est garée la DS 21. Il était 9 heures 30 mn. Au moment de démarrer, un Blanc s’approche de lui et dégaine… deux coups de revolver retentissent avant que l’assassin probablement un certain Léon Hardy, ne prenne la fuite à bord d’une 2CV. Atteint de deux balles de 9mm dans la tête, Outel Bono succombe sur le champ, à la fleur de l’âge. Marié et père de trois enfants, il était âgé de 39 ans.

A N’Djamena, un pavillon de l’Hôpital Central porte son nom. La rue qui jouxte le Kempeski Hôtel coté Est à N’Djamena est baptisée « Avenue Dr Outel Bono ». En janvier 2011, je reçus des mains du président de la République du Tchad un témoignage en son honneur, composé d’un trophée du Cinquantenaire et d’une attestation le citant parmi les 50 nominés ayant rendu des services mémorables à la Nation tchadienne.

En France, le trentième anniversaire (2003) de sa mort a été commémoré par une gigantesque manifestation organisée par l’association (Survie), et au cours de laquelle une correspondance a été adressée à la mairie de Paris, par des habitants du 11ème arrondissement, demandant de débaptiser la « Rue de la Roquette » en « Rue Dr Outel Bono ».

En août 2013, des manifestations commémorant le 40ème anniversaire de sa mort se sont déroulées à Paris, dont des marches et des conférences. Et pourtant, le médecin reste aujourd’hui peu connu par les Tchadiens. Au fait qui est le Dr Outel Bono ? Né en 1934 à Kokaga, un village de Tounia (Sarh), Nana Outel Bono est le fils de Bono Tchira Djaïna et de Taiko. Son père est installé à N’Djamena où il travaille comme maçon aux travaux publics. Le petit Outel est inscrit à l’Ecole du Centre de N’Djamena en 1940.

En 1946, un télégramme en provenance de la France demande l’acheminement de Outel Bono et de Louis Vertu pour la métropole, au regard de leurs résultats scolaires remarquables. Outel entre en 6ème à Bordeaux, puis poursuit ses études à Périgueux et Cahors, et en 1953, à la faculté mixte de médecine et de pharmacie de Toulouse et en sort avec un doctorat, major de sa promotion.

Mais son parcours ne se limite pas aux études. En contact dans les milieux universitaires avec des éléments progressistes qui avaient engagé une campagne contre le colonialisme français par une indépendance immédiate en Afrique. Outel se distingue déjà par des prises de position vigoureuses et farouchement nationalistes.

Brillant orateur, ses camarades le prennent pour un étudiant en sciences politiques ou droit. Très influent dont les avis et conseils sont écoutés. Les Tchadiens ont l’occasion de connaitre ce jeune militant en 1957. Cette année-là, en effet, il prend ses vacances dans son pays natal, pas uniquement pour revoir ses parents ou se reposer, mais pour alerter le peuple dont l’avenir se joue précisément à cette époque (la loi Gaston Defferre venait d’être votée).

Outel va de ville en ville, tenant des conférences, prenant des contacts. A l’auditoire, très souvent à la recherche de lui-même, le jeune étudiant apporte un grand soutien moral, d’autant plus qu’il a l’audace d’acculer le colonialisme et l’impérialisme devant les propres défenseurs de la présence française en Afrique : administrateurs et cadres coloniaux, notables, hommes politiques locaux.

Pareilles activités ne sont pas sans problèmes, car l’administration de l’époque tente par des moyens divers de limiter les déplacements. En France, parallèlement à ses études de médecine, il mène une vie politique intense et à ce titre, il fait partie de plusieurs délégations de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (F.E.A.N.F) à l’étranger.

Il participe à la conférence des partis politiques africains de 1958 à l’Assemblée Nationale Française. Outel Bono était alors dans la délégation du parti Africain de l’indépendance (P.A.I) qui, dans un souci de concession, préconisait l’autonomie interne. Mais les grands ténors africains du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A) ont exclu les représentants de P.A.I, les qualifiant de communistes.

Entre 1959 et 1961, Outel Bono fait un séjour de deux ans en Tunisie. Interne à Sousse puis à Tunis, il aura l’occasion de travailler près de la frontière algérienne et y nouera de solides amitiés avec les nationalistes algériens. Il avait une administration sans limite par la révolution algérienne, exemple d’une indépendance réelle. Il avait aussi une admiration lucide pour Mao Tsé-toung qu’il a rencontré au cours d’un véritable pèlerinage en Chine avec la F.E.A.N.F.

Il en était revenu persuadé qu’il y avait là pour l’Afrique un autre exemple à suivre, fut-ce en l’adaptant aux réalités africaines. Les études terminées, le jeune médecin décide de rentrer au Tchad en juillet 1962, malgré la désapprobation de certains de ses compatriotes restés en France et ce au regard de la radicalisation du régime.

Il prendra part avec d’autres jeunes cadres, notamment Jacques Baroum, Abdoulaye Lamana, Georges Diguimbaye, Adoum Maurice Hel-Bongo au congrès de l’unité à Fort Archambault (Sarh), du 15 au 20 janvier 1963, congrès dont les conclusions porteront les germes de profondes divergences. L’année 1963 sera pleine de rebondissements pour le Tchad.

En effet, le 22 mars, plusieurs personnalités sont arrêtées. Outel Bono le sera le 28 mars 1963. Un procès politique sous un emballage judiciaire le condamnera à mort. L’opinion internationale s’émeut. Des interventions tous azimuts fusent. En France, la gauche se mobilise pour Outel et fait pression sur le président Charles de Gaulle. Le président tunisien Habib Bourguiba intervient également auprès du président tchadien François Tombalbaye.

La condamnation à mort est alors commuée en une prison à perpétuité par la même occasion. Le 16 septembre de la même année éclatent des émeutes sanglantes à N’Djamena, Outel Bono recouvre la liberté en 1965. En janvier 1967 s’est tenu le congrès du Parti Progressiste Tchadien, section du Rassemblement Démocratique Africain (PPT/RDA), le parti du président Tombalbaye.

Toutes les avances secrètes faites dans sa direction sont courtoisement repoussées, le Dr Bono refusant d’y participer. Affecté à Abéché, il profite de l’occasion pour prendre contact avec le dirigeant du Front de Libération Nationale du Tchad (Frolinat), Ibrahim Abatcha, à travers Mahamat Térap (paix à son âme), décédé en 2013. Très vite, Bono s’en détournera à cause de ses divergences avec le Mouvement déplorant le mépris de l’organisation vis-à-vis des cadres jamais contactés quand bien même ils sont opposés à la politique du gouvernement. Mieux : j’ai vu les rebelles brûler des écoles et les hôpitaux, enlever des centaines de bovins arrachés aux éleveurs, brûler des camions des transporteurs, tuer des paisibles paysans. C’est cela la Révolution ?

Le Dr Bono reprochait enfin au Frolinat ses tendances trop islamiques qui ne pouvaient que diviser le Tchad. Rappelé à N’Djamena, il assume avec compétence ses nouvelles fonctions de directeur de la Santé publique et semble ne s’intéresser que de loin à la politique. Jusqu’en 1963, année où il participe à différentes conférences au Centre Culturel Tchadien. En mai 1969, il est de nouveau arrêté pour avoir tenu de propos « malsains », au cours d’un débat : « Chaque année on nous apprend que la production du coton augmente. Il serait plutôt intéressant de savoir, si dans le même temps, le niveau de vie du paysan tchadien connait cette hausse … »

Diffamation, propos incitant à la sédition, atteinte à la sureté intérieure et extérieure de l’Etat. Le 13 juin 1969, le Dr Bono est condamné à 5 ans de prison. En août, il est de nouveau directeur de la Santé publique. En juillet, 1972, profitant de ses congés en France, il suit des cours de recyclage à l’hôpital de la Pitie Salpetrière et par la même occasion s’active à la création d’un mouvement politique, le Mouvement Démocratique de Rénovation Tchadienne (MDRT).

Son manifeste commence par cette citation à caractère philosophique : « la dignité des hommes commence après la satisfaction des besoins élémentaires dans l’effort pour atteindre le plein épanouissant de l’être (c’est-à-dire dans l’accomplissement de son véritable devoir de citoyen et le respect de la dignité individuelle et collective et d’inviter les Tchadiens à rejoindre le M.D.R.T), pour imposer le changement radical qu’exigent les intérêts du pays. »

Le 27 août 1973, soit un jour après sa mort, le PPT/RDA est dissoute à l’ouverture de son dernier congrès pour faire place au Mouvement National pour la Révolution Culturelle et sociale (MNTRCS). Dans son allocution de clôture, le président de la République, secrétaire général du MNRCS change de nom.

Ngarta Tombalbaye, a fait une mise au point relative à l’assassinat du Dr Bono suite aux « informations tendancieuses et erronées d’une certaine presse selon lesquelles le régime de Fort Lamy serait responsable de l’assassinat du Dr Bono ». « Nous ne sommes pour rien dans cet assassinat affreux et sauvage que nous condamnons », a déclaré le chef de l’Etat. Il a en outre rappelé à la presse que le Dr Bono n’était pas en stage à Paris.

Il était directeur de la Santé publique du Tchad. Il est vrai, mais il a quitté le pays depuis deux ans sans laisser d’adresse. La Fonction publique avait continué néanmoins à payer son salaire à sa famille restée à Fort Lamy, jusqu’au départ définitif de ses enfants (pendant les congés de Pâques) et de sa femme. N’eut été la disparition de Bono, le MNRCS et le MDRT allaient naitre à quelques jours d’intervalle.

Ali Golhor, alors président de l’Association des Etudiants Tchadiens en France (A.S.E.T.F) déclaré qu’un meeting a été organisé par ladite association en 1973, face à la situation politique décadente au Tchad et au cours duquel le Dr Bono, accompagné de son avocat, a pris la parole.

Une semaine avant son assassinat, Bono l’a invité à son domicile pour lui signifier l’envoi par le régime de Fort Lamy de trois tueurs dont il lui a fait les portraits robots. Homme de forte conviction et de principes, Outel Bono est mort pour ses idées dont l’envergure est au-delà des limites du continent africain. Le 29 août 1973, soit 3 jours après sa mort, le PPT/RDA tient un congrès qui débouche à la création du Mouvement National pour la révolution Culturelle et Sociale (MNRCS).

Djimé Pierre, ministre de la Santé publique et des Affaires sociales, qui a mieux connu Outel en fait le bref portrait posthume ci-dessous, à travers les colonnes du journal gouvernemental de l’époque, « Canard déchainé » « Bono est mort, victime de je ne sais quels intérêts puisque son assassin n’est pas encore identifié et le sera-t-il seulement un jour ? Peu importe, mon propos ici est de dire adieu à mon compagnon, à mon ami, à un collaborateur. C’est en janvier 1948 en France que je fis sa connaissance au Lycée Michel Montaigne à Bordeaux, où il m’avait précédé pour ses études secondaires. Petit bonhomme audacieux, jovial et malicieux au jeu, il redevenait devant les cahiers et les livres, d’un sérieux qui m’apparaissait hors de proportion avec son âge, avec notre âge. Il n’était pas de ceux qui se suffisaient de robustes aptitudes intellectuelles pour glaner paresseusement les enseignements des hommes, à travers le temps et les espaces. Il était de la famille des bourreaux de travail ».

Comme ce travail était exécuté avec une intelligence qui tenait de l’éclaire par son agilité et de l’abime par sa profondeur, rien d’étonnant alors qu’il débouche sur de résultats scolaires éclatants. La question avec Bono lorsqu’il se présentait à un examen, n’était pas de savoir s’il allait réussir. Elle était de savoir à quel niveau, il allait hisser la compétition. Il était l’objet de satisfaction de ses professeurs et faisait l’admiration de ses condisciples. Aucune discipline enseignée ne faisait exception à sa puissance d’assimilation. Je lui dois, sous l’effet de ses railleries amicales, de m’être secoué pour réussir quelques performances sporadiques et moins générales. C’est en l’observant faire que j’ai découvert la valeur du travail sans tricherie. Ce n’est donc pas par hasard que le compagnon, l’ami s’est retrouvé vingt ans plus tard le collaborateur que je fus appelé par le président de la République, François Tombalbaye pour diriger le ministère de la Santé publique et des Affaires sociales en octobre 1988.

Faut-il le rappeler, en effet, que le Dr Outel Bono fut directeur de la Santé publique jusqu’en juin 1972, date à laquelle il s’en alla sans explications en France. Dimanche 26 août 1973, en plein Paris, un inconnu l’a abattu de deux coups de feu dans la tête. Repose en paix, cher frère, compagnon et ami, car tu savais qu’aujourd’hui « de celui qui tue ou de sa victime, on ne saurait dire qui est le plus malheureux des deux ? »

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