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Tchad: le Directeur exécutif du Comité de Protection des Journalistes écrit à Idriss Deby


Alwihda Info | Par - Җ€BIЯ - - 4 Mars 2008


Monsieur le Président, la censure préalable de l'information prive le public de son droit fondamental à l'information tel que garanti par l'article 27 de la constitution du Tchad, et la pénalisation du journalisme critique porte atteinte aux principes démocratiques consacrés par le droit et les conventions internationales, notamment la Charte africaine des droits de l'Homme et des peuples.


Le 3 Mars 2008

Président Idriss Deby Itno
Président de la République du Tchad
C/o Ambassade du Tchad aux Etats-Unis
2002 R Street, NW
Washington, D.C. 20009
Fax: (202) 265-1937

Monsieur le Président,

Nous vous écrivons pour exprimer notre inquiétude à propos des restrictions croissantes à l'encontre de la presse indépendante tchadienne, jadis dynamique, particulièrement suivant l'assaut meurtrier des rebelles sur la capitale, N'Djamena, en début février.

Nous vous appelons ainsi à user de toute votre influence afin de mettre un terme à une tendance de censure préalable des médias depuis 2006 et à une série d’entraves à la liberté de la presse, notamment l’instauration de délits de presse inédits, et la fermeture de la station de radio activiste FM Liberté. Nous vous appelons également à fournir des garanties pour le retour en toute sécurité d'au moins 14 journalistes indépendants qui vivent en clandestinité depuis ces dernières semaines.

En tant qu’organisation impartiale à but non lucratif dévouée à soutenir nos collègues journalistes dans le monde entier, nous craignons que ces restrictions pénalisent le journalisme indépendant ou critique et portent gravement atteinte aux acquis démocratiques du Tchad.

Depuis que l'état d'urgence a été décrété le 14 février sur l’ensemble du territoire tchadien, le gouvernement a interdit toute couverture de la rébellion armée, selon une circulaire envoyée aux médias par le président du Haut Conseil de la communication, Dedjebe Tirengaye Bob, et obtenue par le CPJ. Dans une autre circulaire à la presse, Hassana Abdoulaye, le chef de la Mission présidentielle d’appui à la mise en œuvre des mesures d’état d’urgence à N'djamena, a ordonné à toutes les salles de rédaction de s'abstenir de livrer toute information « mettant en cause la cohésion nationale ».

Le 20 février, lors d'une interview avec la chaîne publique Radio Nationale Tchadienne, le ministre tchadien de la communication, Hourmadji Moussa Doumgor, a déclaré que ces restrictions étaient légitimes en temps de guerre, selon les journalistes locaux. Plusieurs journalistes ont par ailleurs cité M. Doumgor qualifiant les journaux indépendants de « relais des agresseurs ».

En signe de protestation contre la censure préalable par les comités de censure de l’état, trois grands journaux privés, N'Djamena Bi-Hebdo, Le Temps et L'Observateur ont suspendu leurs parutions le 18 février, selon les médias et les journalistes locaux. Seul le quotidien progouvernemental, Le Progrès, acontinué de publier.

La censure a également entraîné les stations de radio privées à suspendre ou réduire leurs bulletins d'informations, émissions de débat ou programmes en direct en guise de protestation depuis le 22 février, selon Gapili Misset, le président de l’Union des radios privées du Tchad. S'exprimant au nom des 18 stations de l’Union, M. Misset a déclaré que les stations reprendront leurs programmes habituels dès que le gouvernement assouplirait les restrictions.

Pour empirer les choses, un décret présidentiel du 20 février a unilatéralement amendé la loi sur la presse. Les nouvelles dispositions en réalité pénalisent toute couverture critique des sujets sensibles, notamment les affaires du gouvernement, la rébellion armée menée par d'anciens membres de votre gouvernement, et les relations interethniques. Par exemple, le délit sans précédent d’ « intelligence avec l'ennemi » est passible d'une peine pouvant aller jusqu'à trois ans d’emprisonnement, tandis que « l’offense au président », un délit jusque-là inédit, est passible d'une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement (article 48). Le décret a également imposé de nouvelles exigences pour le lancement de journaux, y compris la déposition d’une « déclaration de parution » auprès du parquet de la République et du Haut conseil de la communication.

Nonobstant les événements des dernières semaines, la presse indépendante tchadienne était déjà la cible de harcèlement du gouvernement pour sa couverture de l'actualité tchadienne, selon les recherches du CPJ.

Le 16 janvier dernier, la police a perquisitionné et fermé les studios de FM Liberté, une station de radio locale lancée par des organisations des droits de l’Homme. La fermeture était liée à des reportages critiques à l'égard du gouvernement, notamment des interviews de partisans de l'opposition et la lecture sur les ondes d'une pétition de l’association tchadienne pour la défense des droits des consommateurs adressée au ministre de la sécurité intérieure, Ahmat Mahamat Bâchir. Le directeur de cette station, Kaoutar Lazare Djekourninga, a passé deux jours en garde à vue en rapport avec ces émissions, cependant la station reste fermée sous surveillance policière, selon les journalistes locaux.

Le 24 décembre, le ministre Bâchir a convoqué à son bureau Michael Didama, directeur de l'hebdomadaire privé Notre Temps pour le menacer suivant la reproduction dans le journal d’un article de l'hebdomadaire satirique français Le Canard Enchaîné, selon les médias et les journalistes locaux. L’article de l’hebdomadaire alléguait que les troupes françaises peinaient à tenir l'engagement de la France de sauver le gouvernement tchadien, selon des recherches du CPJ.

Quelques jours auparavant, le 20 décembre, l'Agence de Presse Africaine a cité le ministre Bâchir disant qu'il allait « casser la plume des journalistes qui écrivent n’importe quoi ». Ces propos du ministre étaient en réponse à un éditorial du directeur général de Notre Temps, Nadjikimo Bénoudjita, qui critiquait sévèrement votre bilan au pouvoir. M. Bénoudjita a été placé en détention pendant trois jours et accusé d'incitation à la haine ethnique et religieuse, selon son avocat. Il est par la suite rentré dans la clandestinité après la saisie de tous les exemplaires du journal et la fermeture temporaire de ses locaux par la police.

M. Bénoudjita est parmi au moins 14 journalistes indépendants, la plupart travaillant pour Notre Temps et FM Liberté, qui vivent en clandestinité depuis ces dernières semaines, selon des recherches du CPJ. La majorité de ces journalistes ont fui suivant l'assaut de N'djamena par les rebelles, mais ils ont dit au CPJ qu'ils craignent des représailles du gouvernement en cas de retour.

Les tensions croissantes et la méfiance caractérisent les relations entre le gouvernement et la presse indépendante au Tchad. M. Misset, président de l’Union des radios privées du Tchad a déclaré au CPJ que le gouvernement devrait collaborer avec la presse privée en tant que partenaires pour le développement du pays. « Nous aurions souhaité que le gouvernement utilise les informations que nous rapportons, par exemple lorsque nous dénonçons l’injustice, pour corriger les problèmes du pays; au lieu de cela, nous sommes plutôt perçus comme une partie du problème ».

Monsieur le Président, la censure préalable de l'information prive le public de son droit fondamental à l'information tel que garanti par l'article 27 de la constitution du Tchad, et la pénalisation du journalisme critique porte atteinte aux principes démocratiques consacrés par le droit et les conventions internationales, notamment la Charte africaine des droits de l'Homme et des peuples.

Nous vous demandons de veiller à ce que les médias soient en mesure de travailler librement et sans crainte de harcèlement pendant cette période cruciale que traverse votre pays. Merci de l’attention que vous prêtez à cette question urgente. Nous attendons votre réponse.

Veuillez agréer, Monsieur le président, l’expression de nos sentiments distingués.


Joël Simon
Directeur Exécutif

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