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ANALYSE

Asecna, un tremplin pour la magistrature suprême ?


Alwihda Info | Par Pape Ndiaye - 18 Août 2020

Plusieurs Dg issus de ses rangs se sont présentés à l’élection présidentielle de leurs pays.


Image d'illustration. © DR
Image d'illustration. © DR
Ces deux dernières décennies, les organisations internationales, notamment les institutions de Bretton Woods, ont fourni des contingents de chefs d’Etat et, surtout, de Premiers ministres et de ministres des Finances aux pays africains. Cela a surtout été valable au lendemain des politiques d’ajustement structurel et aussi des conférences nationales souveraines. Car souvent, ces organisations constituent des tremplins vers le pouvoir politique suprême. D’abord à cause de l’expertise et de la compétence prêtées à leurs hauts cadres. Ensuite de l’opportunité qu’elles donnent à ces derniers de se constituer de solides carnets d’adresses et, donc, des réseaux. Enfin, et de façon non exhaustive bien sûr, des possibilités d’enrichissement que donnent certaines de ces organisations ou institutions. Plusieurs hauts cadres africains ont profité d’elles pour se constituer des trésors de guerre très utiles pour se lancer dans la politique et même à l’assaut de la magistrature suprême dans leurs pays. L’argent n’est-il pas le nerf de la guerre ? Exemple par l’Agence pour la Sécurité de la Navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (Asecna). En effet, beaucoup d’anciens directeurs généraux de cette organisation ont réussi à amasser un trésor de guerre pour réussir leur reconversion politique une fois rentrés au pays. Les uns ont participé à des élections présidentielles, les autres des locales. « Le Témoin » quotidien a retrouvé les traces de quelques-uns parmi eux…

Créée en 1959 par la Convention de Saint Louis du Sénégal, l’Asecna regroupe dix-huit (18) Etats membres que sont le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, les Comores, le Congo, la Côte d’Ivoire, la France, le Gabon, la Guinée Bissau, la Guinée Equatoriale, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo. Etablissement public international, l’Asecna est chargée de remplir la fonction de fournisseur de services de navigation aérienne destinés à garantir la sécurité et la régularité des vols de la circulation aérienne générale dans les espaces aériens qui lui sont confiés par les Etats membres. Elle assure également une mission de service public de sécurité de la navigation aérienne et de la météorologie. Mais derrière le cockpit de l’Asecna, se cache aussi une organisation aux moyens financiers considérables dont ont profité la plupart de ses dirigeants.

Un budget de 400 milliards cfa à naviguer…

« Le Témoin » quotidien a appris qu’un directeur général de l’Asecna perçoit un salaire de base mensuel de 30 millions de francs CFA. Sans compter une multitude d’autres indemnités et avantages parmi lesquels quatre véhicules de luxe et une villa de fonction et aussi une ligne d’équipements mobiliers estimée à près de 50 millions cfa. Les factures d’eau, d’électricité, les voyages privés, les missions communautaires etc., tout est pris en charge par l’institution. Sans compter, confie une mauvaise langue, les pots-de-vin et autres commissions issus des gigantesques marchés publics ou communautaires.

Dotée d’un budget oscillant entre 300 et 400 milliards cfa/an, l’équivalent du budget de certains petits pays africains, l’Asecna est donc une véritable vache à lait. Pourvu qu’il soit donc un tout petit peu habile, un directeur général peut y amasser une très confortable cagnotte durant son mandat de quatre ans. Et s’il advient qu’il enchaîne deux mandats, c’est alors carrément le Pérou ! De quoi avoir des tentations de pouvoir politique ? Tout porte à le croire dès lors que beaucoup d’anciens directeurs généraux et sous-directeurs de l’Asecna ont eu à se présenter à des élections présidentielles dans leurs pays respectifs. D’autres, sans doute moins ambitieux ou moins fortunés, se sont contentés d’élections locales où ils ont tenté d’être maires de la capitale de leur pays. « La direction générale de l’Asecna mène à tout ! » confirme un haut cadre de cette institution. Poursuivant, il assure qu’elle « est même devenue un tremplin pour la reconversion politique de nombreux cadres africains. Parce qu’une fois à la tête de l’Asecna, on peut tisser partout dans le monde des relations pouvant faire naître des ambitions présidentielles. C’est pour cela que des chefs d’Etat ne veulent pas parrainer la candidature de technocrates ou de personnalités politiques peu sûrs pour une élection à la tête de l’Asecna. Et surtout quand le postulant est susceptible d’avoir un agenda présidentiel caché ! » explique notre cadre.

Un tremplin pour la présidence !

Exemple de reconversion politique réussie, celle de l’ingénieur de navigation aérienne, le Nigérien Amadou Cheiffou. Ancien directeur de l’exploitation de l’Asecna à Dakar, Amadou Cheiffou est allé créer son parti, le Rsd (Rassemblement pour le socialisme et la démocratie) né d'une scission de la Convention Démocratique et Sociale (Cds). Ancien Premier ministre de la Transition, Amadou Cheiffou s’est présenté à deux élections présidentielles au Niger avant de devenir le doyen des candidats malheureux à l’âge de 73 ans. C’était en 2016. Son compatriote, l’ancien Dg de l’Asecna Ousmane Issoufou Oubandawaki s’était également reconverti dans la politique après son départ de Dakar. Fort d’un trésor de guerre, Oubandawaki a fondé un parti politique dénommé Rpn-Alkalami dont il est le président. L’ex-patron de l’Asecna a participé à une élection présidentielle du Niger. Lors des élections locales de 2009, il devient député à l’Assemblée nationale. En lieu et place d’une deuxième tentative à une présidentielle, le richisssime Ousmane Issoufou Oubandawaki avait préféré s’abstenir pour aller soutenir le candidat Seyni Oumarou. La voie de la reconversion politique des dirigeants de la plus ancienne organisation africaine a été balisée par le premier directeur général africain de l’Asecna, le Gabonais Paul Malekou. Ministre des Affaires étrangères, il avait été l’objet d’une longue et dure persécution étatique qui avait fini par briser sa carrière politique. C’est également le cas du Tchadien Youssouf Mahamat qui fut lui aussi directeur général de l’Asecna. Lorsque le président Idriss Déby a flairé ses ambitions présidentielles, le gouvernement tchadien a annoncé le retrait de la candidature de son ressortissant Youssouf Mahamat qui demandait à rempiler à son poste. Dès son retour à Ndjaména, après avoir digéré ce coup des autorités politiques de son pays, il a voulu laver l’affront. Dans un premier temps, Youssouf Mahamat avait annoncé sa candidature à la présidentielle pour faire partir Idriss Deby. Au finish, il retira sa candidature pour ne pas gêner son beau-frère qui fut chef de la rébellion touareg qui avait signé un accord de paix avec le président Idriss Déby. Quand à l’ancien dg malgache Maurice Rajaofetra, il n’a pas réussi sa reconversion politique malgré sa fortune et son excellent carnet d’adresses. Faute d’alliances pour pouvoir acter ses ambitions présidentielles, Maurice Rajaofetra s’était focalisé sur les élections locales de Madagascar pour être maire d’Antananarivo. Hélas, il n’a jamais réussi à être maire d’Antananarivo. Un autre Dg de l’ Asecna a subi le même sort que le tchadien Youssouf Mahamat, il s’agit du Malien Amadou Ousmane Guitteye. A un moment donné, il voulait briguer un second mandat à la tête de l’Asecna, mais le gouvernement malien s’y est opposé pour des raisons politiques. De retour à Bamako, Amadou Ousmane Guitteye fut mis sur la touche alors il était plusieurs fois pressenti dans divers gouvernements.

Au terme de ce petit rappel, vous conviendrez avec « Le Témoin » ô combien la direction générale de l’Asecna aiguise les appétits financiers, politiques et diplomatiques. D’où les manœuvres souterraines des Etats membres à un mois des prochaines élections où le Dg sortant, le Nigérien Mohamed Moussa, est candidat à sa propre succession. Ce sera le 14 septembre 2020 prochain à Dakar au lieu de Niamey (voir encadré exclusif). Il ne sera pas seul puisqu’il va affronter quatre autres pays et leurs candidats. Il s’agit de la Centrafrique, de la Mauritanie, du Cameroun et du Tchad. De futures vocations présidentielles en perspective ?

Pape Ndiaye
«Le Témoin» quotidien sénégalais (14 Aout 2020