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ANALYSE

Centrafrique : Quand la réalité pulvérise la fiction


Alwihda Info | Par Michel SOUPOU - 4 Juillet 2015


(2e partie) - Par Michel SOUPOU

Il y’a quelques jours, en fouillant dans ma messagerie électronique, j’ai retrouvé une singulière histoire que je vais soumettre à votre lecture. Cette histoire m’avait été envoyée au début l'année 2012 par un ami qui connaît bien la RCA. En la lisant, il vous suffira de remplacer le nom du pays imaginaire ( ?) par le nom de notre pays.

C’est une histoire, comme vous allez vous en rendre compte, qui se veut drôle. Et j’avoue que, lorsque je l’ai reçue, il y’a trois ans et demi donc, elle m’avait effectivement fait sourire. Je crois même avoir franchement ri à la lecture, bien entendu au second degré, de plusieurs passages.
Aujourd’hui, voyez-vous, je ne souris plus. Après nos milliers de morts, je ne ris plus tant cette histoire, avec le recul, a exacerbé ma curiosité et me rend plus que jamais perplexe.

Au demeurant, je vous livre tel quel le petit mot écrit de la main de mon ami qui l’accompagnait : « Michel, pour sourire en ce début d’année car cela ne sera pas aussi drôle dans les mois à venir » Ah bon?

En relisant le petit mot de mon ami, je me suis interrogé : «Cette histoire, était-ce une banale fiction? Etait-ce de la prémonition ? De la préscience ? De la simple prévision pour quelqu’un dont le métier est de ‘’connaître’’ un pays chroniquement instable comme la République centrafricaine? OU BIEN SAVAIT-IL DEJA QUELQUE CHOSE TOUT SIMPLEMENT ? ».

Cette histoire, la voici, en vous rappelant que je l’ai reçue début 2012, donc bien avant l’ouragan Séléka et la tempête Anti balaka qui se sont abattu sur la Centrafrique. Et je répète: pour bien la comprendre, il vous suffit de remplacer le nom du pays imaginaire (KALAKALA) par Centrafrique. Enfin, j'ai volontairement modifié quelques noms et certains lieux de l'histoire.

UNE JOURNEE A L'AMBASSADE DE FANGONDA AU KALAKALA Vous êtes premier secrétaire à l’ambassade de Fangonda au Kalakala.

5H30 : Vous êtes réveillé par des coups de feu et des tirs de roquettes dans les quartiers nord de la ville.

6H15 : Vous constatez que le groupe électrogène de votre résidence, qui tourne sans interruption depuis deux semaines (il n’y a presque jamais de courant dans le quartier où vous habitez) a rendu l’âme. Vous tentez vainement de le réparer, sous l’œil goguenard de votre gardien.

7H15 : Dans l’impossibilité, faute de courant, de faire monter l’eau dans la citerne installée sur votre toit, vous vous lavez dans le jardin avec le filet d’eau qui sort du tuyau d’arrosage. Votre petit-déjeuner se réduit à un Fanta tiède et à deux papayes.

8H00 : Alors que vous vous dirigez vers l’ambassade, la population locale vous salue au passage par des quolibets, des insultes variées, des crachats et des jets de pierres. A quelques mètres de la chancellerie, un fonctionnaire de police vous arrête pour infraction à un code de la route imaginaire, dans le but manifeste d’obtenir de vous un pot-de-vin. Vous brandissez votre passeport diplomatique mais, constatant que votre interlocuteur, analphabète, se fait menaçant et pointe son arme sur vous, vous préférez céder.

8H30 : Arrivant à l’ambassade, vous vous frayez un chemin parmi la foule bigarrée et vociférante des demandeurs de visas. Parvenu à votre bureau, vous prenez connaissance de la presse locale, laquelle annonce principalement que « le sous-secrétaire d’Etat à l’Equipement s’est rendu dans la province du Gôzô afin d’encourager les masses populaires enthousiastes à poursuivre l’édification du Kalakala démocratique ». Conformément aux consignes de l’ambassadeur, qui exige que la correspondance de la chancellerie augmente chaque année de 20%, vous vous apprêtez à rédiger une dépêche circonstanciée.

9H00 : Le chiffreur de l'ambassade vous remet la collection des télégrammes. Le Département vous demande d’effectuer, le jour même et au plus haut niveau, une démarche afin d’obtenir que le Kalakala soutienne la candidature de M. Linconnu, universitaire fangondais, à la présidence de l’Office international de protection des vers à soie.

Un de vos précédents télégrammes réclamant une pièce détachée destinée à réparer le système de climatisation de l’ambassade reste sans réponse, en dépit de nombreux rappels. Du coup, même s’il n’est que 9H00, vous transpirez déjà à grosses gouttes.

9H30 : Vous tentez avec acharnement de joindre le ministère kalakalais des Affaires étrangères, mais vous vous apercevez que les communications sont systématiquement coupées au bout de quelques secondes. Vous vous y rendez alors dans votre propre véhicule (la voiture de l’ambassade étant utilisée exclusivement par l’épouse de l’ambassadeur).

Après une attente interminable, vous êtes reçu par un obscur collaborateur du sous chef-adjoint du protocole, lequel vous indique, d’un ton suffisant, que vous ne pouvez voir aucun fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères sans avoir pris un rendez-vous un mois à l’avance. Retour à l’ambassade.

11H30 : Plus matinal que de coutume, l’ambassadeur arrive. Après avoir vidé une demi-bouteille de Johnny Walker en se plaignant du climat particulièrement émollient du Kalakala, il convoque la réunion hebdomadaire. Dans la foulée, il traite le vice-consul de ‘’con dangereux’’, il rappelle à l’attaché culturel que le séjour au Kalakala ne le dispense pas, à sa connaissance, du port de la cravate et s’étonne enfin que l’épouse de l’attaché commercial se soit crue autorisée à bouder le thé organisé deux jours auparavant par ‘’l’ambassadrice’’; en d'autres termes, sa chère et tendre épouse.

Puis il vous demande, à vous, de signifier au chiffreur que celui-ci est sommé de se rendre de toute urgence à la résidence pour réparer la chaîne hi-fi en panne depuis la veille. Enfin, il se lance dans une description détaillée de quelques hauts faits accomplis par lui lors de la guerre du Afoussîn, suivie d’une réflexion fort intéressante sur l’administration du territoire des pillards de Mangala, assortie d’un éloge ému les nombreuses qualités des femmes de cette tribu.
13H45 : L’ambassadeur, épuisé, lève la séance. Puis, convié par son collègue belgotum (le seul dont il comprenne la langue) à un weekend prolongé dans la réserve de chasse de la Vounda, il vous abandonne à votre triste sort pour quatre jours.

14H00 : Alors que vous vous apprêtez à quitter l’ambassade, le sieur Lembrouille, citoyen fangondais réfugié au Kalakala à la suite de démêlés avec la justice de votre pays et ci-devant copropriétaire du bar de nuit ‘’Le Crotale’’, se présente au consulat dans un état proche du coma éthylique. Il exige la délivrance immédiate d’un visa de long séjour sur le passeport flambant neuf d’une certaine Anastasie Fazô, prostituée notoire qu’il présente comme sa future épouse. Le vice-consul ayant refusé d’obtempérer, il s’en suit un échange de propos vifs, sieur Lembrouille traitant le fonctionnaire de « pauvre merdeux de gratte-papier, trop content de bouffer avec l’argent des contribuables», le vice-consul traitant M. Lembrouille de «loque sidaïque et bougnoulisée ».

Et ce qui devait arriver arriva. Les deux protagonistes en viennent aux mains. Alerté par leurs cris, vous arrivez à séparer les combattants et priez M. Lembrouille de quitter le consulat. Il s’exécute de mauvaise grâce, en souhaitant à haute voix qu'une balle perdue vous fauche dès que vous sortirez de l'ambassade.

(A suivre)
Fait à Bangui le 04 juillet 2015



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