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INTERVIEW

Joseph Dadnadji : "les tchadiens n'ont pas élu Déby pour ses prouesses à l'extérieur"


Alwihda Info | Par Freeman Djido - 13 Janvier 2018 modifié le 13 Janvier 2018 - 12:02

L’année 2017 s’achève, 2018 commence. Joseph Djimrangar Dadnadji fait le bilan général et énonce des propositions pour un développement intégral sur l’année courante.


Joseph Djimrangar Dadnadji. Crédits photo : sources
Joseph Djimrangar Dadnadji. Crédits photo : sources
Quel bilan faites-vous de l’année 2017 ?

Joseph Djimrangar Dadnadji : L’année 2017 a été une année comme toutes les autres. Même si c’est relatif, on y a vécu la paix ; ce qui est important dans la vie de l’Etat. On a aussi vécu une période de ce que d’aucuns appellent la stabilité. Mais quel impact cela a au niveau individuel ? Car, le but ultime d’un acte, en tant qu’acteur politique, c’est son impact sur la vie des populations. Puisqu’on fait la politique pour les hommes, leur opinion et la manière dont ils vivent sont essentielles. Sur ce tableau de ce que les citoyens tirent de l’action des politiques, il y a problème. Alors, l’année 2017 s’est terminée pratiquement comme les deux ou trois autres années précédentes.
"​Il fallait éviter de s’endetter"

A quand remonte les derniers rebondissements du malaise tchadien ?

Les derniers rebondissements du malaise tchadien remontent à 2005 avec la révision constitutionnelle. Malgré l’accord du 13 aout 2007, il n’y a jamais eu consensus dans les élections présidentielles. Les candidats considérés comme « importants » se sont retirés de la course : Kebzabo, Yorongar, Kamougué, et le président sortant s’est retrouvé avec des accompagnateurs. Il n’y avait donc pas match.

Depuis cette victoire imméritée, s’est installé dans la sphère politique tchadienne un relâchement général. Si la présidentielle de 2011 mettait en compétition les trois poids lourds, les résultats finaux contribueraient à attirer l’attention du pouvoir. Comme le combat n’a pu nécessiter une mobilisation de ressources humaines au niveau même du MPS, Emmanuel Nadjingar a été reconduit au poste de premier ministre. Aussitôt, les dégâts ont commencé. Pour être plus précis, dès le 11 Aout 2011, le gouvernement a pris deux milliards de dollars chez les Chinois pour construire un aéroport et des routes. Et cela en violation totale du programme d’ajustement structurel et de celle d’une convention interdisant tout prêt gagé sur le pétrole, que beaucoup ne connaissent pas. Voilà le relâchement dû à un gouvernement qui n’était pas conscient que nous sommes sous la fameuse Initiative des pays pauvres très endettés (IPPTE), un mécanisme consistant à travailler pour assainir sa gestion et obtenir des remises des dettes.

Il fallait éviter de s’endetter. Hélas, ce surendettement qui s’est accru avec le boom pétrolier a paralysé le pays. Quand j’étais premier ministre, considérant que c’est un trou creusé dans lequel on tomberait, j’ai fait annuler ce crédit de deux milliards de dollars. Dix mois plus tard, cet acte qu’un homme normal ne devrait pas faire, était à nouveau commis. Mon successeur a, dans les mêmes conditions, pris un milliard et demi chez Glencore. C’est suite à cet irresponsable acte du gouvernement et non à la baisse du prix du pétrole, que nous sommes aujourd’hui étouffés. Depuis cette date, on traine et chaque jour on ne fait que s’enfoncer.

A votre avis, que faut-il faire pour sortir de cette crise ?

Ce qu’il faut maintenant, c’est de revenir à des fondamentaux. Nous étions avertis du syndrome hollandais quand nous discutions de l’économie pétrolière. Mais en vain. En 1999, après la table ronde Genève (Genève IV), un mécanisme de gestion a été mis en place. Mais on s’en est débarrassé en dépensant l’argent sans tenir compte de ce cadre budgétaire. C’est ainsi que le fond des générations futures fut supprimé. A l’éducation où j’étais à cette époque, un cadre budgétaire de gestion des maitres communautaires dont le nombre allait croissant a été mis en place. Ce cadre existe, mais aujourd’hui ils ne sont plus payés, je ne sais pas depuis combien de mois. Dans chaque secteur, on a mis des plans sectoriels mais si aujourd’hui vous allez dans les services pour savoir ce qu’on en a fait, vous ne trouverez aucun interlocuteur parce que tous ceux qui étaient là, sont désorganisés. Même l’armée, depuis septembre 2011 à Moussoro, a été désorganisée.

Donc, le mieux à faire, c’est de reconnaitre humblement les erreurs et de faire appel à tous ceux qui ont travaillé dans ces structures au lieu de continuer à dire le « chien aboie, la caravane passe ». La caravane va passer, mais avec les chiens qui vont continuer à aboyer parce que de plus en plus les problèmes domestiques vont apparaitre.
"Le problème n’est donc pas lié à la baisse du prix du pétrole mais au manque de capacité des gouvernants à tenir tête aux défis"

En quoi peuvent consister les problèmes domestiques qui vont apparaître ?

Vous conviendrez que la norme d’évaluation c’est le budget et dans notre pays l’Etat est l’agent économique principal. Aujourd’hui, le budget de l’Etat est d’environ mille milliards. Plus concrètement, on nous dit que le budget de 2018 est de 869 milliards mais avec 496 milliards de déficit. Je me demande comment ça va se passer ? Parce que la véritable interrogation est de savoir comment les gens vont vivre du moment où les besoins sont énormes mais qu'il n’y a pas de l’argent pour les satisfaire.

Le pouvoir, au lieu de dire clairement que les moyens manquent et qu’il est, par exemple, en discussion avec Glencore pour retrouver, ne serait-ce que des conditions d’autosuffisance alimentaire, se met à distraire avec les réformes institutionnelles. C’est une distraction avec des réunions interminables alors que nous glissons vers l’abîme. Le problème n’est donc pas lié à la baisse du prix du pétrole mais au manque de capacité des gouvernants à tenir tête aux défis.
 
"Quand j'étais premier ministre, j'ai fait annuler ce crédit de 2 milliards"

Le Tchad, rempart contre le terrorisme est-il en passe de devenir un géant aux pieds d’argile ?

C’est une mauvaise publicité que de présenter le Tchad comme rempart contre le terrorisme, un pays qui peut régler tous les problèmes. Pour moi, de nos jours, le seul pays où le système interne doit être considéré est celui dans lequel les populations mangent à leur faim, où les enfants vont à l’école, où l’on peut se soigner en cas de maladie. Voilà une publicité qu’il nous faut. Quel est donc ce pays rempart où presque toutes les tombes sont fraiches alors qu’il y’a aucune épidémie dans ce pays ; où les écoles ne fonctionnent pas comme il se doit ; et où, dès que vous bronchez, on vous envoie la grenade lacrymogène ?

Je vous dis donc que, tous ceux qui clament que le Tchad est un rempart, sont des corrompus qui ne voient que l’aspect militariste du président Déby. Or, la vocation d’un chef d’Etat est d’abord de régler les problèmes de son peuple. Les Tchadiens qui ne savent d’ailleurs pas que le Tchad a fait la guerre au Mali, ou est en intervention en Centrafrique, n’ont pas élu Déby pour ses prouesses à l’extérieur. Ce qui les intéresse, c’est leurs problèmes de santé, l’éducation de leurs enfants, etc. C’est pourquoi ils se sont exprimés le 10 avril 2016 en disant Déby, ça suffit. Mais, Déby a dit non ça ne suffit pas, je reste.

Quand un être humain se moque de l’opinion des gens dont il tire son pouvoir c’est un problème. Et quand le peuple s’exprime, il faut faire attention. Car, il y’a une expression qui dit : “la voix du peuple c’est la voix de Dieu“. Toutes les élections dans ce pays ne sont que pure formalité ; mais après 27 ans d’existence, un parti doit avoir tous les moyens pour gagner normalement les élections et non s’abriter derrière une armée pour les voler.

Que faut-il donc envisager pour l'alternance ?

Connaissant l’histoire du Tchad, la rébellion ne réglera jamais le problème comme elle ne l’a jamais réglé depuis 1963. Les partisans du FROLINAT doivent quand-même faire amende honorable. Car, c’est pour combattre la patrimonialité du système de l’époque qu’ils ont pris les armes. Mais après 38 ans de pouvoir, la rébellion n’a jamais cessé ; elle s’en dort. Aujourd’hui, ceux qui veulent chasser Déby par la force, seront chassés à leur tour. Car, “Qui tue par l’épée périra par l’épée“. Avec le FROLINAT, depuis 1979, c’est le pouvoir au bout du canon. Mais celui qui arrive fait toujours pire. Aujourd’hui, Déby fait pire que Hissein Habré parce que le pays est à terre. D’autres encore feraient autant parce qu’ils n’ont pas de vision différente de celle basée sur la patrimonialité. Il faut donc arrêter cette vaine expérience de pouvoir par la violence.

Quel est la position de votre parti par rapport aux réformes institutionnelles envisagées ?

Au CAPSUR, nous ne critiquons pas les hommes, mais nous critiquons un système basé sur la patrimonialité, le fait de faire du pouvoir un bien personnel. Aujourd’hui, avec les réformes institutionnelles, Déby veut revenir à un système de sept ans de mandat présidentiel ; un système que ses inventeurs, les Français, ont installé depuis 1958 sous De Gaulle modifié pour passer à 5 ans avec Chirac en 2002. C’est aussi ce système hérité par le premier pouvoir que le FROLINAT a combattu bec et ongles. Il faut que ces gens qui veulent revenir à un système de la 5ème République française lisent au moins l’histoire politique du Tchad.

Ce système, si De Gaulle qui recherchait une légitimité populaire l’a abandonné, c’est parce qu’il ne permettait pas une élection du Président de la République au suffrage universelle mais plutôt par la deuxième chambre. Et même avec ce nouveau système basé sur le vote direct, la France est à la traine. Comparer la France d’aujourd’hui à l’Allemagne avec le système parlementaire où les députés sont le centre de la vie politique. Même une monarchie comme la Grande-Bretagne avec un système parlementaire... Sur le plan économique, en Europe, malgré son ancien empire colonial et le franc CFA qui garantit son économie, la France est toujours à la traine. Même ses interventions à travers le monde sont faites grâce à l’OTAN parce que la France, seule, ne peut rien. Ce sont là les méfaits d’un système à ne jamais reproduire. or, avec les réformes institutionnelles de Déby, les gens veulent nous maintenir.

Il faut donc rompre avec la patrimonialité...

Au CAPSUR notre combat, c’est contre la patrimonialité. Le fait est que deux ou trois hommes, mécontents, vont dans les cailloux et en reviennent tromper les gens pour prendre le pouvoir pour en profiter. Pour réduire cette patrimonialité, il ne faut jamais envisager prendre le pouvoir par la force. C’est pourquoi nous disons que la rébellion ne règle pas les problèmes. Mais ce n’est pas une caution à Déby pour pérenniser son système dont il faut se débarrasser. C’est ce que sous-tend le dialogue inclusif. Je crois que nous pouvons le faire comme en 1979 à Lagos, hors du Tchad pour laisser tous les acteurs s’exprimer. Et si Déby, pour avoir pris le pouvoir par les armes, estime qu’il ne peut fonctionner hors patrimonialité, il peut se retirer comme l’a fait Malloum en 1979 afin de permettre de poser le fondement du pouvoir sur le peuple. Voilà le format que nous développons au sein du CAPSUR.

2017 c’est aussi l’interdiction faite aux Tchadiens d’accéder au territoire américain. Quel en est votre commentaire ?

Les Américains ont un peu exagéré lorsqu’ils ont dit que le Tchad est un Etat voyou. Mais, cela veut dire que les conditions dans lesquelles les mouvements de population sont enregistrés au Tchad ne donnent pas la garantie de séparer les bons grains de l’ivraie. Donc, leur méfiance incite à nettoyer notre système pour éviter qu’ils soient frappés par les terroristes. Remarquez que le président Déby n’a rien dit à ce sujet. Au contraire, quand il est révélé dans une opération louche entre deux bureaux d’étude chinois et sénégalais où l’argent a circulé, la politique a réagi et s’est soulevée contre la justice pensant qu’aux Etats-Unis, la justice peut être instrumentalisé comme chez nous. D’où cette monstruosité qu’il a dite lors de la prière pour la nation le 28 novembre : « Je suis blanc comme mon boubou ». C’est trop grave. Mais paraît-il que certains représentants de Dieu à côté de lui ont applaudi lorsque le président dit qu’il n’a jamais péché. Pourtant les saintes écritures disent que « Tous ont péché et sont privés de gloire de Dieu ». Et si Déby est le seul qui n’a pas péché, pourquoi fait-il le ramadan ? Pourquoi fait-il ses prières quotidiennes ? Un être humain que Dieu a élevé jusqu’à ce niveau peut-il être aussi ingrat ? Cet orgueil des dirigeants tchadiens qui s’observe aussi dans toute la classe politique, est à mettre dans le compte du bilan négatif de 2017.

Il en est de même de ces députés qui, au bénéfice de s’éterniser à l’Assemblée Nationale, ne disent rien. Puis, ces fameuses réformes institutionnelles.

Autre problème, à la demande du président de la République, le PNUD devait organiser le dialogue après la présidentielle du 10 avril 2016. L’expert en charge du dossier, venu déposer ses conclusions en fin janvier 2017, n’a pu être reçu parce que Déby devait se rendre à Addis-Abeba remettre son témoin de mandat à la tête de l’Union Africaine. L’expert était reparti et personne ne parle plus dudit dialogue.

Le 11 août 2017, pour être associées pour la première fois aux affaires politiques, les associations les plus radicales de la société civile qui avaient contesté la candidature de Déby à la présidentielle, ont défilé à la présidence. Comment Déby peut-il alors nous prendre au sérieux ? Tout cela a fait de 2017 une année perdue pour rien.

Le PND et la table ronde de Paris pour sa mise en œuvre peuvent-ils donner matière à espérer pour les Tchadiens ?

Tant que les réformes structurelles ne sont pas faites, l’argent appelé de tous les vœux ne tombera jamais. La preuve, l’appel fait à deux anciens fonctionnaires internationaux (un aux finances et un au plan) qui eux-mêmes n’ont pas de baguettes magiques pour trouver de l’argent à Déby. Le président connaît bien le mécanisme de la table ronde pour l’avoir déjà organisée en 1998 à Genève. Ce n’est pas plus qu’un mécanisme de dialogue avec la communauté financière internationale. Il n’y a pas d’argent quelque part à ramasser. Vous voulez qu’on vous aide, on va vous donner des conseils. Mais l’argent n’est qu’un complément. Cela dit, de Paris, paraît-il que les deux ministres ont ramené 20 milliards (de dollars de proposition). J’ai alors dit que, de la proposition enregistrée à l’argent qui tombera, ils vont trimer parce qu’ils ont détruit toutes les structures pouvant permettre de faire ce travail.

C'est la qualité de l’administration à travailler qui permettra d’avoir de l’argent dans les promesses qui ont été faites. Or, il n’y a pas d’administration aujourd’hui au Tchad. Déby a tout détruit. Vous conviendrez que les experts qui viendront aider le Tchad ne seront pas ceux pris derrière les chameaux comme les nôtres. Une autre manche du problème, c’est que le Tchad est le seul pays dans le système français où l’argent de l’Etat se trouve dans la banque centrale et non dans le trésor public. C’est une honte que le Tchad n’ait pas ainsi confiance en son propre grenier. Alors, il ne faut jamais espérer un seul sou avec la table ronde.

Vos vœux pour 2018...

Très humblement, pour l’année 2018, que les tchadiens se retrouvent ailleurs pour dégarnir le système pour permettre que les gens qui ont pris les armes reviennent. Car, la solution n’est pas dans les armes. On en a perdu assez de temps, il faut apprendre à gérer ce pays en s’appuyant sur le peuple. Ainsi on pourra assoir un pouvoir consensuel et le Tchad connaitra un développement intégral.

Entretien réalisé par Freeman Djido