ANALYSE

Quelques effets pervers de l'instauration de la démocratie en Centrafrique


Alwihda Info | Par Alain LAMESSI - 20 Octobre 2013



Alain LAMESSI.
La situation actuelle de la République centrafricaine est par trop comparable à celle d’un malade gravement atteint qui est admis au service de la réanimation entre la vie et la mort. L’acharnement thérapeutique peut encore aboutir à l’amélioration de la situation mais il faudra du temps pour arriver à la guérison fut-elle partielle. Dix ans, vingt ans, trente ans ? C’est fort probable ! Certes la volonté du malade à s’en sortir demeure un atout supplémentaire quand bien même des séquelles il y en aura.

Point n’est besoin de revenir encore et encore sur le diagnostic du drame centrafricain maintes fois épilogué dans les multiples fora qui ont ponctué chaque crise ces vingt dernières années et qui chaque jour sont pointés par des compatriotes compétents et autres observateurs avertis. La déliquescence de l’Etat centrafricain matérialisée par les turpitudes sans nom de l’exécrable Séléka trouve ses causes profondes entre autres dans l’histoire tumultueuse de la démocratie centrafricaine. Est-ce que l’instauration tambour battant de la démocratie multipartiste à la faveur du fameux discours de la Baule a-t-elle fait progresser d’un seul iota la cause du peuple centrafricain? A-t-elle seulement permis le progrès économique, social et culturel d’un seul petit centimètre? A-t-elle enfin créé les conditions du renforcement de l’unité nationale, du respect des droits de l’homme et de l’émergence d’une nouvelle classe politique ? Rien n’est moins sûr. Et pour cause !

La démocratie multipartiste a amplifié le tribalisme, le régionalisme et a sapé les fondements de l’unité nationale et de l’autorité de l’Etat

Prononcé le 20 juin 1990 par le Président François MITTERAND, le discours de la Baule, se voulait progressiste. Il avait l’ambition de redonner plus de liberté aux peuples africains et mettre un terme à toute velléité de dictature en Afrique. Pour cela les aides au développement de la France aux pays africains étaient conditionnées par la mise en place rapide de la démocratie. Plus de vingt-trois années plus tard, deux vérités essentielles sautent aux yeux : D’un, la démocratie ne se décrète pas. De deux, la démocratie ne peut être imposée de l’extérieur.

Si la qualité de la démocratie dans un pays se mesurait au nombre de partis politiques, la République centrafricaine serait certainement un Etat plus démocratique que les Etats-Unis, l’Angleterre, la France, l’Inde, le Nigéria, etc. avec ses cinquante cinq partis politiques. Voilà que la République centrafricaine est devenue un Etat zéro, un non-Etat. Des partis politiques sans offre politique crédible, ni orientation idéologique claire poussent comme des champignons. Pour la plupart des coquilles vides qui n’organisent ni réunion, ni sensibilisation, ni éducation populaire, ces organisations fantomatiques ne participent presque jamais à l’expression du suffrage universel. Aussi la démocratie peine-t-elle à s’enraciner avec des élections toujours truquées, toujours contestées et toujours contestables, avec des hommes politiques avides de pouvoir prêts à vendre père et mère, prêts à mettre le pays à feu et à sang pour y parvenir.

En dehors de l’expérience multipartiste des années 80 qui s’est vite apparentée à de l’anarchie plus qu’à autre chose, la démocratie centrafricaine inaugurée en 1991 a été plusieurs fois mise à mal par des arrivistes de tous poils transmutés en pseudo-démocrates. Mal assimilée par conséquent mal exercée, la démocratie centrafricaine ressemble à un enfant rachitique qui n’a jamais pu se développer normalement. Bien au contraire, elle a induit de nombreux effets pervers aux conséquences gravissimes. Elle a fragilisé l’autorité de l’Etat et a favorisé l’éclosion des rebellions.

Avec le multipartisme, l’unité nationale a été mise à rude épreuve tandis que la cohésion nationale a volé en éclats au gré des soubresauts politiques ou politico-militaires et des discours incendiaires et va-t-en-guerre de tous les larrons en foire. Des partis politiques qui ont pignon sur rue ont allègrement franchi la ligne rouge en distribuant armes et munitions aux milices pour faire couler du sang centrafricain afin de garder le pouvoir. Toutes ces armes du reste n’ont jamais été ramassées, ni comptabilisées. Des sentiments tribalistes ont été exacerbés et exagérément instrumentalisés par des hommes politiques véreux en mal d’inspiration. Des partis politiques deviennent des mouvements armés et des mouvements armés se transforment en partis politiques. C’est à donner du vertige. Des hommes politiques à la petite semaine, mis en minorité, quittent le terrain du débat démocratique et se transforment en porte-paroles de la rébellion armée. C’est le chemin le plus court pour devenir Ministre d’Etat, semble-t-il. Il y a même des rebellions armées non combattantes qui siègent au Gouvernement de la République. C’est à donner du vertige ou de la nausée ! C’est selon.

La démocratie a accouché d’un Etat schizophrène en République centrafricaine dont le déni de la réalité semble être la caractéristique principale. Le repli ethnique et régionaliste est devenu le seul réflexe de survie face à l’adversité. A défaut de mobiliser le peuple sur des objectifs mesurables, atteignables et limités dans le temps, certains dirigeants en sont venus à diviser le peuple pour, espéraient-ils, mieux régner. La sentence est sans appel : Ils ont tout perdu et le pouvoir et l’estime du peuple.

Le plus souvent la démocratie a rimé avec la médiocratie

Lorsque la démocratie bégaie, c’est la dictature qui s’exprime dans toute sa trivialité et la médiocrité s’invite au bal des cocus. Libérant la parole, la démocratie aurait pu également libérer les énergies et les compétences des meilleurs cadres du pays afin d’insuffler le dynamisme de changement tant espéré. Au lieu de cela, nous avons assisté à un véritable nivellement par le bas. L’impéritie et le clientélisme n’ont jamais été autant valorisés. La compétence a cédé la place au militantisme. Bien sûr, l’une et l’autre ne sont pas incompatibles.

Le multipartisme a favorisé cette espèce de pyramide inversée. En effet, les non qualifiés sont promus supérieurs hiérarchiques tandis que les diplômés et autres professionnels expérimentés, appartenant à la « mauvaise ethnie », à la « mauvaise région » ou au « mauvais parti » sont acculés à raser les murs et à se morfondre dans les couloirs obscurs ou sous les manguiers des ministères. Des tâcherons sont devenus, par la magie de leur proximité avec le soleil, des donneurs d’ordre. Du jour au lendemain des gardiens d’immeubles siègent au Conseil des Ministres, sans la moindre transition. Comment peut-on engager un pays sur la voie du développement avec des « bras cassés » qui ne maîtrisent aucun dossier et incapables de la moindre prospective ? Dès lors les Préfets, les Sous-préfets, les Secrétaires généraux des communes, les directeurs généraux, le directeurs et chefs de service ne sont plus jamais recrutés parmi les ressortissants de l’ENAM ou d’autres grandes écoles mais directement de

l’antichambre des partis politiques à moins que ce ne soit depuis le conseil du village. Le plus cocasse, c’est que même des repris de justice se retrouvent aux commandes tout simplement parce que leur appartenance ethnique ou partisane semble avoir effacé les tâches de leur casier judiciaire. Qui ne se souvient de celui qui renvoyé de l’Université pour fraude à un examen et qui se retrouve quelques années plus tard bombardé Ministre de l’Enseignement supérieur ? La démocratie en Centrafrique, c’est de l’ivresse en permanence. Par ailleurs les cabinets ministériels ou présidentiels, qui auraient pu être le lieu par excellence où exerce la crème des crèmes de l’élite avec des sherpas rivalisant de propositions et suggestions novatrices, sont hélas devenus des planques pour des naufragés politiques et des repaires pour des égarés idéologiques.

Dans cette démocratie en trompe-l’œil, la nomination à des postes de responsabilité est considérée, non pas comme une évolution normale dans un cheminement professionnel cohérent mais beaucoup plus comme une récompense à l’appartenance politique, ethnique et philosophique. C’est une prime au militantisme des zélateurs fieffés peu importe s’ils savent à peine épeler leur nom. « C’est à notre tour de manger », entend-on dire ça et là. En Centrafrique, le pouvoir est toujours synonyme de mangeaille. Certains partis politiques ont poussé l’outrecuidance jusqu’à imposer que les nominations à des postes de responsabilité de l’Etat passent obligatoirement par le filtre codique du bureau politique. Cette confusion du genre a plus que nui à l’autorité de l’Etat. Etant donné que c’est de la récompense pour le militantisme, il ne peut y avoir obligation de résultat.

Par ailleurs, des partis politiques maigrichons réduits à la simple dimension de leur leader s’allient opportunément à la majorité présidentielle de circonstance pour vociférer en toute impunité des extrémismes ravageurs. N’ayant ni élu, ni représentativité, il faut bien justifier sa place et mériter l’estime de nouveaux partenaires toujours provisoires.

Pour ne pas conclure

On apprend plus par ses erreurs que par ses succès. Ne jetons surtout pas le bébé avec l’eau du bain. Nous avons compris que la démocratie est plus difficile à mettre en place que la dictature. Démocrate nous sommes, démocrate nous demeurons. Au moment où notre pays doit se relever de sa lourde chute et aller de l’avant, il importe de maîtriser pour minimiser autant que faire se peut les effets pervers décrits ci-haut et qui ont fortement contribué à fragiliser la république centrafricaine. Peu importe celui qui gagnera lors des prochaines consultations, l’essentiel c’est de rassembler tous les fils et filles du pays autour des valeurs et objectifs communs de progrès. Un Etat fort, un peuple uni et une démocratie apaisée, c’est le rêve que nous faisons pour notre pays.

Que Dieu bénisse la République centrafricaine.

Par Alain LAMESSI

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