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INTERVIEW

Tchad : Entretien avec l'ex-maire de Moundou et opposant Laoukein Kourayo Médard


Alwihda Info | Par Info Alwihda - 22 Novembre 2019 modifié le 26 Novembre 2019 - 17:14

Le président national du parti Convention tchadienne pour la paix et le développement (CTPD), Laoukein Kourayo Médard, par ailleurs ex-maire de la commune de Moundou s’exprime sur la vie politique et sociale du Tchad, dans un entretien accordé à Alwihda Info. Il donne également son point de vue sur la crise qui secoue la mairie de la ville de Moundou depuis plusieurs années.


Tchad : Entretien avec l'ex-maire de Moundou, Laoukein Kourayo Médard. © Alwihda Info
Tchad : Entretien avec l'ex-maire de Moundou, Laoukein Kourayo Médard. © Alwihda Info
Alwihda info : Monsieur le président national de la CTPD, depuis les résolutions du forum national inclusif, le Tchad est passé sous la 4ème République. Que pensez-vous de ce changement ? 

Laoukein Kourayo Médard : D’abord il convient de vous rappeler que Déby voulant absolument s’éterniser au pouvoir et mourir au pouvoir, a fomenté ce forum dit inclusif pour créer ce qu’on appelle aujourd’hui la 4ème République. Il l’a fait tout simplement parce qu’il était dos au mur et pour se chercher des alliés. Parce qu'au Tchad, les gens qui pensent plus à eux qu’à leur pays, ne laissent pas passer de telles occasions. J’étais en Allemagne quand cette fameuse 4ème République est née. Elle a fait ressortir beaucoup de choses. Il fallait diminuer les unités administratives. Déby pris en tenaille par ses parents a plutôt augmenté ces unités administratives. Il fallait diminuer le nombre des provinces à 17. Nous sommes toujours restés à 23 provinces. Il fallait démilitariser l’administration territoriale. C’est maintenant seulement que les colonels et les généraux ont leur place dans certaines provinces de notre pays. En un mot, Déby est entrain de suivre la ligne logique que lui a tracé le Frollinat depuis 1966 et je vous assure que ceux qui sont entrain de le suivre vont crier un jour.

Sachez aussi qu'Hitler a disparu depuis le 2 mai 1945 mais jusqu’à l’heure où je vous parle, on continue toujours à chercher les Nazis qui étaient à ses côtés même s’ils sont déjà très vieux. Déby a signé au mois de septembre un décret pour faire la promotion de certains officiers au grade de colonel et généraux. Sur les 104, figurant sur ce décret, je vous dit qu’il n’y a même pas un cadre du sud. Il a signé au mois d’octobre, un décret nommant 27 secrétaires généraux des départements et préfets, aucun de la zone méridionale. Regardez un peu la liste de ceux qu’on vient de recruter pour la police. Vous comprendrez que Déby ne nous aime pas. J’ai même pitié de nos parents qui sont en ce moment entrain de courir après lui. La 4ème République c’est un néant, c’est un non lieu pour moi. Je dirai plutôt que c’est la 4ème République du MPS qui va prolonger le pouvoir de Déby jusqu’à 2033, et non la 4ème République des tchadiens.

Monsieur Laoukein Médard, un autre mal qui continue de faire des victimes dans notre pays, et plus particulièrement dans le Logone Occidental, le conflit éleveurs-agriculteurs qui jusque-là ne trouve pas de solution. Qu’en pensez-vous et qu’elles peuvent en être les solutions ? 

Déby a souligné lui-même à haute voix, lors de la cérémonie du 1er décembre à Bongor que « la Région du Logone Occidental est la plus petite des régions du Tchad, mais la plus peuplée (200 habitants au km2), par conséquent le Logone Occidental ne peut pas être une zone d’élevage ». Les éleveurs et les agriculteurs ont toujours cohabité en parfaite harmonie, en parfaite symbiose, il n’y avait pas de heurts entre eux. Les gens vivaient comme des frères de même père et même mère. Aujourd’hui s’il y a ce phénomène c’est parce que les vrais éleveurs ont disparu. Les combattants « Zakawa » leur ont arraché tous leurs bœufs en argumentant que ce sont des coupeurs de routes et autres. Ils ont fomenté des choses pour ramasser leurs bœufs et eux sont devenus des bouviers des colonels et des généraux. Ces colonels et ces généraux sont obligés de prendre les armes de guerre de notre armée pour remettre à ces bouviers et chaque fois qu’il y a un heurt entre éleveurs et agriculteurs, les éleveurs n’hésitent pas à utiliser des armes de guerre sur les agriculteurs.

Certains qui sont dans telle ou telle localité sont obligés de faire venir leurs troupeaux à leur côté. Et c’est ainsi que chaque fois qu’il y a un problème, eux mêmes ils interviennent. Il y a une deuxième catégorie composée des commerçants locaux qui élèvent des bœufs et qui les confient aux bouviers et c’est ainsi que chaque fois qu’il y a quelque chose, eux ils quittent avec des armes, avec des gendarmes acquis à leur cause et c’est ainsi que la population paysanne souffre. Je vous le jure. Tant que Déby va être au pouvoir, ce phénomène ne va jamais cesser, parce qu’il cautionne cela. Il suffit qu’il tape seulement sur la table, tout va rentrer dans l’ordre. 

La commune de Moundou traverse une crise depuis plusieurs années, les employés réclament 26 mois d’arriérés de salaires. Ayant dirigé cette institution plusieurs années, que pensez-vous de cette situation ? Pensez-vous qu’il y a une issue à cette crise ?

Vous savez, au tout début, Déby même a monté des gens contre nous. Il ne pouvait pas gober cette défaite qu’on lui a infligé en arrachant à 100% les 31 sièges de cette commune. Il a mis des gens au trésor de N’Djaména pour nous verrouiller tous les circuits. Nos avis de crédits, nos rétrocédés et autres venaient mais personne ne pouvait nous payer ici. C’est ainsi que la crise a commencé. A l’arrivé de l’ancien gouverneur Mahamat Béchir Chérif Daoussa, il était question qu’il mette la main dans la caisse de la mairie. Je me suis opposé en brandissant la loi organique 002 du 17 février 2010 qui stipule que la tutelle de la commune c’est le département et non la région. Il a trouvé cette opposition comme un affront, c’est ainsi qu’il est allé prendre des conseillers de mon propre parti, des gens qui sont partis de rien du tout, des gens que personne ne connaissaient et que j’ai fais venir là où nous sommes pour leur expliquer les rouages des élections.

Mahamat Béchir qui n’a pas accepté mon acte les a appelé nuitamment chez lui pour leur dire de tout faire pour me destituer. Il leur a promis 6 millions chacun. Tout bêtement, ils ont accepté de le faire. J’ai dit aux conseillers que je suis incapable de gérer, je rentre mais trouvez une personne qui soit capable de gérer cette commune. Comme cela ne suffisait pas, Mahamat Béchir Chérif a fomenté des choses pour mon élimination physique. Pour un seul individu comme moi,  Il a fait venir six véhicules bourrés de policiers. Son objectif était de venir chez moi, me bousculer et si je réagis de manière violente, ils allaient m’abattre sur place, à la maison, devant mes enfants pour ensuite dire que Laoukein a voulu arracher l’arme, et que c’est comme ça qu’on l’a abattu. C’était cela son objectif.

Quand on m’a amené, la population a pris la ville en tenaille et lui-même a paniqué. il a posté les forces de l’ordre sur tous les artères de la ville, craignant une émeute. C’est ainsi que j’ai été déféré à la maison d’arrêt de Moundou. Le 19 juillet, il a envoyé des gens qui m’ont enlevé pour aller m’éliminer. Il a fallu la réaction des 638 prisonniers qui ont menacé de brûler la maison d’arrêt, que j’ai été relâché. Donc moi je ne parlerai pas de la mairie de Moundou, mais plutôt celle de Mahamat Béchir Chérif Daoussa. La mairie de Moundou n’existe pas encore. La mairie de Moundou va exister quand la population va élire un maire. Mais pour l’instant, c’est un faire valoir que Mahamat Béchir Chérif Daoussa a placé pour lui permettre de puiser dans la caisse de la commune. Il a puisé pas moins de 700 millions de francs CFA avant de partir et le pauvre qu’il a placé est là entrain d’en subir les conséquences. 

Les échéances électorales approchent, votre parti est-il prêt à y participer et si oui le feriez vous avec une coalition comme ce fut le cas avec la coalition cheval blanc qui vous a permis de gagner les dernières élections communales ?

L’avenir appartient à Dieu, c’est tout ce que je peux dire. Sachez aussi une chose, nous n’allons jamais faire alliance avec cette alliance cheval blanc parce que c’est elle qui a affiché cette haute trahison qui a failli m’emporter au fond du trou. 

Aujourd’hui le Tchad traverse une crise avec la diminution des salaires, les 16 mesures et autres, pensez vous que c’est la solution pour relancer les choses ?

C’est un faux problème. La crise qui secoue le Tchad ne vient pas des fonctionnaires. Cette crise est dû au surendettement du Tchad. On va payer et c’est à partir de novembre 2023 que le Tchad va peut être approcher la fin de ses dettes. Il n’y a pas que Glencor et compagnie, mais il y a aussi les chinois qui investissent beaucoup ces derniers temps chez nous. Peut être que cela viendra augmenter notre surendettement et peut être que nous vivrons encore le calvaire en 2023. Déby est entrain de faire ce qu’un vrai tchadien ne peut pas faire. Où sont passés ces milliers de dollars engrangés lors de l’exploitation du pétrole ? Ne pensez pas que la crise va s’arrêter. Elle va s’accentuer en 2023. Je souhaite que Dieu nous fasse vivre jusqu’à 2023, vous verrez le pire. 

Quel est le message que vous avez à adresser aux tchadiens d’ici et ceux de la diaspora ?

Je voudrais leur dire ceci, notre pays ne nous appartient plus aujourd’hui. C’est un pays qui appartient aux autres. Par le passé, vous pouviez être du Nord, vous pouviez être du Sud, vous pouviez être chrétien ou musulman et vivre dans une concession à 20 ou 30, mais personne ne peut se lever le matin et se permettre de dire, vous là, vous êtes de quelle ethnie, vous êtes de quelle région, vous êtes de quelle religion. Ça n’existait pas. Les gens vivaient comme des frères.  Aujourd’hui, nous nous regardons en chien de faïence.

S’il y a une suspicion réciproque qui va même à une haine réciproque, tout ceci est né du régime de Déby parce qu’eux se prennent pour la race aryenne et nous autres sommes le bas peuple. Voilà le problème qui embourbe notre pays au jour le jour. Déby avec le soutien de la France est là, à faire souffrir les tchadiens. La France a une mémoire très courte. Combien de tchadiens sont tombés sur le champ de bataille aux côtés du général De Gaulle pour libérer cette France là du joug Nazi ? Est-ce que la France a oublié cela au profit d’un seul individu, d’un seul dictateur qui est Déby ? Que la France se ressaisisse et qu’elle essaie de voir comment faire pour relever ce pays qui est entrain de tomber au bout du gouffre.

Propos recueillis par Golmen Ali.