Au Tchad, la polygamie est une pratique profondément ancrée dans les normes sociales, religieuses et coutumières. Si elle est souvent défendue comme un choix personnel ou un héritage culturel, son impact sur les droits des femmes, notamment en matière de consentement, d’autonomie et de dépendance économique, soulève des interrogations importantes.
Un phénomène largement répandu mais contrasté
Les données démographiques montrent que la polygamie touche une part significative de la population tchadienne. Parmi les personnes mariées âgées de 12 ans et plus, plus d’une sur quatre vit en union polygamique. La polygamie de rang 2 (deuxième épouse) concerne environ 22,3 % des mariés, celle de rang 3 5,1 % et de rang 4 ou plus 2 %, avec une prévalence plus forte en milieu rural qu’en milieu urbain, selon l’INSEED.
D’autres estimations indiquent qu’environ 39 % des femmes tchadiennes en union vivent dans des mariages polygames, soulignant la portée sociale de cette forme d’union, d’après Wikipédia. L’âge au premier mariage reste faible pour une grande partie des femmes au Tchad : environ 61 % des femmes âgées de 20 à 24 ans étaient mariées avant 18 ans, selon des données récentes de CEIC Data.
Consentement : légal, mais socialement conditionné
Le droit tchadien prévoit que le mariage doit être contracté avec le consentement libre des deux époux, sans pression ni contrainte. La loi permet par ailleurs à une femme de refuser la polygamie dans le contrat de mariage. Cependant, dans la pratique, le consentement des femmes se donne souvent dans un contexte lourd de normes sociales. La pression familiale, l’importance accordée à l’union comme statut social ou la peur du jugement influencent cette décision. Pour beaucoup, dire « non » à la polygamie équivaut à rompre avec des attentes familiales et communautaires bien ancrées.
Autonomie économique encore fragile
L’autonomie économique est un facteur clé pour le pouvoir de décision des femmes dans une union, polygame ou non. Au Tchad, les femmes constituent une part importante de la force de travail, mais leur situation sur le marché de l’emploi reste fragile. En 2024, le taux de participation des femmes à la population active était d’environ 48,5 %, contre environ 72 % pour les hommes. Les femmes représentent environ 40 % de la main-d’œuvre totale, ce qui montre une participation significative, mais souvent dans des emplois informels ou à faible valeur ajoutée, d’après CEIC Data.
Par ailleurs, une grande majorité des femmes travaille dans l’agriculture ou des secteurs non formels, ce qui limite leur accès à des revenus stables et à la sécurité sociale. Cette dépendance économique vis-à-vis du mari ou de la famille restreint souvent leur capacité à faire des choix libres et indépendants.
Divorce et vulnérabilité
Les données sur les ruptures d’union sont moins détaillées, mais on sait que les proportions de veufs et de divorcés restent relativement faibles au niveau national, respectivement 4,1 % et 2,3 % de la population de 12 ans et plus, selon une étude de l’INSEED. Cela s’explique en partie par les coûts sociaux et économiques associés au divorce, qui découragent souvent les femmes de sortir d’un mariage insatisfaisant, même en cas de difficultés.
Droit et religion : cadres contradictoires ou complémentaires ?
Sur le plan juridique, la reconnaissance de la polygamie se fait dans le cadre du code civil, tout en garantissant le principe du consentement et le droit de la femme de refuser cette pratique. Dans la doctrine religieuse locale, en particulier dans l’islam majoritaire, la polygamie est autorisée mais conditionnée à l’obligation d’équité entre épouses. Or, nombre d’observateurs estiment que cette exigence d’équité n’est pas toujours respectée dans la pratique quotidienne.
Vers une redéfinition des normes ?
Les perceptions évoluent progressivement, en particulier chez les jeunes générations urbaines et les femmes instruites. Beaucoup aspirent à des mariages fondés sur l’égalité, le respect mutuel et une liberté de choix pleinement assumée, sans pression sociale. Cependant, tant que la dépendance économique persistera et que les normes sociales continueront d’imposer des attentes fortes autour du mariage, le choix libre des femmes restera souvent mitigé par des forces externes.
La polygamie au Tchad s’inscrit à la fois dans un cadre légal qui reconnaît le consentement et dans une réalité sociale où les pressions culturelles limitent souvent ce consentement. L’autonomie économique inégale, la participation au marché du travail encore fragile pour de nombreuses femmes et les contraintes sociales face au divorce font que le choix de la polygamie est rarement totalement libre. Pour que les droits des femmes soient pleinement respectés, il faudra renforcer l’éducation, l’autonomie économique, l’information juridique et poursuivre le dialogue sur les normes sociales qui façonnent les relations familiales.
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Tchad : la polygamie, entre tradition et droits des femmes








