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INTERVIEW

Saleh Kebzabo : "on est atteint d’une boulimie financière"


Alwihda Info | Par Info Alwihda - 10 Février 2018 modifié le 10 Février 2018 - 10:32

Un forum pour réformer les institutions n’est pas la solution aux maux des tchadiens. Saleh Kebzabo trouve que les problèmes sont profonds, les maux sont plus profonds. Donc, il ne faut pas s'engluer dans une terminologie qui n’essaye pas la solution. Seul un dialogue inclusif peut permettre au Tchad de sortir définitivement de cette crise.


Saleh Kebzabo. Alwihda Info
Saleh Kebzabo. Alwihda Info
Alwihda Info : L'année 2017 a été très difficile pour le Tchad. Quel bilan en avez-vous fait ?

Saleh Kebzabo : L’année 2017 a été l’une des plus mauvaises que nous avons connues dans notre pays, parceque tout s’est accentué en 2017. La crise financière et économique s’est accentuée en 2017 parce que la production générale a baissé. La crise sociale s’est accentuée du fait des dégâts collatéraux des crises financières et économiques. La crise politique s’est accentuée en 2017 parceque le blocage politique et la rupture du dialogue se sont accentués. Le régime a pris le tournant anti-démocratique que nous connaissons en multipliant les arrestations dans le milieu de la presse, dans le milieu de la jeunesse, dans les milieux syndicaux, dans le milieu politique en interdisant les activités légales comme les meetings et la marche pacifique. En somme, 2017 est une mauvaise année pour notre pays.

Ce n'est pourtant pas la genèse du malaise tchadien...

Je ne pense pas que dans une interview comme celle-ci, on puisse remonte à la genèse du malaise tchadien. Il nous faudra toute une journée pour en parler car c’est l’histoire politique du pays même que vous voulez qu’on écrive. L’histoire du pays est marquée par un déficit démocratique accentué par ceux qui ont pris le pouvoir au nom de la démocratie et qui le confisquent.

La volonté affichée du gouvernement de consolider une démocratie "fragile" ne marque-t-elle pas une différence de l'actuel pouvoir avec le précédant ?

Aucune différence. Rien n’a changé du tout, c’est un constat. Déby lui-même a pris les armes contre un régime dictatorial d'Hissen Habré. Aujourd’hui, nous vivons les mêmes problèmes comme il est issu de la même école politique qu'Hissen Habré. C’est un parfait élève d’Habré.
 
"Nous appelons à un dialogue inclusif"

Que faut-il faire pour sortir de cette crise ?

Je ne peux pas au détour d’une phrase comme par une baguette magique prétendre que j’ai une solution unique et idéale. Je pense que la solution pour laquelle je me bat depuis que Déby a perpétré un coup d’état électoral en 2016, moi-même et d’autres acteurs politiques, est que nous appelons à un dialogue inclusif.

Chacun doit mettre de côté ses prétentions personnelles, ses ambitions personnelles et doit voir où se trouve l’intérêt du pays. C’est en cela que nous disons qu’un forum pour réformer les institutions n’est pas la solution. Les problèmes sont beaucoup plus profonds, les maux sont beaucoup plus profonds qu’ils ne paraissent. Il ne faut pas s'engluer dans une terminologie qui n’essaye pas la situation. Seul, un dialogue inclusif peut permettre au Tchad de sortir de cette crise parce qu’elle est devenue multiforme et structurée. Il ne faut pas se livrer à des retouches qui ne vont pas prendre les problèmes en profondeurs pour leur trouver des solutions.

Quelle est la position de votre parti politique sur la réforme institutionnelle envisagée ?

Nous pensons que la situation est tellement grave qu’il ne faut pas accentuer la division du pays. Le problème fondamental, il est politique. Ce sont les coups d’Etat électoraux répétés et le mépris du peuple tchadien qui engendrent la crise. Le déficit financier n’est qu’un accompagnement. C’est pour cela qu’il nous faut un dialogue inclusif. Mon parti s’est régulièrement exprimé sur la question sans varier d’un iota depuis, maintenant deux ans, que le problème est sur la table.
 
"Comme on est atteint d’une boulimie financière, voila que le passeport tchadien est en vente"

Avez-vous été surpris par l'interdiction faite aux tchadiens d'accéder au territoire américain ?

Malheureusement, les tchadiens payent les pots cassés du régime. Ce sont les méfaits du régime de Déby qui sanctionnent les tchadiens aux Etats Unis. Ceux qui partent pour étudier, pour les affaires payent le prix de la mafia de Déby. Les Etats Unis ont attiré l’attention du Tchad sur la délivrance de nos papiers d’identités, en particulier le passeport. Vous, vous rappelez pendant quelques années, la délivrance des cartes d’identités, des passeports, des permis de conduire et d'autres documents a été privatisé et confié à la famille de Déby qui s’est vachement enrichie. Elle a aussi commis des dégâts et des crimes en délivrant des passeports à des membres d’organisations terroristes et à des étrangers.

Les Etats-Unis ont attiré l’attention du Tchad qui n’a pas voulu écouter. C’est ainsi que les Etats-Unis ont dû faire recours à cette mesure dure sur laquelle, ils reviendront certainement lorsque nous aurions remis de l’ordre dans notre façon de faire. Il y a en effet des standards internationaux qui existent, il faut que le Tchad s’y conforme. Mais chez nous, l’argent est à l’origine de tout. Comme on est atteint d’une boulimie financière, voila que le passeport tchadien est en vente. Là, il y a un problème profond qui touche à la sécurité mondiale. Quand bien même le Tchad s’illustre dans la lutte contre le terrorisme, je crois que les américains, eux, vont au delà de tout ça. Ils voient le mal à la source et ils trouvent la solution qu’il faut.
 
"La lutte contre le terrorisme ne se fait pas au détriment des intérêts fondamentaux du pays."

Le Tchad, rempart contre le terrorisme, est-il en passe de devenir un géant aux pieds d’argile ?

Il l’a toujours été. C’est ça le paradoxe du Tchad. Déby, après avoir failli être renversé en 2008, s’est mis avec l’argent du pétrole à "surarmer" le pays pour avoir le statut de puissance régionale sur le plan militaire, sans qualité. Depuis la fin des combats en 2009, nous avons équipé notre armée d’une manière exagérée. Déby avait dans les bras beaucoup d’armes et des avions de guerre qui ne s’utilisent pas contre une manifestation. Ce sont ces matériels là qu’il a mis au service de la lutte contre le terrorisme au Mali, pour lutter contre le Boko Haram, pour s’octroyer ce brevet qui lui colle à la peau, "le champion de la lutte contre le terrorisme".

Je pense que les tchadiens ne s’en satisfont pas. Ce n’est ça qui nous donne à manger, bien au contraire ce sont nos enfants qui meurent. C’est une cause juste, certes, mais ils n’ont pas été dédommagés, ils n’ont pas leur salaire de façon régulière et totale. Si c’est à ce prix qu’il faut être une puissance qui lutte contre le terrorisme, il y a quelque chose qui ne va pas. La lutte contre le terrorisme ne se fait pas au détriment des intérêts fondamentaux du pays. Il y a là un grand paradoxe qu’il faut soulever et dénoncer à l’opinion internationale, et revenir à la conclusion qu’on a une armée qui doit être au service de notre pays. Si elle doit être au service de la cause mondiale, c’est sous la bannière des Nations Unies. Qu’on ne se trompe pas sur la nature de notre armée qui n’est pas nationale.

Comment peut se dessiner l'alternance au Tchad ?

L’épreuve de force c’est la démocratie. Je ne crois pas aux armes. Parce que Déby lui-même c’est un porteur d’armes. Il est venu par les armes au pouvoir, voila qu’il a confisqué le pouvoir. Je ne cesserai jamais de dire que c’est par la démocratie qu’il va partir. En 2016, il a été largement battu à l’élection présidentielle. Nous lui avons fourni des chiffres qui lui ont montré qu’il devait venir au deuxième tour, il a refusé parce que c’est pour lui un danger. Il a préféré l’illégalité et l’illégitime. C’est ainsi qu’il a perpétré un coup d’Etat qui a été consacré par le conseil constitutionnel. Aujourd’hui, le pouvoir reste illégitime. Il est entrain de payer maintenant. Le peuple est prêt à en découdre avec lui car tout pouvoir illégitime ne peut pas être suivi par le peuple. Il est minoritaire dans ce pays, son système est minoritaire, son parti l’est aussi. Donc le moment venu, le peuple va s’en débarrasser comme ses vieilles chaussures.
 
"Ce forum va légitimer Déby puisqu’il est en déficit de légitimé "

Que dites-vous du retour du Tchad à un mandat présidentiel de sept ans ?

Je ne me suis pas beaucoup exprimé sur le contenu des réformes qui vont être soumises à ce forum auquel nous ne participons pas. De façon globale, toutes les réformes qu’on veut engager dans ce pays doivent l'être dans un consensus national le plus large possible. C’est le dialogue inclusif. Le reste, c’est pour amuser la galerie. Je dis aux tchadiens de faire attention aux petites retouches de la constitution, la restructuration administrative du pays, c’est la recherche des moyens institutionnels de confisquer définitivement le pouvoir par un clan ou une région.

Globalement, ce forum va légitimer Déby puisqu’il est en déficit de légitimé et va donc consacrer des réformes qui vont perpétrer ce régime pendant quelques décennies. Voila la raison pour laquelle de façon profonde et justifiée, il faut lutter contre cela.

Vous avez participé au gouvernement sous la présidence de Déby, le regrettez-vous ?

C’est le fait du verre à moitié plein ou à moitié vide. Je n’ai pas participé au gouvernement en écoutant mon nom à la radio. J’ai participé de manière volontaire parce que c’est le pays qui l’a demandé après la conférence nationale. C’est une première expérience. Ensuite, après le premier tour de l’élection présidentielle en 1996 où l’UNDR a choisi le MPS. On ne le regrette pas puisqu’à l’époque nous savons qu’il y avait une passerelle internationale entre Kamoungué et Déby. Un deal était déjà fait entre eux deux, Kamoungué et son parti allaient avoir quelques avantages. Donc je ne vois pas pour quel intérêt je vais soutenir un perdant qui a déjà signé un accord avec le vainqueur. Ça aussi je ne le regrette pas.

Après cela, par un accord, nous avons participé au gouvernement. Nous pensions de façon forte que ce pouvoir illégitime pourrait être rongé par l’intérieur. Mais nous n’avons pas réussi. J’ai été à deux reprises dans le gouvernement pendant des périodes courtes. Chaque fois, Déby a fait en sorte que mon séjour dans un ministère ne dépasse pas six mois pour que je ne puisse pas y exercer ce que je voudrais faire. Sauf à ma dernière participation gouvernementale et toujours suite à un accord, j’ai refusé de changer de ministère à l’occasion d’un remaniement. C’est ainsi que je suis resté au ministère de l’agriculture longtemps.

Si vous voulez suggérer en cela que je serai comptable des désastres de ce pays aujourd’hui, je dis que c’est une fausse vision du problème. Je ne peux pas être comptable car nous avons participé au gouvernement sur la base d’un accord, nous avons rompu à deux reprises parce que l’accord n’a pas été respecté. Ma dernière participation au gouvernement date de 2001 où Déby m’a demande de l’accompagner à l’élection présidentielle. J’ai refusé et il nous a promis la guerre, nous avons accepté. Depuis cette date, on nous livre cette guerre. Dix-sept ans passés que je n’ai pas participé à un gouvernement et je ne participerai pas un gouvernement qui est celui de Déby sans l’accord de tous les tchadiens.

Propos recueillis par Freeman Djido