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INTERVIEW

Tchad : « Le forum national est la plus grosse bêtise commise depuis 1979 »


Alwihda Info | Par Freeman Djido - 25 Décembre 2018 modifié le 25 Décembre 2018 - 22:24

Le président du parti Alliance Socialiste (AS), Mahamat Bichara, a accordé un entretien à Alwihda Info. Il fait le bilan de l'année 2018 et propose des solutions pour rétablir le "contrat social décidé par le peuple tchadien".


Mahamat Bichara, Président du parti AS. © Alwihda Info
Mahamat Bichara, Président du parti AS. © Alwihda Info
Alwihda Info : Quel bilan faites-vous de l’année 2018 ?

Mahamat Bichara : L'année 2018 était une année difficile, dure pour les tchadiens. Heureusement qu'elle ne se répétera pas. Ce n’est pas une année à vraiment estimer. Elle a été effectivement marquée par une longue grève, des longs conflits et il y a aussi le forum qui est la plus grosse bêtise que les tchadiens ont commise depuis les événements de 1979 en matière politique. Et ça va continuer. Les événements au Tibesti sont aussi des événements malheureux que nous déplorons et qui ont vraiment marqué de taches noires cette année 2018.

La grève aurait-elle pu être évitée ?

Pour revenir à la crise, c’est depuis déjà le début du mois de février que les écoles ainsi que les hôpitaux étaient fermés. L’administration ne marche pas. Cette grève là ne devrait pas avoir lieu parce que le gouvernement a opéré des coupes sur une base illégale. L’augmentation spécifique qui constitue un élément de salaire de base ne devait pas être touchée. Il en va de même des modifications indiciaires qui sont des éléments de salaire de base. Le gouvernement n'a pris aucun acte pour dire qu'il va retenir ces éléments qui ne sont même pas des actes unilatéraux, mais qui ont été adoptés à travers des accords que le gouvernement a eu à passer avec l'organisation syndicale. Il ne peut les dénoncer et les rectifier qu’à travers un accord. Mais tout cela, le gouvernement a passé en perte et profit.

La grève a repris de plus bel. Donc nous avons toute une génération qui est sacrifiée. Je ne sais pas combien de morts l’on a déploré suite à une maladie ou accident, et combien l'administration a perdue en termes de chiffres, de manque à gagner dû à cette grève. Rien ne l'indique puisqu’on n’a pas la culture de performance et qu'on ne mesure pas les indicateurs économiques, mais le résultat est là.

2018 est aussi l'année du forum des réformes institutionnelles...

Le Tchad se retrouve dernier sur l'indice du développement, c'est le classement 2018. On se retrouve très loin, c'est dû au comportement de mauvaise gouvernance que nous imposent Deby et son équipe. Ce Forum qui n'a jamais été inclusif a permis donc d'aller déboulonner le minimum de consensus qui s'est dégagé depuis la Conférence Nationale Souveraine.

On se retrouve avec des institutions atypiques, à l'exemple de la Cour suprême qui n'a pas d'égal, un gouvernement dont le chef était le Premier ministre et qui a été carrément supprimé, et un président incapable de coordonner l'action du gouvernement, de diriger ses actions puisqu'il ne peut plus être là tout le temps pour jouer le rôle du Premier ministre. Le conseil des ministres n'a jamais été aussi irrégulier que maintenant. On peut compter sur le bout des doigts les conseils des ministres tenus depuis la suppression de la Primature. Aujourd’hui, on est dans une situation institutionnelle très grave. La constitution du 31 mars 1996 issue de la Conférence Nationale Souveraine, modifiée en 2005, que l’on ne pouvait remplacer que par référendum, a malheureusement été modifiée par l'Assemblée nationale qui a adoptée une nouvelle constitution, ce qui fait que l’on est dans une dualité où deux constitutions subsistent. Aujourd’hui on peut demander l'application de ces deux constitutions.

Aussi, en dehors du Président de la République, la succession pose réellement problème, personne ne peut assurer l'intérim comme si on a oublié toutes les lois de la nature. En dehors du Président, qui va assurer l'intérim ? Ce n’est pas le Président de l'Assemblée, puisque la constitution le lui interdit. Ce n'est pas le premier vice-Président de l'Assemblée non plus, il n’est que le président du bureau de l'Assemblée. En principe, le Président de la Cour suprême assurait la continuité du service public mais il se retrouve maintenant lui-même de la partie. On ne souhaite pas une catastrophe mais au cas où il y aurait une vacance de pouvoir, on va se retrouver avec la loi de jungle.

Assiste-t-on à une présidence intégrale ?

Sourire ! Président intégral, pour ne pas dire empereur du pays, mais je pense que c'est vraiment une comédie et j'avais dit et je redis que c'est la pire bêtise que les tchadiens ont commise depuis les évènements de 1979. On n'a vu nulle part ailleurs un président intégral. Aujourd’hui il est dépassé par la réalité, il ne peut pas être omniscient. La seule personne qui se suffit à elle c'est Dieu, ce n’est pas un être humain. Deby reste un être humain et comme le Tchad a existé avant, il va exister après lui et sans lui.

Que faut-il faire pour résoudre cette crise ?​

Il faut revenir sur le système. Cette constitution là, il faut la déchirer. Il faut la reprendre, elle ne reflète pas le contrat social décidé par le peuple tchadien. Il nous faut un minimum sur lequel on peut asseoir la nation. La constitution du 4 mars, les tchadiens en ont déjà tiré la conclusion et l'alternance démocratique n'est pas possible. Ces réformes là, il faut les reprendre pour redonner l'espoir aux tchadiens afin qu'ils puissent croire à l'existence d'un pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple, et qui sera donc la seule voie pacifique pour résoudre le problème des tchadiens.

Que dites-vous de la constitution du 4 mars 2018 ?

Nous n’avons pas participé au Forum national inclusif et nous ne faisons pas nôtres ses résolutions. D’ailleurs, les résolutions de ce forum ne sont jamais appliquées. Le pays a besoin de vraies réformes en profondeur. Qu’est-ce que les tchadiens vont manger ? Comment vont-ils se soigner ? C’est tout cet ensemble qu'il faut reprendre. Ce n’est pas de dire qu'il faut changer la constitution pour donner le mandat de plus à Déby, mais de voir comment le Tchad peut continuer dans une telle réflexion qui mérite d'être faite et qui doit être faite par les tchadiens.

Le PND, y’a-t-il encore matière à espérer pour les tchadiens ?

Tout le problème c'est le départ parce que si vous commencez à poser une hypothèse fausse, vous aboutirez à un résultat faux. C’est clair. On n’a pas un pouvoir légitime au Tchad. Même l’Assemblée nationale qui est censée représenter se charge elle-même de reprendre son mandat. Elle se fait un contrat à durée indéterminée, au lieu d’un mandat de 4 ans, l’on est à huit ans. Aucun bailleur sérieux ne peut donner de l'argent à un pays qui fonctionne de cette manière. Le PND a été bien écrit, mais malheureusement je crois que ce n’est pas pour être appliqué sous le régime de Deby.

De l'optimisme pour 2019 ?

Un vœu de paix et que la paix qui est la plus chère pour nous règne entre toutes les communautés pour nous faciliter la fondation de la nation tchadienne. Nous souhaitons aussi que cette même paix ne soit pas seulement une absence de guerre, mais aussi une paix sociale durable dans nos cœurs.

Entretien réalisé par Freeman Djido.