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TCHAD

Tchad : des milices libyennes ont pris part à des affrontements au nord


Alwihda Info | Par Info Alwihda - 13 Janvier 2019 modifié le 13 Janvier 2019 - 23:01


Des affrontements intercommunautaires entre ouaddaiens et arabes ont fait plus de 100 morts au nord du Tchad, fin décembre 2018. Des milices libyennes ont pénétré au Tchad et ont participé aux combats.


Des victimes d'affrontements au nord du Tchad évacuées. © Alwihda Info
Des victimes d'affrontements au nord du Tchad évacuées. © Alwihda Info
Alwihda Info a tenté de recueillir les témoignages des parties impliquées dans le conflit qui a eu lieu au nord du Tchad fin décembre. Nous, nous sommes rendus dans le septentrion où Moussa Hamid, un jeune ouaddaien ayant pris part aux affrontements meurtriers entre orpailleurs arabes et ouaddaiens dans la journée de jeudi 27 jusqu’à samedi 29 décembre 2018 dans la zone aurifère de Kouribougoudi, a difficilement accepté d’accorder un entretien à Alwihda Info après moult hésitations.

Il explique que le différend entre arabes et ouaddaiens est intervenu suite à la gestion d’une mine d’or et a fini par dégénérer en un combat meurtrier. Aucun bilan humain n’a été fourni mais la Convention Tchadienne des Droits de l’Homme (CTDDH) a évoqué dans un communiqué le bilan de plus de 30 morts. Une autre source sur place interrogée, estime le nombre de victimes à 162 morts dont 95 personnes fuyant la zone des affrontements qui ont péri dans le désert à cause de la soif.

Alwihda Info : Vous avez pris part au combat meurtrier qui a opposé les orpailleurs Ouaddaiens et Arabes. Pouvez-vous nous expliquer l’origine de cette confrontation entre les deux parties ?

Moussa Hamid : Le fond du problème a commencé autour de la gestion d’un trou d'exploration de l’or appartenant à un arabe. Cet arabe a exploré ce trou à la recherche de l’or pendant un certain temps mais il n’a rien trouvé. Il l’a complètement abandonné. Un zaghawa a découvert ce trou d'exploration de l’or sans propriétaire et a employé 7 jeunes ouaddaiens pour continuer à y explorer de l’or. L'arabe est revenu pendant que les ouaddaiens travaillaient sur ce trou à la recherche de l’or. Il a aussitôt revendiqué la paternité de ce trou tout en leur faisant savoir que c’est lui qui l’a creusé à la recherche de l’or, sans rien trouver. Il a expliqué au patron zaghawa que comme le trou lui appartenait, il a droit à un pourcentage de 10% de gramme d'or au cas où ce trou produit de l’or. L’accord fut conclu entre le parton zaghawa et l’arabe en présence des ouaddaiens.

De l'or a été découvert dans ce trou ?

Lors de la recherche, les ouaddaiens sont parvenus à trouver de l’or. A son deuxième passage, l’arabe a constaté qu’il n’a pas été informé à temps de la production de l’or. Il a violemment protesté en accusant les ouvriers ouaddaiens et le zaghawa de ne pas lui avoir donné sa part réelle.

Les deux parties ne parvenant pas à s’entendre, la dispute s'est transformée en un différend sérieux. Le patron zaghawa qui employait les 7 jeunes ouaddiens et l’arabe s’en sont remis au conseil des sages pour trouver une solution au différend qui les oppose. Ensuite, ils sont revenus sur les lieux. Les deux parties ont convenu d’arrêter l’exploitation de la mine le temps de rechercher une solution consensuelle. Mais le patron zaghawa a demandé à ses employés ouaddaiens de continuer à exploiter la mine.

L’arabe est ensuite revenu sur les lieux pour interdire l’exploitation de la mine en faisant savoir que ce trou d'exploration fait l’objet d'une contestation entre les deux parties. Compte tenu des multiples problèmes liés à l’exploitation de ce trou, un ouaddaien a décidé de quitter Kouribougoudi à 35 km en direction de Mandjama Sossal.

Quelques jours après, les arabes ont saisi le conseil de sage sur la disparition supposée de cet arabe, le propriétaire de la mine d’or en question. Ils ont accusé le jeune ouaddaien qui est parti à Mandjama Sossal d’avoir enlevé l’arabe. Les arabes ont décidé de prendre en otage les six ouaddaiens prétextant qu'ils sont responsables de la disparition de leur frère.

Nous avons décidé à notre tour de saisir le conseil des sages pour exiger la libération de six des nôtres enlevés par les arabes. Lors de notre confrontation devant le conseil, les arabes ont reconnu avoir enlevé 6 ouaddaiens et ont exigé que l’un des leurs qui aurait été enlevé par un ouaddaien leur soit restitué.

Et qu’est-ce que vous avez fait ?

Nous sommes partis ramener le frère suspecté d’avoir enlevé un arabe devant le conseil des sages. Notre frère accusé d’avoir enlevé un arabe a été traduit devant le conseil de sage. Il a déclaré qu’il est parti à Mandjama Sossal à la recherche de l’or pour éviter des conflits liés à la gestion de cette mine. Il a affirmé qu’il n’a rien à voir avec la disparition mystérieuse de l’arabe.

Quelle était la décision du conseil des sages ?

Le conseil des sages, après avoir suivi attentivement l’accusé, a conclu que le jeune homme ouaddaien mis en cause dans l'enlèvement supposé d’un arabe n’a que 19 ans, ne dispose ni de véhicule, ni d'argent et ne pouvait en aucun cas procéder à l’enlèvement de cet arabe. Le conseil a fini par blanchir le jeune ouaddaien dans l’enlèvement présumé d’un arabe.

Et les six ouaddaiens ont été libérés ?

Non. Pourtant les arabes ont promis de libérer le soir les six ouaddaiens enlevés. A la tombée de la nuit, les arabes n’ont pas respecté leur parole, nos 6 frères ouaddaiens enlevés n’ont pas été libérés.

Quelle était la position des sages qui ont demandé la libération des six ouaddaiens ?

Le lendemain, nous avons de nouveau saisi le comité des sages à qui les arabes ont encore promis de libérer nos frères mais sans que cela n’ait été suivi d’acte sur le terrain. Avec la multiplication des propos des arabes pour libérer les 6 ouaddaiens sans aucun résultat sur le terrain, nous avons décidé d’attaquer la position des arabes dans la nuit de jeudi 27 au vendredi 28 décembre 2018.

Pourquoi n’avez-vous pas privilégié le dialogue même si cela prendra du temps ? 

La position de l’autre côté n’était pas claire. Que des tergiversations et des fausses promesses de libération de nos frères. Nous avons estimé que nos 6 frères auraient été exécutés par les arabes.

Avez-vous une idée des pertes en vies humaines dans les deux camps ? Ne regrettez-vous pas ces conflits meurtriers alors que les arabes et ouaddaiens, malgré des conflits, ont toujours réussi à trouver des solutions et vivre en harmonie ?

Oui, c’est regrettable de s’entretuer mais c’est fait et nous sommes en phase de trouver des solutions car nous sommes obligés de vivre ensemble, en paix. Les morts, quelle que soit l’ethnie, ce sont des humains.

Quelles sont les pertes en vies humaines dans les deux camps ?

Les deux camps ont enregistré des pertes énormes en vies humaines et en matériels. A vrai dire, il est difficile de chiffrer exactement le nombre de morts. Dans le premier affrontement, nous avons perdu deux personnes et quatre ont été blessés, puis les arabes ont fini par nous rendre les armes. Dans le deuxième affrontement nous avons perdu 15 ouaddaiens. De plus, 21 ouaddaiens innocents ont été massacrés par les arabes qui ont tendu une embuscade à une colonne de véhicules des ouaddaiens qui n'était impliquée ni de près ni de loin dans les combats. Ils ont été injustement massacrés. On dénombre la perte de 38 personnes et d’autres sont morts à cause du manque d’eau dans le désert.
 
"Nous sommes appelés à vivre ensemble et trouver des solutions à nos conflits"

Expliquez-nous comment et pourquoi vous, vous êtes affrontés à deux reprises ?

La première attaque était de notre initiative lorsque les arabes refusaient de nous livrer nos frères enlevés. Après, nous avons décidé d’évacuer le lieu de la confrontation pour nous retrouver dans une autre zone. Le lendemain, alors qu’on prenait notre déjeuner, nous avons été surpris par une attaque des arabes appuyés par les arabes Woulad Souleymane ayant quitté la Libye. Ils sont venus massacrer à Kouribougoudi des gens qui n’ont rien à voir avec la confrontation. Ils tiraient sur toute personne de peau noire. Nous sommes revenus livrer bataille. A la tombée de la nuit du samedi 29 décembre, nous nous sommes séparés. Dimanche 30 décembre, le matin, il y avait une accalmie relative avant que l'affrontement ne reprenne le lendemain.

Mais comment pouvez-vous confirmez que les libyens Woulad Souleyman sont venus apporter un soutien militaire aux arabes tchadiens ?

Ce n’est un secret pour personne. Les Woulad Souleyman sont arrivés avec des véhicules militaires et des armes lourdes. Ils vantaient les massacres en postant des vidéos sur les réseaux sociaux visualisées par tout le monde. Il y a aussi des arabes soudanais qui diffusaient à longueur de journée des audios de haine appelant les arabes à massacrer les ouaddaiens et les noirs (nouba). De notre côté, comme vous pouvez le constater, nous avons conseillé aux ouaddaiens de ne pas utiliser les réseaux sociaux pour propager la haine, puisque nous avons créé un comité dont l’objectif est de porter plainte contre Woulad Souleymane auprès des instances internationales.

Ca veut dire que la paix n’est pas pour demain ?

Les Woulad Souleyman ont incendié et pillé tous nos biens. Au Tchad ou ailleurs, des conflits intercommunautaires ont toujours existé et des solutions ont toujours été trouvées entre les frères quel que soit le nombre de morts. Avec les arabes ou toute autre tribu du Tchad, nous sommes appelés à vivre ensemble et trouver des solutions à nos conflits mais il est inacceptable de tolérer l’ingérence d'étrangers qui s’interfèrent dans nos conflits internes dans le but d’attiser la haine et massacrer une ethnie.

N'êtes-vous pas en infraction pour travailler sans autorisation de l'Etat ? N'est-ce pas l'Etat qui vous a demandé de quitter pour éviter de tels conflits meurtriers ?

Nous sommes des gens démunis, des chômeurs qui cherchent à gagner du pain et si l'Etat nous organise comme c'est le cas au Soudan et au Niger, nous travaillerons dans la légalité et payerons des taxes à l'Etat. Au Soudan, il y a des guichets de l'Etat installés sur place qui achètent l'or retrouvé par les orpailleurs. Pourquoi ne pas appliquer cela au Tchad ? A Miski par exemple, les Toubous imposent le paiement de 1,5 gramme d'or par jour et par personne.

L’armée tchadienne n’est pas intervenue pour s’interposer entre les belligérants ?

Non, l’armée tchadienne n’est pas intervenue mais elle a facilité l’évacuation des blessés. Certains blessés ont été acheminés à Faya alors que dix blessés graves ont été évacués à N’Djamena, en passant par Zouarké, transitant par Zouar avant d’arriver à Faya Largeau.

Propos recueillis par Djimet Wiché.