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INTERVIEW

Tchad : "la précarité des jeunes est un terrain fertile à l'insécurité", Djiro Darnadji


Alwihda Info | Par Guillaume Djerane - 16 Avril 2022

Dans un entretien à Alwihdainfo, Djiro Darnadji, doctorant en sociologie de la santé de l'université de Turkye, se prononce sur les mutations dans son pays. Il estime que la précarité des jeunes est un terrain fertile à l'insécurité, au vol, à l'escroquerie et au terrorisme.


Djiro Darnadji, doctorant en sociologie de la santé de l'université de Turkye. © DR
Djiro Darnadji, doctorant en sociologie de la santé de l'université de Turkye. © DR
Alwihda Info : que vous inspire le Tchad aujourd'hui ?

Djiro Darnadji : Actuellement, le Tchad m'inspire un mélange d'inquiétudes et d'espoir. Inquiétudes par rapport à la situation politique et économique du pays extrêmement tendue et qui peut virer au chaos. Mon espoir est fondé essentiellement sur le changement social auquel nous assistons. Beaucoup de choses qui étaient inimaginables au Tchad dans le temps sont en train de s'ancrer petit à petit dans les habitudes d'une frange de la population.

À quel niveau situez vous le Tchad aujourd'hui ? Vous parlez plutôt d'une évolution ou de régression et pourquoi ?

Il est difficile de faire des prévisions en l'état actuel. Un vent de changement est en train de souffler sur le Tchad. Par contre, s'il faut faire une évaluation de la situation des trois dernières décennies et même bien au-delà, sans hésitation je dirais que nous avons régressé et ce sur plusieurs plans.

Hormis la réputation de braves guerriers qu'on s'est faite au delà de nos frontières, à l'intérieur du pays, c'est un échec total. Le tissu social s'est dégradé car en usant du fameux principe de diviser pour mieux régner, on n'a pas donné aux tchadiens la chance de se construire une identité nationale, un symbole commun à intérioriser et dans lequel tous devraient se reconnaître.

Sur quoi êtes-vous fier du Tchad ?

Être natif d'un pays qui est le berceau de l'humanité c'est une grâce et ma plus grande fierté. Je sais qu'un jour viendra où non seulement nos voisins vont nous admirer comme le dit notre hymne mais aussi le reste de l'Afrique et du monde nous citera en exemple.

Dans quels domaines faut-il un changement radical pour un progrès au Tchad ?

Le progrès doit s'inscrire dans le long terme. Ainsi, le domaine qui nécessite un changement radical c'est le domaine de l'éducation. Car une éducation de qualité prédispose au progrès. Il faut aussi souligner que le bon fonctionnement de tous les autres domaines dépend largement de l'éducation. Pour avoir un système de santé solide, il faut un personnel médical bien formé. Pour avoir une administration solide, il faut des administrateurs bien formés. Bref l'éducation c'est la clé.

Quels sont vos propres inquiétudes concernant le Tchad ?

La situation des tchadiens de manière générale m'inquiète beaucoup et celle de jeunes encore plus. De nombreux jeunes ces derniers mois se livrent au suicide et aussi isolés que peuvent être leurs cas, cela est symptomatique d'un mal très profond que vivent les jeunes du Tchad. La précarité des jeunes est un terrain fertile pour les maux comme l'insécurité, le vol, l'escroquerie voire le terrorisme.

Quels conseils prodigueriez-vous ?

Les responsabilités sont partagés à ce niveau. Aux jeunes je dirais de prendre leur destin en main et de ne pas compter uniquement sur l'État. À l'Etat, je suggèrerai la mise en place d'un système de formation lié à l'emploi. Mettre un accent particulier sur le mérite dans les recrutements et faciliter la tâche aux jeunes qui souhaitent se lancer dans l'entrepreneuriat.

Selon vous, quels types d'éducation et de développement les jeunes tchadiens ont hérité ?

RLe système éducatif tout comme de nombreux autres domaines dont ont hérité les jeunes sont défectueux. Sur le terrain du développement, nous sommes à la queue dans presque tous les classements. Le fait qu'une jeune préside actuellement la transition pourrait être bénéfique pour le pays à condition qu'il ne mette du vin neuf dans les vieilles outres.

Comment qualifierez-vous l'ancienne génération des politiques tchadiens ?

Il est évident que la politique est un champ très complexe où seuls les acteurs sont capables de donner les motifs réels de leurs actions. Tout compte fait, je déplore chez l'ancienne génération politique tchadienne d'avoir voulu faire de la recherche du gombo une norme dans la politique au Tchad. Ils ont largement contribué au désintéressement et à la méfiance des tchadiens envers les politiques.

Selon vous, quel type d'héritage national dispose-t-on dans ce pays en 2022 ?

Jusqu'à nos jours, même les symboles de la République n'évoquent pas grand chose chez bon nombre de nos compatriotes. En toute franchise, l'héritage national reste à construire. Pourquoi ? Parce que même notre histoire qui devrait nous servir de ciment est plutôt utilisée pour davantage nous séparer. Et tant que cela va persister, nous allons demeurer un pays peuplé de diverses communautés au lieu d'être une nation.

Bonne ou mauvaise, quelle est la responsabilité des jeunes tchadiens face à leur héritage ?

On ne peut pas poser les mêmes actes en espérant un résultat différent. Les jeunes tchadiens doivent s'inspirer du passé pour agir autrement afin de sortir le pays de son état actuel. Nous jeunes tchadiens devrions placer les intérêts du pays au delà de tout. Les anciens ont roulé pour leur propre intérêt. Aux jeunes de faire le contraire et de rouler pour le collectif.

Dites nous, selon vous, qu'est-ce qui semble difficile entre ce qui a été fait et ce qui reste à faire ?

Ce qui me semble difficile mais pas impossible c'est de faire comprendre au tchadien lambda que sa religion et son ethnie ne doivent pas orienter son choix politique. Il doit cependant tenir compte du fait que le programme social d'un parti politique cadre avec ses aspirations en tant que citoyen. Si nous parvenons à cela, les rébellions, la gabegie, l'opacité dans la gestion de la chose publique vont disparaitre d'elles-mêmes.

En vos propres termes, quel est votre cri de cœur pour le Tchad de demain ?

Le développement obéit à des principes bien établis et la responsabilité nous incombe à nous tous, jeunes, de nous atteler pour un Tchad dont on sera fier. Nous avons toutes les cartes en main, faire exactement comme ceux d'hier ou alors faire mieux qu'eux. C'est là mon cri de coeur pour tous les tchadiens.

Propos recueillis par Guillaume Djerane.