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INTERVIEW

Tchad : le procureur de Moundou dévoile la stratégie face à l'insécurité


Alwihda Info | Par Info Alwihda - 15 Décembre 2019

Le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Moundou, Brahim Ali Kolla, se confie à Alwihda Info. Il a tenu ce samedi matin une rencontre avec les chefs de quartiers, les chefs d'arrondissement, les conducteurs de motos-taxis et les agents de la sécurité routière de la ville de Moundou.

Brahim Ali Kolla évoque une nouvelle stratégie de lutte contre l'insécurité en coordination avec les chefs de quartiers, les chefs d'arrondissement, les conducteurs de motos-taxis et les agents de la sécurité routière de la ville de Moundou. Brahim Ali Kolla annonce également la mise en place prochaine d'un numéro vert, probablement dès janvier 2020. Par ailleurs, il promet des sanctions contres les agents des forces de l'ordre qui monnayent leur intervention auprès de la population et met un dispositif en place pour les traquer.


Le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Moundou, Brahim Ali Kolla. © Alwihda Info
Le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Moundou, Brahim Ali Kolla. © Alwihda Info
Alwihda Info : Monsieur le procureur, vous avez tenu une réunion ce matin. Quel a été l'objectif de cette rencontre ?

Brahim Ali Kolla : L'objectif de cette rencontre c'est de donner plus de force, plus de tonus face au problème de l'insécurité dans la ville de Moundou. Nous avons constaté ces derniers temps que l'insécurité va crescendo, c'est pourquoi personnellement en tant que parquettier, je me suis dit que je suis représentant de la société, je voudrais révolutionner le travail du parquet. Dans le temps, le parquet, s'il est au bureau, il n'attend que les procès verbaux. Il est qualifié et puis il va à l'audience simplement. J'ai trouvé que c'est trop léger comme travail. Il va falloir revoir les choses à nouveau. C'est pourquoi cette fois-ci j'ai décidé après le constat fait, qu'on travaille dès le début, c'est-à-dire qu'en amont, on doit agir. Notre action en amont ça veut dire qu'on doit être avec les forces de sécurité depuis la coordination de l'enquête jusqu'à l'aboutissement d'un procès.

Au lieu d'attendre que le procès-verbal nous vienne directement de ces différentes unités, nous on se déplace avec eux et au demeurant être en contact avec les différents acteurs qu'on a convoqué ce matin. Tout naturellement les clandoman parcequ'ils sont très importants. Nous avons aussi les chefs de quartiers, les chefs d'arrondissement et les agents de la sécurité routière, leur rôle est très important parcequ'ils sont plus proches de la population. C'est sur eux qu'on doit en principe focaliser toutes nos actions et compter sur eux avec des dénonciations pour qu'on puisse relever les défis.

Le constat que j'ai fait, surtout pour ce mois de décembre, depuis le 1er décembre jusqu'au 14, le jour d'aujourd'hui, nous sommes déjà à 58 procès verbaux venants des différentes unités de police et de gendarmerie relatifs aux cas d'agressions, de braquages, de cas de meurtres et autres. Je me suis dit que c'est de trop. Dans ces dossiers, il y en a déjà une trentaine qui sont jugés dont la peine va jusqu'à 10 ans de prison.

La plupart des gens vont être déférés à la prison de Koro Toro, le programme est déjà établi. C'est pourquoi je dis, il ne faut pas travailler seul en vase clos, il faut inviter tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, vont participer à ce que cette action soit effective. C'est pourquoi on a compté sur les clandoman, les chefs de quartier pour qu'ils puissent faire des dénonciations.

Le point qu'on a pour le moment, que les chefs de carré ont évoqué c'est qu'ils n'ont pas de moyens de communication. Sinon, même s'ils ont, ils ont le manque de crédit de communication. Entre-temps, j'ai déjà communiqué avec la hiérarchie. J'ai demandé qu'on mette à notre disposition un numéro vert. Je crois que c'est déjà acquis, d'ici janvier on aura ce numéro vert et les gens vont appeler de manière gratuite. Comme ça, en temps réel nous sommes informés des différentes infractions et nous pouvons agir à temps.

Je crois que c'est une bonne synergie et le mouvement lui-même comme je l'ai surnommé, c'est la synergie d'action contre l'insécurité dans la province de Moundou. Pour le moment, on suppose que les choses vont dans les bonnes conditions et chaque fin de mois, puisqu'on a dit que c'est périodique, on va se retrouver pour faire un état des lieux de l'ensemble des actions qu'on a pu mener pendant le mois, voir est-ce-qu'il y a des manquements, des défaillances, qu'est-ce qu'il faut faire pour que ça puisse être amélioré. Rendez-vous est pris pour la fin du mois de janvier pour voir au plus près les choses. Tout le monde qui était invité, était d'accord avec l'initiative. Ils ont trouvé que c'était salutaire.

Je leur ai dit à la fin qu'on doit faire des descentes dans les différents quartiers, là où on a des soupçons, des suspicions, des indices probants allant dans le sens de la continuelle infraction quelconque, il faut qu'on agisse parcequ'on ne peut pas attendre qu'il y ait des victimes avant de pouvoir agir. Quand le projet est déjà monté quelque part, par un groupe de personnes, il faut qu'on agisse à temps et qu'on essaye de bloquer ce projet pour que ça ne puisse pas aboutir. Maintenant, si jamais ça aboutit, dans tous les cas on va garder cette coordination, cette collaboration. Donc à chaque fois, qu'on soit informé à temps et qu'on agisse aussi à temps.

Monsieur le procureur, quelquefois, il y a aussi des citoyens qui se plaignent du retard ou du refus de certains policiers ou forces de l'ordre d'intervenir quand ils en ont besoin. Est-ce que de ce côté vous pouvez faire quelque chose ?

Oui, effectivement. Ils ont posé ça comme problème tout à l'heure. Ils ont dit, quelques fois quand ils appellent, les forces de l'ordre exigent qu'on leur paye de l'argent avant qu'ils ne puissent se déplacer et venir en secours. Je leur ai dit que c'est une information qu'on m'a donné mais je dis que désormais, si un gendarme ou un policier, appelé par rapport à une situation quelconque, exige un Franc, que la personne raccroche directement le téléphone et qu'on m'appelle. On me donne le numéro de ce gendarme là, moi personnellement je vais l'appeler et ce qui est sûr, une sanction va tomber.

Lui, il est un salarié de l'Etat. Que ça soit un gendarme ou un policier, c'est un salarié de l'Etat, c'est un fonctionnaire de l'Etat. Il n'a pas besoin d'avoir un Franc en dehors de son salaire pour pouvoir agir, son rôle c'est de protéger ces citoyens. Maintenant, si on appelle les secours et qu'ils refusent de venir, c'est une non assistance à personne en danger et comme tel, il va répondre de ses actes.

Désormais, toutes les fois où nous sommes informés de cette situation, on va agir à temps. Ils ont déjà mon numéro qui est disponible 24 heures sur 24. A tout moment je leur ai demandé de m'appeler, sans hésitations. Ils faut qu'ils m'appellent et qu'ils dénoncent, soit les dérives de la police, de la gendarmerie ou des citoyens véreux. Il faut qu'ils dénoncent ça et moi, je vais agir à temps.

Monsieur le procureur, certains autochtones ont toujours dit que la question de la sécurité concerne les forces de l'ordre, l'administration à un certain niveau mais aujourd'hui vous associez les clandoman et autres. Est-ce que vous pensez que c'est la bonne stratégie ?

Eux, ils ne sont pas des agents de sécurité mais ils sont des collaborateurs. La police et la gendarmerie à elles seules ne peuvent pas faire ce travail, il faut toujours avoir des gens à côté, des gens tapis dans l'ombre qui peuvent vous informer en temps réel et à temps, des informations réelles avec des indices probants, comme ça dès que vous descendez sur le terrain, vous avez tous les éléments. Parceque quand un brigand voudrait faire quelque chose, ou qu'un braqueur voudrait poser un acte illicite, dès qu'il voit quelqu'un en tenue, il se réserve de poser l'acte, il sait qu'il va être appréhendé par cette personne. Or, quand c'est une personne civile connue de tout le monde mais il sait qu'on ne connait pas exactement son travail, ou les clandoman par exemple qui sont en contact direct avec la population, ils connaissent mieux que quiconque qui fait quoi, qu'est-ce qui se passe quelque part. Ils vont dénoncer. Surtout les chefs de quartier, ils sont plus proches de la population. Eux ils ne sont pas directement les forces de sécurité mais ils aident plutôt les forces de sécurité à pouvoir arriver de manière effective à réaliser leur action.

Je crois que c'est parceuq'on ne les a pas associés au début que l'insécurité va de manière galopante. Maintenant, on va faire le test. Désormais ils sont associés, ils ont nos numéros, ils vont nous appeler à temps, on va faire un test et surtout je voudrais vous apprendre que j'ai mis un prix aux chefs de quartier, aux clandoman. Chaque deux mois, je vais primer ceux qui font un bon travail, c'est-à-dire que si un chef de quartier fournit un bon travail, un clandoman fournit un bon travail, qu'il nous fait des dénonciations qui sont réelles et effectives, moi je vais le primer. D'abord on le décore, et on va lui donner un prix qu'on a gardé silencieux. 

L'objectif c'est de faire participer tout le monde. Même le citoyen lambda, dès qu'il voit une opération illicite quelque part, dès qu'il sait qu'il y a un projet qui est entrain d'être monté contre un autre particulier ou une institution quelconque, il faut qu'on soit signalé à temps, comme ça, ça nous permettra de prendre toutes nos dispositions et réagir aussi à temps, au lieu d'attendre pleurer les morts. Il faudrait qu'on prenne nous mêmes les choses en main. 

La sécurité en réalité c'est l'affaire de tous. Les forces de sécurité c'est parce que c'est leur travail simplement, sinon la sécurité c'est l'affaire de tout le monde. C'est tout le monde qui est éventuellement victime un jour parce qu'on le veuille ou non, aujourd'hui avec ce qui se passe. Vous avez par exemple la semaine dernière le commissaire ST (sureté territoriale, Ndlr) qui a son propre fils qui a été braqué, on lui a tiré dessus à bout portant. Actuellement, il a les deux jambes fracturées. Sa moto a été emporté. Un policier a été agressé la semaine passée. Tout le monde est potentiellement victime dans ces dossiers là, c'est pourquoi tout le monde doit mettre la main à la pate. On n'a pas besoin d'autres policiers ou gendarmes pour être forces de sécurité, tout le monde doit d'une manière ou d'une autre collaborer. On ne leur demande pas d'aller agresser les gens au quartier mais on leur demande simplement de faire des dénonciations objectives, ça nous permettrai effectivement de prendre nos dispositions à temps.

Propos recueillis par Golmen Ali.