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ANALYSE

Le pouvoir, rien que le pouvoir, tout pour le pouvoir !


Alwihda Info | Par Kadar Abdi Ibrahim - 20 Avril 2015 modifié le 20 Avril 2015 - 07:07

Au moment où l’Afrique s’apprête à organiser plusieurs élections présidentielles entre 2015 et 2017, étrennée par la présidentielle nigérienne, il convient de s’interroger sur une question : Pourquoi s’accrochent-ils-tous au pouvoir ?


De Kadar Abdi Ibrahim, enseignant de mathématiques à l’université de Djibouti

Au moment où l’Afrique s’apprête à organiser plusieurs élections présidentielles entre 2015 et 2017, étrennée par la présidentielle nigérienne, il convient de s’interroger sur une question : Pourquoi s’accrochent-ils-tous au pouvoir ?

« Le pouvoir, rien que le pouvoir, tout pour le pouvoir ! » telle est la formule, pour peu qu’elle en soit une, phare des dictateurs. Affaiblis, boitant ou encore sur fauteuil roulant, elle monopolise leur esprit, occupe leurs pensées, créant par la même occasion une atmosphère politique crispée. Ils y cogitent chaque matin en se rasant devant leur miroir jusqu’à écharper leur épiderme.

Tout chez eux respire l’amour insatiable du pouvoir éternel, échafaudant mille et un scénarios pour le garder, utilisant des arguments tout aussi spécieux que ridicules, adoptant une position de défiance face à la population, s’entourant généralement d’un capharnaüm de louangeurs qui se suent à nous décrire l’hagiographie des tyrans et de courtisans pâmés devant ces despotes qui sont pourtant loin des matamores du verbe.

Comme l’a si bien dit James Freeman Clarke : « Un homme d’Etat pense aux générations futures, un politicien à la prochaine élection » ; une fois élus sur un coup de force, rempilant mandat sur mandat grâce aux fraudes légitimées, voilà qu’ils pensent déjà à la prochaine et repartent en campagne le lendemain de leur élection rendant le pouvoir inexpugnable.

Oui, pourquoi s’échinent-ils autant à rester éternellement sur le trône ? Pourtant, me direz-vous qu’il n y a rien de nouveau à griffonner sur la question. Que tout a été analysé autant sur les influences nationales qu’internationales. Que tout a été écrit sur les rassemblements de « pleurnicheries » de soutien organisés à coup des deniers publics par des copains et des coquins qui s’époumonent les larmes aux yeux et macèrent dans une amertume feinte en donnant des cris d’encensoir plus appuyés que d’ordinaire « Oui pour un énième mandat ! » ou encore « Le peuple vous réclame ! Restez ! Restez ! Restez ! ». Rassemblements qui, surveillés et encadrés comme le lait sur le feu, ressemblent davantage à une fanfaronnade exhibitionniste qu’un vrai soutien populaire.

Que tout a été commenté sur leur népotisme, sur leur penchant pour l’argent, pour leurs frasques. Que tout a été dit et redit sur le sujet. Oui. Je vous le concède. Il est, par conséquent, tout à fait oiseux que je revienne là-dessus. A ce titre, pour ajouter mon grain de sel, il est bon de relever, chemin faisant, les raisons inhérentes au soi, qui, si elles ne sont pas combattues, expliquent en grande partie l’attachement et la longévité au pouvoir.

Toutes se résumant à la même et une question suivante : De quoi demain sera fait ?

1- Angoisse dérivée de l’inaction

Ces dictateurs ont tous un leitmotiv en commun : celui de n’exister que pour une seule activité. Pas n’importe laquelle. Celle d’exercer uniquement le pouvoir. Quitter le « fauteuil » crée chez eux, un relâchement prélude à une inaction entraînant une angoisse qui leur donne l’impression de ne servir absolument à rien. Scientifiquement appelée « l’angoisse de l’ennui » par les psychiatres, elle se manifeste généralement par des sensations d’impuissance, d’inanité, de désadaptation, de désespoir, qui, poussée à l’extrême, se transforme en une angoisse de mort.
Ils s’ennuient et végètent donc loin du pouvoir, de la sphère décisionnelle et surtout de la vie tumultueuse qu’ils menaient dans la cour des grands.

2- Peur de la fin

L’idée de repousser à chaque fois leur départ au prochain mandat, n’est pas s’en rappeler chez ces dictateurs, cette peur que tout être humain a de la Fin, la suprême étant la mort, loi physique, inflexible, imposée à l’homme et qui arrive le plus souvent quand on ne l’attend pas. Rares sont les personnes qui, conscientes de cette effroyable fatalité programmée de l’être humain acceptent de se résigner. Au contraire. « La crainte de la mort n’est pas naturelle ; elle est le produit de cet art funeste au genre humain qu’est la médecine » disait Jean Jacques Rousseau. Pas seulement ! Nous nous ruons tous, aussi, dans cette bulle technologique à la recherche du miracle, de la nouvelle trouvaille scientifique pour dit-on « lutter contre la mort », expression la plus galvaudée de ces derniers temps. De fait, on ne saurait trouver meilleur parallélisme entre la crainte de la mort, l’ultime, et cette frénésie de la peur de quitter le fauteuil qui les absorbe et les perd jusqu’à l’infatuation.

Et d’ailleurs, n’apprenons-nous pas, toujours, quelques mois après la fin de leur règne, subitement, leur décès ? A en croire qu’ils pressentent, sans doute, eux même, que la fin de leur règne correspond inéluctablement à celle de leur vie. Il s’agit donc, dans leur logique déprimante, d’un cercle vicieux : Ils quittent le pouvoir, deviennent inactifs, arrêtent de vivre, et finalement se meurent à petit feu.

3- Crainte de la disgrâce

Cette crainte, elle, provient particulièrement des éventuelles fautes commises pendant leur règne générant un fort sentiment d’hostilité entre tenants du pouvoir au paroxysme de leur règne, puant de gloire, abusant du crachoir, qu’aucune règle n’arrête et opposants criminalisés, embastillés pour délits d’opinions, torturés dans les geôles et dont toute manifestation politique est réprimée dans le sang. N’est pas surprenant dès lors, qu’une relation amère, pleine de méfiance, s’installe entre les dictateurs et les opposants. Il est certain que ne bénéficiant plus de l’immunité sans leurs postes de président « à vie », les dictateurs pensent, que les opposants, bouchés à l’émeri, une fois arrivée au pouvoir, vont à leur tour leur infliger des camouflets. La hantise de ces tyrans, devenue plaie chronique qui les ronge, est de ne point tomber sous le couperet de la règle du « chacun à son tour » menée par une opposition immature, ayant la main tranchante, fraîchement installée au pouvoir s’activant de fort belle manière pour les descendre en flammes et dont l’un de « premier souci » serait de les traîner dans des multiples procès politiques sans fin sous couvert d’une reconstruction nationale.

Qu’on ne s’étonne donc plus, chez ces dictateurs, que cette obsession d’avoir constamment le couteau sous la gorge, cette idée fixe d’être engluer sous des machinations et des cabales, cette crainte cauchemardesque de tomber en disgrâce sans que peu de gens ne s’en émeuvent, les poussent à rester indéfiniment au poste.

4- La nostalgie du passé

La vacance du poste provoque la perte de privilèges d’ex-Chefs d’Etat. C’est connu ! Se creuse, alors, un décalage entre leur passé de Présidents-tyrans, auréolé d’une dimension internationale, baignant dans un flot de toute puissance, qui donne le tournis, dans lequel ils semblent plus altiers, menant un train de sénateur sans dissimuler le plaisir qu’ils prennent, et leur futur, qui, lui, s’ancre davantage dans le vécu des gens ordinaires et dont le succès se trouve derrière.

Un changement de statut radical dont la prise de conscience renvoie à la nostalgie du passé, sensation se déroulant en trois (3) étapes. Tout d’abord, par un refus. Refus d’accepter que ce qui a été ne sera plus. En d’autres termes, rien ne sera plus comme avant pour eux. Le refus, laissant place, ensuite, à un mécontentement de leur situation loin de leur convenir. Et enfin, dans l’impossibilité d’y apporter le moindre changement, le mécontentement aboutit à une résignation qui les plonge dans un profond désarroi.
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Pour conclure, il me semble, pour faire table rase du passé, qu’une révolution est à mener dans les esprits dans les deux camps et ne pas rester sourd comme un pot. Du côté de ces présidents-tyrans africains, il s’agit de développer l’idée d’un recul sur soi pour dépassionner cette relation qu’ils entretiennent avec le pouvoir et de déconstruire ce réflexe de survie qui les visse et cramponne au « fauteuil ». Il revient, évidemment, à toute opposition ayant souffert des affres d’un tyran, d’oublier l’étendue des exactions et de réussir à sceller un pacte rassurant ces dictateurs. Le salut d’une alternance sereine ne passe que par ce processus d’introspection respectif.

Kadar Abdi Ibrahim