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INTERVIEW

Pr Armand Leka Essomba : « Les exclusions et indicateurs de dégradation de la vie gagnent en ampleur »


Alwihda Info | Par - 15 Octobre 2021

Le chef de département de sociologie de l’Université de Yaoundé I s’exprime au terme du colloque national sur la question sociale au Cameroun, qui a eu lieu du 6 au 8 octobre 2021 à Yaoundé.


Pr Armand Leka Essomba : « Les exclusions et indicateurs de dégradation de la vie gagnent en ampleur »
Professeur, quel est le sens que l’on peut donner à l’organisation d’un colloque sur la question sociale au Cameroun aujourd’hui ?
En scrutant le Cameroun sous toutes ses coutures aujourd’hui, un constat se dégage : les inégalités, les exclusions et les indicateurs de dégradation d’une vie humaine accomplie, ont gagné en ampleur.
Quelques domaines constituent des indicateurs du stress collectif: l’accès à l’emploi et à un emploi décent, l’accès aux soins de santé, l’accès à l’éducation et l’accès à un logement décent. La question sociale, ce sont toutes ces questions qui fondent dans un Etat, le sentiment de justice sociale et de communauté de destin, ingrédients indispensables pour la légitimation continue de l’Etat. Bien prise en charge, elle constitue un instrument essentiel de cohésion sociale, qui par-là même, concourt à la paix et l’insertion sociale. En favorisant la solidarité nationale, elle peut contribuer à la dignité humaine, à l’équité et à la justice sociale, notamment dans ce contexte de mondialisation et d’ajustement critique des politiques néolibérales.
L’expérience de fratricide ensanglantée qui se vit dans les régions du Nord-ouest et du Sud-Ouest, avec un fantasme de divorce et de séparation ajoute à l’urgence qu’il y avait à inviter les experts en sciences sociales, pour un grand dialogue scientifique, afin de mieux problématiser cette question critique du Cameroun contemporain.

Le colloque a été organisé en hommage à Jean-Marc Ela. Qui est-il et pourquoi lui rendre hommage ?
Ce colloque n’est qu’une manière de prolonger « ses funérailles intellectuelles ». Jean-Marc Ela fut un sociologue et théologien de grande renommée. Il a longuement enseigné au Département de Sociologie de l’Université de Yaoundé. Particulièrement fécond, il nous a quitté en décembre 2008 en laissant derrière lui une pensée sociologique particulièrement dense et originale. Cette pensée sociologique intègre une diversité imbriquée de champs : l’éducation et ses systèmes d’inégalités ; les trajectoires rurales et urbaines de l’Afrique contemporaine ; la crise de l’omniprésence de l’Etat confronté aux rationalités paysannes ; les formes populaires de critique du pouvoir, de l’argent et de l’ingérence ;les formes de créativité du « monde d’en-bas » et la renaissance africaine ; les fondements sociaux de l’accumulation économique ; la dialectique fécondité migrations ; la recherche pour le développement et enfin la dialectique du rapport entre science, pouvoir et société.
Il a su articulé des problématiques transversales et enchevêtrées à travers lesquelles, l’on perçoit sa « passion » pour les « pauvres » : les paysans, les jeunes sans travail, les femmes déclassées, les laissez-pour compte de la vie souhaitable, bref ce qu’il appelait « le monde d’en-bas », qui pour l’essentiel, exprime dans nos sociétés, aujourd’hui, des figures sociales de la vulnérabilité. Toute sa pensée sociologique est structurée autour de la question sociale, dans une perspective africaine.

Quels auront été les principaux constats, ainsi que les premières conclusions de ce café intellectuel ?
Les constats se sont articulés autour de six axes d’observation : les nouveaux visages de la précarité et de l’exclusion sociale ; les nouvelles fractures sociales, culturelles et identitaires ; l’évaluation des politiques sociales dans leur genèse et dans leur évolution ; les crises sociales et les réponses institutionnelles qui leur sont données et enfin, la question foncière et les nouvelles formes de luttes sociales qui émergent. Un moment important aura été aussi consacré à réfléchir à la question sociale dans une perspective culturelle et littéraire. Partout, le constat qui émerge indique une dégradation de la perception des indicateurs souhaitables. En problématisant ces questions la centaine d’experts présent invite confirme l’intuition de départ. La question critique au Cameroun aujourd’hui, c’est la question sociale autour de laquelle, il est urgent de se pencher si l’on souhaite anticiper sur les explosions quasi inévitables qui se profilent demain.

Le colloque s’est achevé par une importante table ronde sur les grands problèmes sociaux du Cameroun contemporain. Que pouvons-nous en retenir ?
L’on a tenu à clôturer ce colloque par cette importante table ronde qui aura été particulièrement courue. L’amphi 700 de l’Université de Yaoundé I était aussi plein qu’il ne l’a plus été ces dernières années. Les universitaires de très haut niveau qui y ont été conviés ont permis à un auditoire attentif, interactif et critique, de mieux entrevoir la complexité et la délicatesse des problèmes majeurs qui affectent le Cameroun contemporain.
Cela a été le cas avec la problématique des tensions communautaristes abordée par Valentin Nga Ndongo ; la problématique de l’usage des médias sociaux et de leur implication avec Charles Boyomo Assala; de la criminalisation du social abordée par Motaze Akam ; de la problématique de la mémoire et de la réconciliation abordée par Charly Gabriel Mbock ; de la problématique de l’inclusion sociale et du genre abordée par Viviane Ondoua Biwole ; de la problématique de l’Etat unitaire décentralisée abordée par Mathias-Éric Owona Nguini ou enfin de la problématique de la culture et des langues nationales abordée par Richard Laurent Omgba. Il ressort une certaine urgence à écouter nos penseurs si l’on souhaite échapper aux troubles et aux explosions générées par des transitions culturelles et politiques.