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Tchad : 3ème partie de l'entretien avec Succès Masra, leader des Transformateurs


Alwihda Info | Par - 25 Décembre 2019

« Faire ce diagnostic de vérité sur (…) nos attitudes du passé (…) nos comportements (…) nos pratiques de leadership qui nous ont conduit à la situation actuelle » ; « Il faut pardonner tout le monde » ; « aucune ethnie, clan, groupe ne doit se poser des questions sur sa sécurité pour demain » ; « les anciens chefs d’État doivent être capables (…) de prendre le thé (…) manger du gombo et du kissar avec le nouveau président et d’être consultés sur des enjeux majeurs (…) ayons ce réflexe protecteur et bienveillant » ; « pour transformer nous n’avons pas besoin de s’opposer » ; « les chefferies font partie de notre identité » ; « le Tchad a besoin de tous ses officiers, de toute son armée » ; « laissons les populations au niveau des provinces élire leurs gouverneurs » ; « les tchadiens, chaque jour, ont l’agriculteur et l’éleveur dans leur plat (…) ; « Nous proposons d’investir 100 milliards (…) » ; « Je ne vais pas vous citer là où je rentre mais je discute sur le plan militaire, sécuritaire, partout » ; « les idéaux des transformateurs sont libres de droits d’auteur » ; « il y a des tchadiens compétents pour assurer tout le reste même sur le plan sécuritaire » ; « je ne crois pas en un homme qui connaît tout » ; « il peut aller se reposer à Amdjarass, on va lui confier des missions s’il veut continuer à servir » ; « nous devons être capables de convaincre ».


QG des Transformateurs. © DR
QG des Transformateurs. © DR
Après les publications de notre dossier spécial entretien avec le président du parti politique "Les Transformateurs", les 23 octobre (première partie de l'entretien) et 2 novembre (deuxième partie de l'entretien) derniers, nous vous proposons la troisième partie. 

A propos de cette lettre en préambule, vous parlez de mesures de justice que vous invitez à prendre et vous demandez aussi à oser ce qui n’a jamais été fait. Quelles sont ces mesures de justice ? Si ça renvoi à vos réponses précédentes alors inutile d’y répondre mais est-ce qu’il y a précisément quelque chose que vous vouliez faire comprendre aux tchadiennes et tchadiens ?
 
Je voudrais dire aux tchadiens, au nom des Transformateurs, que nous ne pensons pas qu’il peut y avoir un nouveau départ sans justice. Mais il ne peut pas y avoir un nouveau départ pour quelques uns et un frein ou une prison ou un lynchage pour les autres. Donc, nous les invitons à faire un diagnostic de vérité. Vous savez quand vous allez voir le médecin, même si vous n’aimez pas son visage, vous, vous attendez à ce qu’il vous dise exactement la température qui est dans votre corps. S’il fait un mauvais diagnostic, c’est pas bon. Si c’est 40° et qu’il vous dit 37°, il se trompe. Donc il faut qu’il vous dise ce diagnostic là. Osez ce que nous n’avons jamais fait, faisons le diagnostic. Nous avons proposé notre diagnostic, un bref état des lieux, où en sommes nous dans notre pays. Nous invitions les tchadiens à faire ce diagnostic de vérité sur ce que nous avons essayé et qui n’a pas marché, sur nos attitudes du passé, sur nos comportements, sur nos pratiques de leadership qui nous ont conduit à la situation actuelle. Sans volonté d’indexer qui que ce soit, mais dans une objectivité d’analyse, de faire ce diagnostic de vérité.

Ensuite, de dire, une fois qu’on a fait ce diagnostic là, il faut de la justice. La justice c’est de pouvoir permettre à tout le monde d’avoir une chance. Dans la Constitution, serment confessionnel par ci, exclusion de certaines personnes par là, concentration des pouvoirs seulement pour une personne, des nominations fantaisistes, etc. Il faut cette justice là mais la justice aussi en terme de réparation. Par exemple, des gens qui ont manifestement subis des torts, il y a des gens dont les biens ont été arrachés dans ce pays, il y a des gens qui ont été tués, il y a des gens qui ont perdu leurs parents, qui ont été victimes de tous les régimes, ne nous arrêtons pas à un régime, tous les régimes qui se sont succédés au Tchad ont eu leurs torts, leurs moments de bavures. Vous savez, il y a un des versets dans le Coran que j’aime le plus, c’est quand il est dit que quiconque tue un Homme, tue l’humanité ; quiconque sauve une vie, sauve l’humanité. Sauvons ces vies d’avenir, sauvons l’humanité. Mais ces vies qui ont été emportées là, que ce soit 40.000 personnes, 10 personnes, 80.000 personnes, 100 personnes ou 2 personnes, la vie humaine n’a pas de prix. Donc si nous voulons condamner les bavures du passé, condamnons toutes les bavures du passé avec bienveillance pour chacun des acteurs, c’est fondamental. Du coup, je crois en une justice pour l’ensemble des victimes de nos erreurs et nos fautes communes. Il faut que nous soyons capables de faire ce travail là. Et puis, prenons des mesures d’avenir, de pardon national. Je crois que le Tchad ne sera pas fondamentalement inscrit dans un nouveau départ si on a condamné seulement les gens issus d’un seul régime du Tchad et qu’on ne veut pas condamner les autres. Il faut pardonner à tout le monde. Pour être très, très concret, je pense que quelqu’un comme Hissein Habré, il faut avoir l’audace, dans une dynamique globale, de s’inscrire dans un pardon national qui doit le concerner lui aussi et tous ceux qui ont collaboré avec lui, qui encore certains existent encore aujourd’hui, mais pardon aussi pour le régime de Tombalbaye qui a aussi eu ses moments de bavures, pardon aussi pour le régime de Goukouni. Les tueries de masses entre Hissein Habré et Goukouni se battant ici à N’Djamena ont emportées aussi des vies humaines. Pardon aussi pour le général Malloum qui, en abandonnant le pays dans une sorte d’élan de générosité, l’a laissé en feu et en sang. C’est sa responsabilité aussi, le général qui s’enfuit quand le pays est en feu et à sang, ce n’est pas acceptable. Pardon aussi pour le président Lol, paix à son âme, mais qui dans son élan peut être d’être d’accord avec tout le monde peut permettre de ne rien faire, de laisser les choses et non pas dessiner un avenir meilleur. Parce que s’il l’avait fait, on ne serait peut être pas dans la situation actuelle. Pardon aussi pour les crimes commis sous le régime de celui qui est encore à la tête de notre pays aujourd’hui, M. Déby. Si nous ne sommes pas capables de nous inscrire dans ce pardon, pas un pardon qui crée encore les conditions de la même chose demain, un pardon qui aura mis les institutions aussi qui permettent de protéger l’avenir, de ne plus répéter les choses.

C’est pour ça que moi qui suis là, j’ai démissionné de l’international pour m’engager définitivement en politique parce que je pense que le leadership actuel du Tchad est un médiocre leadership, mais je n’ai pas de haine. Nous proposons une porte de sortie honorable à Monsieur Déby, pour peu qu’il peut accepter de comprendre ces enjeux là et de s’inscrire dans une histoire nouvelle. Mais je ne pense pas qu’il y aura fondamentalement un nouveau départ pour tous les tchadiens, si certains doivent être dans une peur de condamnation. Je veux un Tchad de demain où aucune ethnie ne doit se poser des questions de sa sécurité, aucun clan ne doit se poser des questions de sa sécurité, aucun groupe ne doit se poser des questions sur sa sécurité pour demain. Je voudrais un Tchad qui doit être protecteur pour tous les tchadiens pour demain, qui doit être capable de regarder cette histoire là avec ses plus et ses moins, et avoir la grandeur pour s’inscrire dans ce Tchad de demain. L’enjeu fondamental il est là pour l’avenir donc c’est pour ça que seul un dialogue exigeant, de vérité, mais de justice et de pardon national va nous permettre de nous y inscrire.
 
Ce que je vous dis, je veux vous confier, c’est parfois impopulaire dans certains milieux, je comprends, il y a des gens chargés des droits de l’Homme qui ne jurent que par attendre qu’un jour on amène le président actuel devant les institutions des droits de l’Homme. C’est leur voeu le plus cher. Il y en a qui se sont battus 17 ans pratiquement pour obtenir la condamnation du président Hissein Habré. Pour ceux là, et moi qui suis là qui vous parle, quand je suis né, on a passé des mois en brousse parce que les FAN venaient bruler des maisons, etc. J’ai des oncles qui ont disparu, qu’on n’a plus jamais revu, donc moi je l’ai vécu aussi dans ma chair. Il y a aussi des tchadiens de tous les régimes qui ont vécu tout ça dans leur chair. Il n’y a pas seulement que ce régime. Toutes nos bévues ont été de régimes en régimes à des degrés divers certes, je ne suis pas naïf. L’obscurantisme, il n’y a pas une obscurité plus noir. L’obscurité c’est l’obscurité. Le dénominateur du mal c’est le mal. Avec cet élan de générosité, aussi de capacité à avoir des grandeurs collectives qui s’inscrivent dans l’avenir, nous devons être capables de pardonner à chacun. L’enjeu il est là. C’est pour cela que pour nous, ces propositions que nous mettons sur la table, nous ne les avons pas conçues avec les yeux de politiciens. Nous les avons conçues avec des yeux de gens qui veulent servir seulement leur pays, du bon sens et une vrai volonté de laisser quelque chose de plus grand que nous tous réunis. C’est ça qui dois nous interpeller tous. Je demande à chaque tchadien, et moi qui suis là qui vous parle, je suis d’une génération issue d’après la guerre. Toutes ces dérives des années passées, 79 est passé par là, 80 est passé par là, nous autres nous sommes nés, quand j’entrais à l’école, le président actuel prenait le pouvoir il y a 30 ans. Toutes ces choses du passé, nous n’en sommes responsables pour rien. Nous sommes une génération post-guerre, et c’est la majorité des tchadiens. Qu’est-ce que nous voulons, c’est d’un dialogue inter-générationnel intelligent qui nous permet de prendre le relai et de porter ce Tchad vers autre chose.
 
Nous ne sommes en rien responsables d’aucun crime, d’aucune bévue qui a été commise, mais nous voulons avoir la même objectivité vis-à-vis de tout le monde. Il y en a qui disent, parce qu’ils sont issus de l’ethnie d’une personne ou bien d’un président, ils ne jurent que par ce président là, sans avoir la possibilité de regarder les choses objectivement. Mais en quoi un Gourane doit avoir forcément une responsabilité vis-a-vis de ce que le président Hissein Habré a fait ? En quoi un Toubou doit avoir une responsabilité vis-a-vis de ce que le président Goukouni a fait ? En quoi un Sara doit avoir une responsabilité forcément dans ce que le président Malloum, le président Tombalbaye ou autre a eu à faire ? Et en quoi un Zaghawa doit forcément être responsable de ce que le président Déby fait parce qu’il est issu de son ethnie ? Tout ça, ça doit changer. La vraie chose c’est être tchadien et tchadienne. Ce réflexe de responsabilité collective d’indexer les gens parce que tel président est issu de tel ou tel partie, nous devons arrêter avec cela. Parlons tchadiens, parlons de l’avenir du Tchad avec tous les tchadiens et les tchadiennes. Là est l’enjeu. Vous voyez que ça, on n’a jamais essayé. C’est pour ça que nous demandons aux tchadiens d’oser ce que nous n’avons jamais encore osé. Je vous le dis à coeur ouvert, sans me poser des questions de la popularité de certaines choses que je dis, il y en a qui me disent, tu peux pas venir parler de pardon au président Hissein Habré alors qu’on s’est autant battu pour obtenir…

© DR
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C’est la même chose qu’on a dit à l’ex-président Nelson Mandela…
 
Oui voilà. Il faut avoir l’élan de pardonner mais tout en protégeant l’avenir. Il faut les deux jambes. Il ne s’agit pas d’un pardon pour recommencer. De la même manière, autant on peut reprocher des choses à ce président Déby, on lui dit, s’il a l’élégance, la sagesse finale de savoir quitter par le haut les choses, de pouvoir laisser un Tchad d’avenir, les tchadiens peuvent être consultés dans la nécessité de le pardonner et de lui donner un rôle. Le destin a voulu, par ces 30 ans qu’il a passé à la tête de notre pays sur les 60 ans de l’indépendance de notre pays, ça montre quand même qu’il a joué un rôle.
 
Moi j’ai, en bien ou en mal, là n’est pas la question. Soyons capables aussi demain de nous projeter dans un Tchad d’avenir où les anciens chefs d’État doivent pouvoir être capables de venir prendre du thé sur un tapis avec le nouveau président, ou bien de venir manger du gombo et du kissar avec le nouveau président et d’être consultés sur des enjeux majeurs.
 
Qu’est-ce que nous faisons de nos anciens chefs d’État ? Nous les trainons partout ? Non. On traine la nudité de son père même s’il a fait des erreurs ? Non. Ayons donc ce réflexe là aussi, protecteur mais bienveillant, en disant mettez-vous à côté, il y a des énergies nouvelles. C’est tout ça que nous appelons des choses que nous n’avons jamais pu oser. Dans le cadre d’une intelligence collective dans un dialogue ouvert, vous pouvez compter sur nous pour venir défendre ces voix-là. Voilà l’enjeu pour l’avenir, pour notre pays.
 
Qu’avez-vous pensé de l’intervention militaire française lors de l’incursion rebelle de février 2019 ?  Puisque vous en parlez dans vos propositions des interventions étrangères.
 
Oui, j’ai fait une déclaration au moment où cette intervention a eu lieu. J’étais aux États-Unis pour le dialogue sur la transformation du Tchad. Je suis allé à Harlem sur les pas de Sankara faire un discours sur l’implication de la diaspora devant les tchadiens de la diaspora, j’ai eu l’occasion d’intervenir à la Voix de l’Amérique sur cette question. Soyons très, très clairs. Les tchadiens ne veulent plus de la rébellion. Si la rébellion était l’élément qui permettait d’apporter la solution aux tchadiens, ça se saurait. Le président actuel, c’est un ancien rebelle qui a pris le pouvoir par les armes, utilisant d’ailleurs les mêmes itinéraires. Si c’était la solution, ça se saurait. Tous les régimes se sont succédés au Tchad par la rébellion mais on a vu les résultats. Je dis même, l’actuel président du Tchad avait plus d’arguments de rupture pour oser prendre les armes comparativement aux autres frères tchadiens qui ont encore les armes aujourd’hui. Lui, il avait encore plus d’arguments de rupture avec l’ancien régime dont il était un des acteurs majeurs pour pouvoir faire cela. Donc, il y a toujours un argument. Les tchadiens ne veulent pas de la rébellion. Je ne me vois pas, moi, applaudir l’arrivée d’une rébellion pour remplacer un autre chef qui est venu par la rébellion, qui a passé 30 ans au pouvoir.
 
Donc vous soutenez cette intervention ?
 
Non. Permettez-moi d’aller au bout. Je suis quelqu’un qui a deux jambes. Un Homme ne choisit pas entre une jambe gauche ou une jambe droite, j’ai les deux jambes donc je vais aller au bout du raisonnement pour que vous voyez. Pas de rébellion. Je n’y crois pas, nous autres on a fait le choix démocratique mais nous voulons dire que le Tchad de demain doit se bâtir avec tous les rebelles aussi qui doivent rentrer au Tchad, pour peu qu’on mette sur pied un système qui va leur permettre de croire à nouveau parce qu’ils ont des arguments qui sont audibles pour certains. Parmi eux, il y a des rebelles patriotes et y’a des mauvais rebelles, mais leur choix de méthode, ce n’est pas mon choix de méthode. De la même manière qu’il y a des hommes politiques véreux dans les 200 partis, qui font autant du mal aux tchadiens, autant qu’il y a des hommes politiques sincèrement engagés pour le Tchad. Partout, il y a du bon et du mauvais. Il faut prendre le meilleur de chacun d’entre eux. Et si tous les rebelles étaient mauvais, il y a eu des rebelles qui ont fait 25 ans à combattre le régime actuel, qui se sont retrouvés maintenant comme conseillers, etc. Il faut arrêter cette histoire que tous les rebelles sont à jeter. C’est une hypocrisie. Je veux un Tchad de demain dans lequel les rebelles vont venir. Je ne veux pas un nouveau pouvoir qui se changera par la rébellion. De la même manière, nous ne voulons pas le statut quo non plus.
 
Autant la rébellion qui doit venir prendre le pouvoir, non n’en voulons pas, autant nous ne voulons pas le statut quo. Entre les deux, organisons quelque chose. Le statut quo nous conduira au chaos. La rébellion va nous conduire encore au chaos. Et même, disons autre chose, une révolution par la rue simplement, si on ne fait rien, va aussi nous conduire quelque part au chaos. Ça veut dire quoi, en toute sincérité, je n’applaudis pas l’arrivée de la rébellion et je n’aurais pas souhaité qu’on ait à devoir faire intervenir la France pour stopper l’arrivée de la rébellion parce qu’on aurait déjà résolu le problème entre nous même en amont grâce à ce dialogue que nous proposons pour un nouveau départ. Dire « je condamne » simplement, ce serait comme dire que je souhaite l’arrivée des rebelles. Non. Je ne souhaite pas l’arrivée des rebelles au pays mais de la même manière, je dis que ce régime-là, nous devons changer de leadership et organiser l’alternance. Le mot il est là, le Tchad a besoin d’alternance et le Tchad est prêt à l’alternance. Tout ce qui doit aider le Tchad doit avoir les deux jambes. Autant faire en sorte que la rébellion ne soit pas l’option de l’avenir, autant faire en sorte que le statut quo ne soit pas l’option de l’avenir. Entre les deux, c’est créer un système démocratique dans lequel tous les rebelles pourront aussi rentrer.
 
Mais à aucun moment vous ne parlez de l’intervention militaire, de votre position, de votre appréciation. Il y a une intervention militaire qui a été obligé de stopper les rebelles.
 
Je vous renvoie à quelque chose, la première intervention militaire au Tchad, vous savez ça date de quand ? Est-ce qu’il y a eu du nouveau ? Rien n’a changé. Est-ce que nous sommes sortis de l’auberge ? Non. Nous proposons donc l’avenir. L’avenir c’est ce dialogue, intelligent avec un système démocratique. Je ne crois plus dans un Tchad de demain où il suffit d’avoir quelques pick-up, souvent d’ailleurs achetés avec l’argent qu’on a pris au Tchad, pour revenir changer un pouvoir et repenser, et recommencer à zéro. Mais je ne crois pas non plus à un Tchad de demain qui pourra être lancé en ayant certains de nos compatriotes dans les maquis. Entre les deux, il y a une solution alternative.
 
Donc, pour revenir, vous ne voulez pas vous positionner sur l’intervention militaire française ?
 
Mais attendez, est-ce que vous savez, les renseignements ont été fournis par qui ? Vous savez, la technologie, les avions même qui ont servi à stopper…
 
L’opération Barkhane…
 
Non seulement ça, vous savez le rôle que les américains ont joué. Le grand public parle de la France mais en réalité, il y a de tout. Tous ceux qui ont collaboré avec le Tchad ont contribué donc vous commencez à dire quoi, nous ne voulons pas de la France, des Etats-Unis, etc ? Non, moi je propose aux tchadiens de dialoguer entre eux et de trouver la solution. Si nous ne voulons plus d’intervention militaire à l’avenir, dialoguons, proposons une sorte de sortie qui pourra permettre à tout le monde de venir.
 
Pourquoi je vous pose cette question, parce qu’en réalité, il y a beaucoup de personnes qui ont critiqué le fait que vous ne vous étiez pas positionné sur la question.
 
La vidéo est là, la réponse est très claire. Ce sont deux jambes.
 
Vous étiez aussi sur TV5 Monde, cette question vous a été posée.
 
Mais absolument, je vous réponds pour que vous sachiez parce qu’on a mis les gens dans des carcans. Vous savez, il y a des gens qui m’ont dit, pourquoi vous dites aux gens que nous n’êtes pas un opposant ? Est-ce que quelqu’un peut me rapprocher moi là d’être juste dans une bienveillance inutile vis-à-vis du pouvoir actuel ? Je suis factuel. D’accord ? Mais je dis aux gens que pour transformer, on n’a pas besoin de s’opposer. Je m’oppose à qui ? Mais en disant celà, ça ne m’empêche pas de dire les choses censées pour les gens. On a habitué les gens à soutenir le pouvoir ou l’opposition. Nous avons dit quoi, nous sommes une troisième voie. Si je voulais juste me ranger dans les choses, d’ailleurs même les lois ont voulu faire en sorte que si vous êtes de l’opposition, vous devez faire allégeance au chef de fil de l’opposition qui est une personne qui vous représente. J’ai dit à tout le monde, ça c’est une aberration. Nous sommes une troisième voie.
 
Je suis quelqu’un qui agit par conviction, donc qui ne suis pas là simplement pour aller dans le sens de ce que quelques personnes peuvent dire parce que quand vous dites « les gens », c’est lesquels en réalité ? Très souvent, regardez bien, vous allez voir ceux qui ont des accointances avec la rébellion, ils m’attendent de pouvoir dire « la rébellion » et si je dis comme ça je condamne la France, que c’est bien fait pour eux, et puis ceux qui sont pour le régime actuel, ils s’attendent à ce que je ne puisse pas condamner, etc. Je dis qu’entre les deux, il y a une troisième voie qui est la voie de la raison pour tous les tchadiens, y compris pour les rebelles qui doivent rentrer au Tchad. Je l’ai fait dans une intervention télé, plusieurs interventions télés, et je le répète pour que vous le sachiez, il y a une différence par rapport à celà. Oui, je ne suis pas juste en train de parler d’une seule jambe parce que je dis qu’il n’y a pas de nouveau sous le soleil, mais si nous voulons changer cela pour l’avenir, ce n’est pas en restant là, en disant « nous condamnons les rebelles ». Ceux qui disent qu’ils condamnent la France, est-ce qu’ils disent qu’ils proposent aussi la prise de pouvoir par les armes ?
 
Il y a des divergences. Ça se joue dans l’extrême.
 
Tout ce qui est extrême est souvent insignifiant. La raison se trouve entre les deux. Donc je vous le dis pour moi, je ne souhaite pas que le Tchad de demain soit construit sur la rébellion. Et en même temps, je ne souhaite pas que le Tchad de demain soit assis sur un statu quo, donc tout acteur qui sera dans une démarche de soutenir littéralement le régime actuel est hors de l’histoire.  Je parle d’alternance.
 
Je crois dans un Tchad de demain qui va être basé sur ces deux jambes, sur la raison pour l’avenir. Plus de rébellion mais en même temps plus de statu quo. Inscrivons-nous dans ce Tchad d’avenir.

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On a aujourd’hui au Tchad des cantons, des gouverneurs. La question se pose notamment s’il faut organiser des élections. On a des sultans et je pense que vous avez eu échos du problème récent au sultanat du Ouaddaï. Est-ce que vous pensez que dans une République comme la nôtre qui se doit selon vous, de changer et d’être profondément transformée, qu’il faut réellement garder encore ces sultanats, ces chefferies traditionnelles et organiser des élections pour les gouverneurs ? Au final, on se dirige vers un État fédéral avec des unités fédérées. Ça risque de semer une confusion avec tout ce qu’il y a sur place. Ils ont une forte influence.
 
Forte influence je ne sais pas mais un rôle oui. Vous savez, c’est comme si vous demandez pourquoi Kadhafi comptait tant créer des tribus. Il n’a jamais voulu créer un État. J’ai bien peur que Déby soit tenté par le syndrome Kadhafi, et ça n’amènera absolument à rien.
 
Les sultans, ce sont des patrimoines de notre pays, le Sultanat du Ouaddaï ne date pas d’aujourd’hui, les autres sultanats ne datent pas d’aujourd’hui. Il y a des choses qui doivent relever de notre patrimoine, d’une partie de notre identité mais ce n’est pas la seule identité. Il y a des parties dans ce pays où il n’y a pas de sultanat. Le pouvoir actuel a voulu installer des sultanats dans des endroits où il n’y a pas de sultanats. Mais attendez, il y a des sultanats et c’est tant mieux. Ça fait partie de notre identité. Mais il y a des chefferies dans certaines parties de notre pays qui ne sont pas des sultanats avec des pratiques différentes, mais on a appris tout ça dans l’histoire. Ça fait partie de notre identité. Il faut les garder avec un rôle culturel, un rôle social, mais le pouvoir exécutif doit relever de l’exécutif élu par tous les tchadiens. J’ai appris récemment, de source sûre, qu’on a plus de 900 chefferies et sultanats.
 
On avait une centaine, ça été multiplié. Deux cases par ci, on achète les sultanats. Il y a des gens qui n’ont jamais appartenu à des familles de sultans, qui sont devenus des sultans. Nous sommes même devenus un pays dans lequel le président s’est décrété lui-même sultan. Moi, président de la République, je me décrète sultan et le ministre de l’Administration du territoire et le ministre des finances sont chargés chacun en ce qui les concernent de l’application de ce présent décret. Vous savez, vous n’êtes pas dans un film hollywoodien. C’est dans la réalité d’un pays. On a pris des goumiers à qui on a donné le titre de sultan, en leur donnant plus d’argent pour narguer le vrai sultan parce que ce sultan a une personnalité qui s’oppose peut-être à certaines mauvaises manières de faire. Tout ça va nous amener nulle part. Il ne faut pas indexer, ce n’est pas les sultans qui sont les problèmes, c’est ce qu’on en fait qui est un problème. Il faut les laisser à ce rôle qui doit continuer à jouer. Ils peuvent aider avec les oulémas et tout ça dans la résolution des conflits. Donnons-leur ce pouvoir d’aider sur le plan social, de pouvoir permettre aux gens de vivre ensemble, mais le pouvoir exécutif, les questions sécuritaires, ça ne relève pas d’eux. C’est pour ça que, c’est anecdotique mais illustratif, quand on a attaqué les sultans de n’avoir pas été là pour faire régner l’ordre, je dis qu’on se défausse. Le président de la République, le ministre de l’Administration du territoire, le ministre des armées sont chargés d’assurer la sécurité de tous les tchadiens. Ce ne sont pas les sultans qui ont le monopole de la violence politique légitime. Et c’est maintenant eux qu’on indexe. Du coup, maintenant, partout on a voulu instaurer des sultans ou bien des chefs qui sont des politiques plutôt que des gens qui ont un rôle culturel, religieux, etc. Tout cela nous devons être capable de changer. En toute objectivité. C’est fondamental.
 
Dans ce Tchad transformé dont nous rêvons, ce ne sera pas la fin des sultanats, leur rôle doit être aussi cantonné à ce qu’ils doivent jouer. Ils sont capables aussi d’avoir un rôle positif. Vous savez, quand les gens vont voter, il y a des influences de tous bords. On veut faire confiance aux tchadiens de voter les gens qu’ils veulent du bien pour eux. Les sultans peuvent comprendre qu’il y a des enjeux. Dans d’autres démocraties, il y a des chefs qui peuvent donner aussi des mots d’ordre. C’est respecté ou non respecté, ça c’est du jeu démocratique normal, pour peu que le vote soit légal, pour peu qu’il n’y a pas de trucage, il n’y a pas de problèmes.
 
On les maintient mais avec une meilleure précision de leur rôle ?
 
Avec une meilleure précision de leur rôle, exactement. Et puis, arrêtons de saucissonner les sultans. Deux bourgades par ci, deux cases par-là, des commerçants qui achètent, etc. Tout ça ne mène absolument à rien. Et c’est dans tout le territoire national. Il y a des moments où je doute même parfois du sens de patriotisme de certains qui conseillent ou agissent. C’est ça que nous devons être capables de changer.
 
Nous voulons des élections au niveau des gouverneurs. La conférence nationale a voulu même qu’on démilitarise l’administration. Aujourd’hui, avec les officiers, il y a tellement de choses à faire. Mettons les dans les questions de sécurité. Le Tchad a besoin de tous ses officiers, de toute son armée, et même de les transformer pour leur donner encore plus de force pour l’avenir. Mais l’administration, démilitarisons cela. Mieux, arrêtons de nommer les gens, laissons les populations au niveau de leurs provinces élire leurs gouverneurs. Vous allez voir le changement majeur qui va avoir lieu. Ça n’enlèvera en rien le pouvoir du président de la République parce que pour être élu même au niveau du gouvernorat, c’est des partis qui vont présenter des candidats. Donc, ça peut toujours vous permettre d’avoir des alliés qui vont servir au niveau local. De cette manière, ça permet même de déconcentrer le pouvoir. J’ai entendu, il y a deux jours à Abéché, le président a dit : « le pouvoir ne se partage pas ». C’est authentique, à la Télévision nationale. « Le pouvoir ne se partage pas ». Et en joignant les gouverneurs lors de la conférence, en leur disant, c’est parce que vous partagez le pouvoir que vous n’êtes pas efficaces. Ce sont deux conceptions diamétralement opposées de ce qu’est un leader. C’est ce qu’il a dit.
 
Vous, Alwihda, vous êtes habitués à révéler des choses qui donnent la chair de poule. Prenez dix par ci, prenez dix par-là, tuez-les. Vous étiez les seuls à avoir marqué l’histoire, je dois le dire au passage. C’est à ça qu’il faut aussi servir dans la République.
 
J’ai entendu dire à la Télévision nationale, un chef d’État dire que le pouvoir ne se partage pas. On comprend donc pourquoi il a voulu le pouvoir intégral. Mais le pouvoir intégral est un piège intégral dans lequel il ne s’en sortira pas s’il continue comme ça. Je ne suis pas en train de vous faire une révélation prophétique mais une révélation patriotique pour lui dire que s’il s’enfonce dans ça, il finira par la petite porte. Tous les hommes qui ont voulu être des hommes forts ont fini par la petite porte. Tous les hommes qui sont forts en arguments pour se maintenir au pouvoir, pour concentrer les pouvoirs dans leurs mains, mais jamais en force ils ne peuvent changer la vie des tchadiens, ne peuvent transformer leur vie. Tous ceux-là ont fini par la petite porte. Il en a l’expérience, il a vu, il y a vécu. Lui-même il a fait partie d’un homme qu’on a considéré comme un homme fort. Qu’il ne s’enferme pas là-dessus. Je crois qu’il faut élire les gouverneurs, élire les maires et puis comme ça aussi, vous allez avoir des partis qui sont à l’échelle nationale.
 
Et tout organiser en même temps ?
 
Tout organiser en même temps, ça fait des économies d’échelles et on rallie les mandats. Ils sont élus tous pour cinq ans et du coup on commence à planifier la prochaine élection en mettant l’argent dans le budget d’années en années.
 
C’est mieux en termes d’économie, c’est une économie d’échelle.
 
Absolument, vous allez mobiliser les gens combien de fois dans une année, un an et demi, deux ans, etc. Tout ça n’est pas tenable. Il faut qu’on change tout ça.
 
Vous pensez quoi du conflit agriculteurs-éleveurs ?
 
Ce que nous disons souvent dans nos discussions chez les transformateurs c’est que les tchadiens, chaque jour, ils ont l’agriculteur et l’éleveur dans leur plat, ou du moins leurs produits dans leurs plats. Il n’y a pas de conflits. Comme nous sommes sahéliens, nous aimons beaucoup la viande, chaque agriculteur a un peu de poulets, de chèvres, de cabris. Chaque éleveur a besoin d’un peu de mil, même pour bien boire son lait, pour bien faire son kissar, etc. Chaque jour, le tchadien ne mange que lorsqu’il a mangé la boule. Il mange toutes les autres choses et il dit je ne suis pas encore plein. C’est seulement la boule. Donc il n’y a pas de conflits et dans nos ferricks, l’éleveur venait apporter ses produits, l’agriculteur lui remettait et puis mangeait le son.
 
Oui, mais il y a une réalité, au Sud, à l’Est…
 
Mais ce n’est pas seulement au Sud.
 
Non, absolument…
 
A l’Est, à Abéché, etc. Mais ce n’est pas un conflit entre agriculteurs et éleveurs. Vous savez ceux qui font l’agriculture là, c’est sur place. Et puis il y a des propriétaires de bétail qui peuvent armer les gens. Les responsables administratifs qui ont des armes et qui se lancent dans ces activités-là. Les éleveurs n’ont rien à voir là-dedans. Ils sont même en sous-traitance pour des propriétaires de bétail. Du coup, tout ça a été instrumentalisé. Au bout du compte, il y a peut-être un tort qui a été commis par X ou Y et au lieu de faire agir la justice, c’est un conflit entre l’injustice et la justice.
 
Donc le conflit agriculteurs-éleveurs, pourquoi nous l’avons trainé jusqu’à présent ? C’est parce que c’est un conflit entre la justice et l’injustice. Faisons des choses justes, mettons-nous droit, et vous allez voir que ces conflits vont s’estomper. Je le dis aux tchadiens, donnez-nous six mois d’activités politiques au sommet de l’État, ces conflits vont s’arrêter. Et du coup, les règlements de comptes…
 
Six mois ?
 
Mais bien sûr, six mois, ça va s’arrêter parce que vous remettez la justice. Vous démilitarisez les gens. Vous faites en sorte que ce qui relève du pénal, est du pénal. A ce moment, tout le monde va se tenir au carreau.
 
Ce que vous proposez avec la justice c’est uniquement la sanction. Or la sanction doit être éduquée, dans le sens où les citoyens doivent comprendre ce qu’ils peuvent encourir ?
 
La justice là, ce n’est pas la sanction uniquement. La justice aussi, c’est l’application des choses qui vont permettre aux tchadiens qui ne vivent même pas directement la justice de comprendre, donc de les éduquer. C’est ça aussi le rôle de la justice. Et puis c’est de donner un pouvoir réel à des gens de pouvoir trancher relativement en appliquant les règles de droit. Vous savez, dans certains endroits, on oblige même des gens, une communauté à payer, c’est-à-dire qu’on a appris aux tchadiens à regarder les autres en fonction de leur métier, ou de leur origine ou de leur identité.
 
On dit, un village, il y a quelqu’un du village qui a tué, peut être un éleveur, etc. On oblige tous les villageois à cotiser pour payer la Diya de celui-là qui a commis le tort, ou inversement, on oblige les éleveurs parce que la personne qui a commis la faute serait issue de leur communauté. C’est quoi cette histoire de notion de communauté ? Un acte pénalement sanctionable est individuel. Si ma sœur commet un crime, si mon frère commet un crime, c’est quoi cette histoire de mettre toute la famille dedans ? C’est pour cela que les propos du chef de l’État sont fondamentalement indescriptibles et inacceptables. Ça a révélé le subconscient de sa conception du pouvoir. Parce que dire aux gens, prenez comme ça par hasard dix, mais attend, c’est quoi ton ethnie, c’est quoi ton clan, en te regardant comme ça! Et en quoi cela même est important.
 
Quand je vois le sang des tchadiens couler, quand je vois leurs cadavres, je me demande qui est Zaghawa dedans, qui est Gorane, qui est Sara, qui est Ouaddaïen, etc ? En quoi cela est important ? C’est le sang qui coule là.
 
Si nous avons ce brin d’humanité en nous, nous sommes capables de regarder les gens avec beaucoup d’humanité. C’est ça l’enjeu. Mais tant qu’on va mettre ce qu’on appelle les intouchables (…) Vous savez que y’a des expressions qui s’appellent les « intouchables » dans ce pays ? C’est quand même dramatique. Il faut que nous changions cela.
 
Vous ne pensez pas que le président Idriss Déby a toujours été dans cette démarche de faire des efforts ces derniers temps ? Objectivement ? Et sincèrement ?
 
Euh…dans la forme…ou de temps en temps quand il est acculé. Quand il fait les visites inopinées, quand il parle de la transformation de notre économie, quand il parle du leadership transformationnelle.
 
Il s’inspire essentiellement de vos idées ?
 
Écoutez, moi je veux bien qu’on nous copie. On n’a pas mis des droits d’auteurs. Pour tous les tchadiens, ce sont des droits d’auteurs gratuits. Les idéaux des transformateurs sont en droits d’auteurs « free », tout le monde peut les utiliser mais il faut qu’on aille au-delà des mots. Il y a quelques jours, il dit qu’il n’y a pas quelque chose qu’on n’a pas fait contre la corruption. Mais la corruption ça continue. D’accord ? Qui nomme les gens qui sont chargés de cette question ? C’est bien lui non ? Il a donné 72 heures aux maires pour changer l’état de nos routes. Vous avez vu l’état de nos routes ? Tout ça n’a jamais changé. Il y a des stades qui sont en train d’être construits et qui ne sont pas terminés depuis des années. Et on fait une pose de pierre. Montrons les réalisations plutôt que les poses de pierre. Vous savez, nous sommes vaccinés. Monsieur Déby, nous le connaissons après l’avoir observé avec beaucoup de bienveillance. Sans naïveté. En tout état, soyons sérieux. Dans la réalité des choses, qu’est-ce qui a été arrangé ? Les années de 2017-2018 ne sont pas encore terminées à l’université ; les paiements des maigres salaires des gens ; vous avez des avis de grève qui sont là ; le changement majeur en amont peut même rendre les élections crédibles et utiles. Ce n’est pas ce qu’il veut faire. Il est en train de foncer tout droit. Tu roules à 60 km/h et puis tu freines subitement alors que le feu est peut-être au vert. Tout le monde vient se cogner. C’est ça qu’il est en train de faire.
 
Dans la constitution et le serment confessionnel. Vous savez le serment confessionnel, la politique, il y a une sagesse de gouvernement qui doit être quelque chose d’important. Le serment confessionnel aujourd’hui est un élément de division du pays. D’un côté, tu prends le vivre-ensemble et l’acceptation des uns et des autres, de l’autre côté tu mets quelque chose qui élimine certains tchadiens de postes de responsabilité à cause de leur foi. Il a reconnu le 15 août que tous ceux qui prêtent le serment confessionnel le violent systématiquement. Il doit pouvoir dire aux tchadiens pourquoi il le garde. Au bout du compte, il finit par ne plus nommer une certaine catégorie de tchadiens. Du coup, comme ça, il a moins de scandales. Vous, vous rendez compte ?
 
Vous savez pourquoi on avait créé le poste de Premier ministre en 1978 ? Parce qu’une partie des tchadiens se sentait exclue du Tchad. C’était à dessein. Hissein Habré a eu le poste de premier ministre dans ce sens-là. Tout ce qui doit souder la nation doit être utilisé. C’est pour aller même plus loin que cela que nous avons proposé même un ticket présidentiel pour le Tchad de demain.
 
Vous savez, quand on a lancé la proposition du plan 100.000 emplois à 100.000 Francs CFA, le plan osé des Transformateurs le 11 août, dans la foulée, j’ai vu que le gouvernement a proposé d’embaucher 20.000 tchadiens. Ce qu’on ne dit pas aux gens, c’est qu’il y a déjà 60.000 ou 70.000 demandes d’embauches qui sont en attentes. Chaque année, il y a des milliers de tchadiens qui sortent. Et puis, au lieu de faire 20.000 embauches où chaque année tu paiera 45 milliards de Francs CFA jusqu’à la retraite, nous, nous proposons d’investir 100 milliards où l’État mettra seulement un tiers, c’est-à-dire 33 milliards, les partenaires du Tchad 33 milliards et le secteur privé 33 milliards. Vous faites ça, vous répartissez proportionnellement la population de chaque province, vous faites un appel à proposition de projet, ça vous permet de créer des emplois et le secteur privé va se prendre en charge. Vous payez une fois et les autres vont dupliquer. Nous avons des visions complètement différentes.
 
Dans la forme, il essaye des choses mais on l’attend. S’il est capable d’aller par exemple dans le dialogue national pour un nouveau départ, là revenez et je vais vous dire que là, il est en train de faire des propositions de fond. S’il change la Constitution pour intégrer ses éléments que nous sommes en train de proposer, ça ne prendra pas de temps, là nous allons dire qu’il est en train de faire un progrès. S’il s’inscrit dans une démarche d’accepter l’alternance, qu’il appelle son ami Issoufou qui vient de faire un grand discours en disant que deux mandats c’est suffisant et qu’il s’apprête à passer la main. S’il a peur, qu’il l’appelle. Il va lui expliquer ce qu’il a mis sur pied pour assurer la suite. Il y a des tchadiens compétents pour assurer tout le reste, même sur le plan sécuritaire. Qu’il n’ait pas peur. Je connais au moins dix tchadiens qui sont dans la marine américaine. La marine américaine, vous m’entendez ? D’accord ? Sont-ils incapables de gérer le Tchad et son armée ? Il y a des tchadiens qui ont fait Saint-Cyr, qui ont fait l’Académie Royale en Angleterre, etc. Sont-ils incapables de gérer le Tchad pour la suite sur la question militaire ? Non.
 
Nous sommes prêts sur tous les plans. C’est pour ça aussi que les partenaires de notre pays ne doivent pas avoir peur de l’avenir et laisser les tchadiens s’organiser de façon sereine pour la suite.
 
Il a une chance de s’inscrire dans l’histoire, qu’il aille au sérieux plutôt que de rester dans l’anecdotique en tout cas.

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Vous parlez de l’armée mais on vous reproche une certaine incompétence en matière militaire. Voilà, Succès Masra a de très bonnes idées, il veut transformer le Tchad, une très bonne vision, il rassemble mais il a pas cette expérience militaire qui fait que dans cette période actuelle que nous traversons, elle est prépondérante.
 
Il faut que j’éclaire les gens. Ceux qui peuvent répéter ces éléments de langage dans certains milieux, les mêmes peuvent vous dire que je suis trop jeune.
 
Il y a toujours un argument pour enlever.
 
C’est ce qu’on a dit à Macron…
 
Exactement, on lui a dit que ça va s’écrouler. Vous, vous rendez compte, la France vieille de combien de siècles, un jeune président de moins de 40 ans. Vous rigolez ou quoi ? Son ministre de l’Économie actuel en France lui disait qu’il rigolait.
 
C’est anecdotique mais c’est révélateur. Ceux qui peuvent sortir ces arguments là, ce sont les mêmes qui ont mis dans la constitution qu’il faut avoir 45 ans. Demandez leurs. M. Déby, il avait 38 ans. Dans un Tchad comme ça, on aurait pu dire : « Oh là là, il y a tellement de guerres, on a besoin de quelqu’un de sage, etc. Que 38 ans là il n’était pas capable… ». 35 ans, Goukouni à l’époque, etc. Donc ça c’est question de l’âge.
 
Maintenant la question militaire, vous savez, dans nos propositions pour l’avenir, la question militaire, je crois dans deux jambes, la jambe de développement et la jambe sécuritaire. Les deux doivent être au même niveau. Si l’une des jambes est trop gonflée, c’est un mutilé et un mutilé ne peut pas aller très loin. Donc la question militaire là, ce n’est pas une option, c’est indispensable. Tous les républicains doivent être au point sur cela. Je peux vous dire une chose, je suis au point, nous sommes au point. Je vous parle de militaires tchadiens dans les marines américaines, je parle à beaucoup d’officiers tchadiens ici, compétents. Je ne crois pas en un homme qui connait tout, heureusement, mais qui doit avoir la capacité d’un leader.
 
Un Président de la République doit-il être un médecin pour choisir les bons ministres de la Santé ? Non. Doit-il être un bon enseignant pour savoir que l’éducation doit être la première priorité de l’État ? Non. Un Président de la République doit-il être économiste pour savoir que la diversification économique est fondamentale pour la suite ? Non. Est-ce qu’il doit être femme pour comprendre que l’enjeu féminin pour le Tchad n’est pas une option ? Non. Est-ce qu’il doit être un général pour savoir que la question militaire est une question fondamentale pour les tchadiens ? Non.
 
C’est de savoir travailler avec les bonnes personnes. Moi je serais, si j’avais des responsabilités au Tchad, un bon coach. Un bon coach, ce n’est pas celui qui est sur le terrain de foot ou de la compétition, c’est celui qui est capable d’aligner la bonne équipe. Je proposerais aux tchadiens, avec l’intelligence des tchadiens, la meilleure équipe pour les tchadiens. C’est ça la différence fondamentale parce que, oui, on dit que ceux qui dirigent le Tchad actuellement seraient très bons sur les questions sécuritaires. Vous savez, à l’heure où nous sommes en train de parler, Miski est en train de brûler, Abéché est en train d’avoir tous ces problèmes. Les tchadiens passent devant la Présidence de la République, on les tue. Tout ça montre que nous ne sommes même pas capables de protéger notre pays. La preuve, regardez les notes diplomatiques sur les sites des chancelleries accréditées au Tchad, le Tchad est déconseillé ou fortement déconseillé parce que sur les questions militaires, nous ne sommes pas au point.
 
Notre armée, elle a besoin d’une transformation profonde. Vous n’imaginez pas la bombe à retardement qu’on est en train d’avoir. Je voudrais aussi dire aux partenaires de notre pays que cette armée a besoin d’une transformation. Peut-être 20% de l’armée tchadienne est plus efficace que 100% d’autres armées mais il n’en demeure pas moins que les 80% qui restent sont sans formation, ils sont dans la rue, etc.
 
Quelqu’un qui est proche du pouvoir avec qui j’ai discuté, m’a dit que nous n’avons pas une armée républicaine. Nous avons des groupes ethniques armés. Ça c’est un problème, y compris pour l’avenir. Nous avons un plan de transformation de nos forces de sécurité, non pas pour faire peur à quelqu’un, parvenue les enjeux de demain seront tellement importants qu’on aura besoin de tout le monde
 
Vous savez, ça me fait rigoler parce qu’il y a des pays qui ont même la puissance nucléaire. Vous aimez souvent citer la France. Le président Macron, il est à la tête d’une armée qui a une puissance nucléaire. Il a été formé dans les mêmes écoles que la personne qui est en face de vous. Nous sommes nombreux comme ça, des tchadiens. Nous venons de tous bords. Dans ces écoles, nous n’étions pas derniers, pour ne pas dire au top. Ceux-là, vous pensez qu’ils vont nous regarder nous dans les yeux et nous dire si nous sommes capables de gérer une armée de 15 millions de personnes ? Alors qu’eux sont capables d’être à la tête d’un pays qui gère une puissance nucléaire, qui a le droit de véto international. Ils ont été formés dans les mêmes écoles que nous. Nous avons le malheur d’avoir à la fois fait ces écoles-là, d’aller aussi ailleurs. Je vous laisse regarder nos parcours. Donc les gens peuvent nous regarder dans les yeux, nous dire que nous ne sommes pas prêts pour cela ? C’est parce qu’il n’y a pas d’autres arguments. Là, il faut essayer de trouver quelque chose.
 
Pourquoi n’avez-vous pas fait de cela un chantier ou une proposition tout simplement ?
 
Elle est là, elle est là, à l’intérieur. Bien sur, nous avons parlé de la transformation.
 
Vous l’avez expliqué, mais vous n’en avez pas fait un titre de proposition concret de sorte à expliquer que justement, vous êtes à même de pouvoir maitriser ces questions militaires, que vous en avez la compétence, et expliquer comment concrètement vous comptez gérer l’armée nationale de demain ?
 
En fait, si on faisait ça, on devait mettre aussi la transformation du système de santé, de l’éducation, de la justice, la diversification économique, etc. Ça c’est tellement important que ça fait carrément l’objet d’un pilier. C’est l’un des deux jambes. C’est pour vous dire que tous les autres, éducation justice, etc, c’est une jambe. Et la sécurité, c’est la deuxième jambe. C’est pour vous dire à quel niveau c’est important. Nous en faisons un point majeur dans notre projet de société qui est le projet de développement intégral du Tchad. Cette question, elle est là-dedans. A l’intérieur de ces propositions, nous avons même insisté sur cela, sans aller sur les autres choses, les trucs sectoriels, sauf la question sécuritaire. Ça vous montre jusqu’à quel niveau nous avons entamé cela dans nos propositions et c’est majeur pour la suite.
 
Vous savez qu’il y a eu des révélations Wikileaks. Certains documents publiés relatent les notes diplomatiques entre les différentes puissances et administrations. Au sein d’Alwihda, nous avons eu la possibilité de prendre connaissance de ces sources-là, et peut être que vous les avez lues puisque ce n’est pas secret. Tout le monde y a accès. Ce qui est révélé dans ces notes c’est qu’en réalité, les dirigeants extérieures, parait-il, préfèreraient privilégier ce statut quo, parce que dans vos termes c’est le statut quo, par rapport justement à une autre alternative. C’est la raison pour laquelle il serait peut-être préférable, même si je ne suis pas la personne la plus indiquée pour donner ce conseil, mais d’appuyer vos propositions sur le fait que vous êtes à même de pouvoir maitriser ces questions ?
 
Oui, je ne vous citerai pas aussi des notes mais j’ai vu…
 
Pourquoi ne pas les contredire ouvertement et publiquement ?
 
Puisque ça ne m’est pas adressé. Peut-être qu’on parle de quelques notes diplomatiques. Vous savez, c’est comme des conseils. Tout le monde peut le faire. Parfois ceux qui le font, le font pour des intérêts aussi.
 
Les gens qui sont peut-être généraux, qui ont été dans l’école de guerre avec le président actuel, c’est leur camarade de promotion. Ils ont intérêt à faire une note pour dire à certains cercles de décisions que c’est important que ce Monsieur reste là. D’autres aussi, avec lesquels nous discutons aussi, y compris même ceux-là peut-être, sont capables de faire d’autres fiches de notes diplomatiques et militaires. Sur ces questions-là, nous sommes aussi prêts.
 
J’ai des notes diplomatiques envoyées ailleurs parce que j’ai eu des discussions militaires et diplomatiques. Je ne vais pas vous citer là où je rentre mais je discute sur le plan militaire, sécuritaire, partout. D’abord avec les tchadiens eux-mêmes, des militaires tchadiens aussi qui ont l’obligation de neutralité mais ils n’ont pas l’obligation de ne pas écouter ou discuter avec des tchadiens qui viennent à eux. Ils m’ont fait la bienveillance d’ouvrir les portes et on discute aussi bien sur les enjeux sécuritaires et militaires. Des officiers au plus haut niveau comme des soldats de rang. Ça en premier mais aussi au niveau international. J’ai aussi des notes et aussi des discussions dans lesquelles les gens disent que Monsieur, ce point-là nous sommes même plus que prêts. Donc, ça va dans les deux sens. Je suis serein là-dessus. Vous voyez, moi je dis aux gens, les portes qui s’ouvrent sur le plan diplomatique ou militaire, sur le plan des partenariats, nous montrons que nous allons partout où les portes s’ouvrent pour nous accueillir, pour discuter avec nous. Nous y entrons. Les portes qui ne s’ouvrent pas, nous frappons à la porte, jusqu’à ce que ça soit ouvert pour exposer notre vision. Ne soyons pas pressés sur certaines choses, les gens vont évoluer parce que c’est la marche de l’histoire. Tout le monde comprend dans certains milieux que l’actuel dirigeant de notre pays n’est pas immortel. Un jour viendra où il va mourir. Je ne lui souhaite pas, je souhaite d’ailleurs qu’il vive le plus longtemps possible, mais un jour viendra où il va mourir. Et qu’elle est l’alternative qui va être proposée quand il va mourir subitement ? Ça peut arriver.
 
Êtes-vous prêts ?
 
Nous étions des gens même prêts depuis hier. Je vous l’ai dit d’ailleurs que le gouvernement du Tchad est prêt, le futur ministre de la défense du Tchad existe déjà dans notre conception des choses. Les futurs officiers qui doivent transformer le pays existent déjà. Il y en a même quelques-uns qui travaillent déjà aujourd’hui avec le pouvoir actuel. Évidemment, la question sécuritaire est tellement importante qu’on doit faire feu de tout bois, et mieux, ce que nous proposons dans l’option de porte de sortie honorable pour l’actuel président, il peut continuer à servir sur ces questions militaires et sécuritaires, en étant un conseiller même actif sur un certain nombre de missions pour le Tchad, pour le Sahel et même pourquoi pas au-delà puisqu’il a une expérience à partager en la matière. Pour partager cette expérience, a-t-il besoin de continuer à rester président de la République ? Non. C’est une insulte même à tous les miliaires, tous les officiers, une manière de leur dire qu’en dehors de moi, vous n’êtes que quoi finalement ? La meilleure manière de reconnaitre la force de ses officiers c’est de pouvoir mettre sur pied un système qui doit rouler, même si y’a un maillon de la chaine qui n’est pas là. Mieux, s’il acceptait d’être dans une dynamique de sortie honorable, il continuera de servir le Tchad, y compris sur ces questions-là. Et nous disons d’ailleurs que c’est un coach qui n’a pas été un très bon coach pour la compétition du développement mais c’est un coach qui a été très bon dans la préparation physique. Il va continuer à servir sur ce côté-là. C’est pour ça que nous disons qu’il peut aller se reposer à Am Djarass, on va lui confier des missions s’il veut continuer à servir, à aider. Qui doit s’inquiéter ? Il n’y aura pas de déluges après lui, il sera là, bien vivant, il peut continuer toujours à servir. Et puis tous les officiers qui sont là, qui sont formés dans toutes les meilleures écoles du monde, mais attendez, il y a des tchadiens. Nos compatriotes qui ont été formés dans les mêmes académies militaires que l’ensemble de ceux qui dirigent ailleurs. Cette discussion ne peut pas aller plus loin en réalité parce que nous discutons aussi avec tout le monde, et moi, vous comptez sur moi pour pousser toutes les portes.
 
Les gens ont toujours dit aussi que les diplomaties, etc, sont seulement indexées sur une seule personne. Non. Mais quand les gens ont vu des diplomaties bouger sur X ou Y aspect, ils se sont dit, AH, il y a peut-être quelque chose qui est en train de bouger. Je ne vais jamais avec un esprit défaitiste. Je pense que ça doit bouger. Nous devons être capables de convaincre, d’avoir la pédagogie de la transformation, de toutes les transformations, et de montrer qu’il est de l’intérêt de tout le monde, des tchadiens en premier, mais aussi dans notre capacité collective à assurer les enjeux d’intérêts copartagés du monde, que ce soit la question sécuritaire, climatique ou migratoire, d’avoir des leaderships qui rendent comptent et qui sont efficaces sur ces questions de développement. Certaines personnes craignent l’insécurité mais ce qu’ils ne savent c’est qu’il y a une source d’insécurité incroyable qui se trouve à l’intérieur du Tchad ; cette jeunesse abondante, sans résultats sans opportunités, sans visibilité, on l’a dit, même une répression brutale bientôt n’empêchera pas cette jeunesse-là de faire sauter le bouchon. Donc l’insécurité qu’on crée, venue de l’extérieur ou des frontières, qu’on pense maintenir avec un homme, non, il faut plutôt créer les conditions de la sécurité. Le développement c’est aussi une partie de la sécurité, c’est pour cela que nous, nous engageons sur tous les plans. Donc nous sommes prêts.

Nous vous invitons à suivre la dernière partie du dossier entretien qui sera publiée prochainement. Les questions évoquées sont centrées autour des propositions constitutionnelles et révisions envisagées afin d'intégrer la transition démocratique correspondant à la vision des Transformateurs.

Sadam Ahmat
Rédaction d'Alwihda Info. En savoir plus sur cet auteur