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AFRIQUE

Ben Modo : «Des blocages hypothèquent la livraison des chantiers de la Can »


Alwihda Info | Par - 10 Décembre 2018 modifié le 10 Décembre 2018 - 13:03

Dans une interview exclusive accordée au journal camerounais ESSINGAN, le président directeur général de l’entreprise américaine Prime Potomac, à la suite du retrait de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations (Can) au Cameroun, le 30 novembre 2019, revient sur les difficultés rencontrées sur le chemin de la réalisation des travaux et surtout les montages financiers effectués.


Prime Potomac est la seule société de construction de cette CAN, qui a été publiquement félicitée par les inspecteurs de la Caf et de la Fifa.
Prime Potomac est la seule société de construction de cette CAN, qui a été publiquement félicitée par les inspecteurs de la Caf et de la Fifa.
Le Comité exécutif de la Confédération africaine de football (Caf) a décidé le 30 novembre dernier à Accra, de retirer l’organisation de la Can 2019 au Cameroun. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
J’ai accueilli cette nouvelle avec beaucoup de déception. Connaissant d’où nous partions il y a un an, et là où nous étions au 30 novembre, j’ai pensé que cette décision de la Caf était injuste ; notamment parce qu’elle avait été prise quatre mois avant l’échéance fixée par les propres règlements de la Caf. Donc pour moi, j’ai tout de suite su que la Caf venait de faire une grave erreur d’appréciation, en pénalisant le Cameroun. Surtout qu’en tant qu’acteur dans la préparation de cette Can, je savais que malgré les difficultés des derniers mois, l’Etat du Cameroun avait tout mis en œuvre pour relever le défi, et c’était clair que ce défi était sur le point d’être relevé de manière brillante. Donc, c’est avec beaucoup de déception que j’ai accueilli cette décision.

Est-ce que vous vous êtes dit qu’il fallait aller au Tas, comme une partie de l’opinion le préconisait?
Oui dans un premier temps. Mais avec le recul, je me suis dit que peut-être que le Cameroun utiliserait ce temps additionnel pour accroitre des options supplémentaires.

Comment?
En préparant d’autres régions par exemple. Vous savez qu’une ville comme Garoua aura, dans deux mois, des infrastructures sportives, hôtelières et routières de classe mondiale. Ce que les gens ont tendance à oublier, c’est que tout cela a été fait en un an seulement. Car au moment où la Caf annonce sa première inspection au Cameroun, rien n’avait commencé à Garoua. Donc en moins d’un an, l’Etat a changé le visage de la ville de Garoua de manière exceptionnelle.
Bien plus, le pays dispose, désormais, d’hommes et de femmes d’expérience, qui, sous la conduite du président Biya, ont réussi la quasi-impossible mission de hisser des villes comme Garoua, aux standards internationaux en très peu de temps. Il faut donc capitaliser tout cela, et utiliser cette même expérience, cette même rigueur, cette même détermination et ce même sens élevé du devoir, au cours de l’année 2019, pour impulser ce développement extraordinaire dans d’autres villes du pays, comme Bamenda, Ebolowa, Bertoua, Ngaoundéré ou encore Maroua. C’est cela la grande opportunité que présente ce report. Car si ce principe a marché avec Garoua en un an, ça peut aussi marcher avec ces autres villes, qui deviendraient, elles aussi, des options sérieuses pour abriter une poule de la Can.
Et je crois que c’est à cela que pensait le président de la République, lorsqu’il a choisi de prescrire l’apaisement face à la décision incompréhensible de la Caf. Je suis même plus conforté dans la sagesse du président Biya, lorsqu’on considère la pression accrue exercée sur les prestataires que nous sommes, afin que tous les chantiers soient prêts dans les délais indiqués. Cela suggère que le président comprend la grande opportunité de ce report, et il ne faudra pas s’étonner de voir d’autres chantiers similaires dans d’autres régions du pays, afin de faire bénéficier de l’opportunité de la Can aux autres régions.

Mais, on est loin d’être certain que les travaux en cours seront terminés avant le 15 mars 2019. Surtout lorsqu’on entend parler d’audits avant toute poursuite des travaux. Vous êtes d’avis ?
Il faut effectivement craindre que certains ne détournent l’agenda présidentiel, pour des intérêts égoïstes. Mais je suis rassuré, parce que le Cameroun n’a qu’un seul président de la République. C’est lui qui prescrit l’agenda. A partir du moment où l’agenda du président est connu, les débats devraient prendre fin, et tout le monde devrait se mettre au travail pour réaliser l’agenda présidentiel. En ce qui nous concerne, nous ne nous posons pas de questions. Le président de la République a ordonné que nous soyons prêts le jour dit, et nous le serons. Le reste ne relève pas de notre ressort.

Ne ressentez-vous pas quand même comme une fébrilité autour du discours officiel?
Il n’y a pas de fébrilité au niveau du discours officiel. Les instructions qui ont été données aux entreprises de la Can sont claires. Il faut livrer tous les chantiers comme prévu.

Le principal argument avancé par les dirigeants de la Caf est que les chantiers n’auraient jamais été livrés dans les délais pouvant permettre l’organisation à la Can 2019 au Cameroun. Des arguments curieusement admis par le gouvernement lors d’une réunion de crise du Comité central d’organisation présidée par le Premier ministre Philémon Yang le 05 décembre 2018. Qu’est-ce qu’il en est des chantiers dont Prime Potomac a la charge à Garoua?
Je crois qu’il faut faire la différence entre la position officielle du Cameroun, et le mea-culpa d’une poignée de ministres de la République, tous aussi frustrés et déçus par la décision injuste de la Caf. Ce qu’on peut dire en réunion d’autocritique n’est pas forcément une position officielle. Surtout que le Cameroun reste dans la logique d’une livraison de tous les chantiers de la Can avant le 15 mars 2019, qui est le jour fixé par la Caf, comme jour de rétrocession de toutes les infrastructures à la Caf.
Pour ce qui est des chantiers dont nous avons la charge à Garoua, nous comptons livrer les stades d’ici la fin de l’année, même si je dois reconnaitre que les blocages des paiements de nos avances hypothèquent la livraison des chantiers à la date que nous nous étions imposés. La même chose peut être dite au niveau des hôtels, où nous comptons livrer « La Bénoué » à l’Etat d’ici fin janvier 2019, et l’Hôtel des Sports d’ici fin février 2019. Donc, quel que soit le cas, nos infrastructures seront prêtes avant le 15 mars 2019 comme convenu.

L’une des résolutions de la session du Comité central d’organisation du 05 décembre autour du Premier ministre était d’assurer assez rapidement le paiement des décomptes des entreprises en charge des chantiers de la Can. Prime Potomac a-t-il déjà été payé?
Nous attendons le paiement imminent des avances qui nous permettraient de boucler très rapidement nos commandes et de livrer les chantiers à temps. Pour le moment, le dossier est sur la table des différents maitres d’ouvrages depuis un peu plus d’un mois déjà, et nous espérons une résolution rapide de ce volet ; afin de nous permettre de respecter nos délais. Autrement, il faudra se résigner à repousser les échéances.

Si les avances sont payées au courant de la semaine comme instruit par le Premier ministre, quand pouvons-nous espérer une livraison des stades et des hôtels de Garoua ?
Si cela était fait, on aurait une livraison des stades d’ici fin décembre, et des hôtels d’ici fin janvier.

On indexe Prime Potomac d’être une société écran du ministre secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh qui vous aurait attribué des marchés de gré à gré. Qu’en est-il?
Nous avons proposé au Cameroun, de lui construire quatre stades d’entrainement de classe mondiale, ainsi que deux hôtels quatre étoiles, pour un budget compressé de 26 milliards de Fcfa. L’offre équivalente de la compétition tournait autour de 35 milliards de Fcfa, soit une économie pour le Cameroun de plus de neuf milliards de Fcfa. Prenez le cas du stade de Coton Sport par exemple, que nous construisons pour 2,5 milliards de Fcfa. Il n’y a, au Cameroun, aucun autre stade d’entrainement de ce standard, qui soit moins cher que nous. Donc ceux qui véhiculent l’idée selon laquelle nos marchés auraient reçu quelque faveur que ce soit, se trompent lourdement. En décidant de traiter avec Prime Potomac, l’Etat du Cameroun a économisé plus de neuf milliards de Fcfa.

Dans ce cas, qu’est-ce qui a déterminé le président Paul Biya à vous attribuer finalement le marché ?
Et nous avons toujours soutenu que notre dossier doit son succès, d’abord à son mérite ; et ensuite à l’implication directe de l’Etat américain, qui a porté notre dossier au président de la République du Cameroun directement. L’ambassade des Etats-Unis et le département du Commerce américain, ont défendu notre dossier à un moment où personne au Cameroun ne croyait en nous. L’ambassade des Etats-Unis a pris part à presque toutes les réunions de négociation qui ont eu lieu au niveau de la présidence de la République. J’irai plus loin : il y a même eu la rédaction d’une note diplomatique faite à l’attention de la République du Cameroun, par les autorités américaines, pour rassurer le Cameroun, sur les capacités de l’entreprise proposée.
A la fin de ces négociations, un procès-verbal a été signé à la présidence de la République, en présence des autorités de l’ambassade des Etats-Unis, qui ont signé ce PV. Ce que nous disons depuis un an, nous le disons haut et fort à qui veut l’entendre et jusqu’ici, personne ne s’est donné la peine d’aller vérifier, auprès de l’ambassade des Etats-Unis, ce que nous disons… et pourtant l’ambassade est ici à Yaoundé. Les gens se contentent de faire des accusations sans fondement, car il semble que c’est plus facile ainsi. La constitution dans laquelle nous nous sommes construits, ne nous permet pas de penser en termes de corruption, comme certains veulent le faire croire. Car nous représentons une éthique plus grande, et avons donc, une plus grande responsabilité. D’où nous venons, seul le mérite compte. Et c’est pour cela que nous parlons avec liberté et aisance de certaines choses ; sachant que nous parlons des choses que nous comprenons et que nous pouvons faire. Par exemple, nous avons dit ici, il y a un an, que nos pelouses allaient être des pelouses repiquées au standard Coupe du Monde.
Certains nous ont ridiculisés en prétendant que nous ne savions pas de quoi nous parlions. Et pourtant, à Garoua, nous avons bel et bien, aujourd’hui, des pelouses de type Bermuda Tiffway, installées pour la première fois en Afrique noire. Pour réussir un tel pari, il fallait faire venir, par avion, ces pelouses, réussir à les installer dans les 48 heures, car ce type de gazon hybride ne se sème pas. Il se repique simplement. L’avantage d’une telle approche était que la compétition étant proche, semer le gazon n’allait pas laisser au gazon assez de temps pour être prêt à la compétition. Il fallait donc repiquer ce gazon, afin de permettre qu’il puisse être prêt plus vite pour la compétition. Nous l’avons dit, et nous l’avons fait, et les résultats sont là aujourd’hui. Prime Potomac est la seule société de construction de cette CAN, qui a été publiquement félicitée par les inspecteurs de la Caf et de la Fifa lors de la dernière visite d’inspection, pour la qualité des travaux, la qualité de la pelouse, et la célérité avec laquelle nous avons mené les travaux ces derniers mois. Toutes ces choses sont vérifiables.
Au niveau des emplois, nous avons créé plus de 5000 emplois dans la ville de Garoua. Je parle d’emplois directs créés par nos projets. A ce jour, nous utilisons plus de 200 fournisseurs locaux. Et malgré les difficultés de paiement ici et là, nous sommes fiers de participer à ce grand défi avec eux. Ce que nous attendons des Camerounais, c’est qu’ils nous jugent sur le terrain. Mais comme les détracteurs savent qu’ils ont perdu l’argument de la compétence, puisque nos stades et nos hôtels sont désormais debout et bien, ils s’attardent sur des polémiques stériles pour garder la confusion dans les esprits. Certains vont même jusqu’à créer des blocages pour nous empêcher de livrer nos travaux.

Que s’est-il passé avec le financement Exim Bank USA que vous deviez apporter?
Il s’est passé que le ministère camerounais de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (Minepat) n’a pas été capable de boucler l’affaire avec Exim Bank pour des raisons qui restent étonnantes. Et nous croyons que notre dossier a été saboté de bout en bout au niveau du Minepat. Voici pourquoi je le dis : le Minepat, c’est quand même la meilleure expertise du Cameroun en matière de financement international. Ce sont des professionnels qui comprennent leur travail et le font bien. Ils connaissent les rouages et ont traité des milliers de dossiers financiers, dont plusieurs dossiers directement avec Exim Bank USA.
Ces professionnels connaissaient donc comment porter un dossier à Exim Bank USA. Sauf que dans notre cas, ces experts ont envoyé, à Exim Bank, un dossier de financement très mal ficelé, avec des erreurs grossières, et, comble de malheur, ils ont envoyé à Exim, un dossier totalement en français, alors que l’anglais est la langue de travail à Exim Bank USA. Evidemment, Exim a renvoyé le dossier en leur demandant de le traduire en anglais tout au moins. Alors qu’Exim Bank attend que le dossier traduit lui soit renvoyé, un directeur du Minepat a plutôt été mis en mission pour aller à Washington, dire à Exim Bank que les contrats de Prime Potomac n’étaient pas réels, et que l’Etat du Cameroun, n’était pas certain du financement d’Exim Bank à notre entreprise.

Tout cela paraît absurde…
Effectivement, vous comprenez l’astuce. D’abord on envoie un document en français alors qu’on sait qu’il doit être en anglais. Et puis, au lieu de renvoyer le dossier traduit comme demandé par Exim Bank USA, on va plutôt à Washington pour jeter du discrédit sur le financement qu’on est pourtant supposé trouver pour le Cameroun. Et quand on a réussi de plomber le dossier, on écrit au président de la République pour lui dire que le financement proposé par Prime Potomac ne peut pas marcher. On a voulu faire croire au chef de l’Etat que les autorités américaines qui ont supporté le dossier de Prime Potomac, n’étaient pas sérieuses. C’est pourquoi je vous ai dit que notre dossier de financement a purement et simplement été saboté par le Minepat, qui a ensuite couru dire au président de la République, que les financements n’étaient pas bons.

Un complot pour faire échouer la CAN?
Je crois qu’il y a lieu de s’interroger de l’opportunité qu’il y avait à saboter des financements légitimes accompagnés par une volonté forte des Etats-Unis pour les projets de Garoua. Mais en regardant ce qui s’est fait ailleurs, on reste quand même dubitatif sur ce qui se serait passé si les financements avaient été poursuivis avec la même détermination qu’on montre aujourd’hui. Je m’explique : le stade de Japoma (Douala) a commencé en janvier 2016. L’Etat a été obligé de financer le début de ces travaux sur fonds propres, parce qu’il a fallu plus d’un an au Minepat, pour boucler les financements ; alors qu’il était possible de boucler ces financements en 6 mois maximum. A Yaoundé, pour le complexe sportif d’Olembe, la situation était similaire, avec un dossier de financement qu’on a fait trainer inutilement, pendant plus d’un an, jusqu’à ce que le partenaire financier présenté à l’Etat jette l’éponge.
A Bafoussam, on a carrément été incapables de boucler les financements, qui auraient pu être trouvés, si on avait simplement appliqué certaines astuces basiques. A Garoua, pour l’autre grande entreprise de la ville, on s’est retrouvé avec un dossier de financement bloqué, alors que la solution était très simple et aurait dû être prise en compte par les experts du Minepat au moment de ficeler les contrats. Je le dis parce-que j’étais en salle pendant ces pourparlers au ministère des Marchés publics (Minmap).
Dans notre cas particulier, ceux-là mêmes qui avaient saboté notre financement, sont venus par derrière nous proposer des financements tchadiens ; que nous avons refusé évidement parce que nous estimions que si vous êtes l’entité qui choisit les financements, vous pouvez prendre sur vous de proposer ces financements de manière officielle, au lieu de nous demander de les proposer à votre place.

Pourquoi, selon vous, y aurait-il eu un complot pour faire échouer la Can au Cameroun?
D’abord il faut noter que je ne parle pas de complot. Je parle de sabotage des efforts de financements de certains projets de la Can, y compris le nôtre. Et j’ai des éléments précis pour appuyer mon analyse. Je crois que certaines personnes ont très vite fait le calcul suivant lequel un succès de la Can au Cameroun ne faisait pas leurs affaires politiques. Et je ne parle pas forcement de l’opposition. Mais il semble que les fonctions de certaines personnes étaient devenues trop étroites pour leur carrure. Et peut-être que ces personnes ont décidé de forcer la main du chef de l’Etat, afin qu’il leur permette d’arriver rapidement à ces autres fonctions. Je crois qu’il faut prendre le Cameroun sérieusement, et permettre au président de la République de développer ce pays comme il l’a entrepris. Il n’y a plus de temps à perdre.

On a entendu dire dans certains couloirs que Prime Potomac n’avait pas d’avenant lui permettant de poursuivre les travaux, après le changement du mode de financement que vous avez cité tout à l’heure. Qu’est-ce qu’il en est?
Nous avons effectivement introduit un avenant, en proposant une réduction du montant du contrat à l’Etat du Cameroun il y a presqu’un an déjà. La réduction s’expliquait par le fait qu’avec Exim Bank, les accords nous auraient obligé à acheter un certain nombre de matériaux et équipements aux Etats-Unis, afin de respecter les quotas. Or, avec le financement direct de l’Etat du Cameroun, nous allions désormais prendre sur place certaines choses qui auraient dû venir des Etats-Unis, si le financement avait été celui d’Exim Bank.
C’est donc très logiquement, que nous avons saisi l’Etat du Cameroun pour lui demander un avenant qui réduisait le prix du marché, afin de l’adapter à la nouvelle donne. Sauf qu’un an plus tard, la signature de cet avenant reste toujours attendue. Nous avons entendu dire que tantôt c’est le Minepat qui devait initier l’avenant puisqu’on parle des questions de financement, tantôt ce sont les maitres d’ouvrage qui devaient le faire, tantôt aussi que c’est le Minmap, avec lequel nous avons signé le contrat initial, qui devait le faire. Donc, nous restons à l’écoute, mais déplorons toutes ces manœuvres qui visent à fragiliser nos projets, et à entretenir la polémique au sein de l’opinion publique.
(Source : ESSINGAN, édition du 10 décembre 2018 )