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ANALYSE

Djibouti : Le Sheikh de service


Alwihda Info | Par Kadar Abdi Ibrahim - 11 Avril 2015


De Kadar Abdi Ibrahim, enseignant de mathématiques à l'université de Djibouti
De tout temps et sous toute dictature cinq personnages ont joué ou jouent encore un rôle essentiel : le bouffon, le sage, le souffre-douleur appelé aussi tête-de-turc, le chambellan et les oulémas du pouvoir (علماء السلطة). A chacun une partition sur mesure lui est dévolue.
Le bouffon, grande-gueule, souvent au physique disgracieux, amuse, fait rire le dictateur et sa cour par ses lazzis et pitreries burlesques, provoquant ainsi l’hilarité générale, suscitant tout autant l’allégresse de son maître que l’aversion profonde de l’ensemble des courtisans qu’il rabaisse dans son storytelling.

Le sage, homme d’âge avancé, représenté dans la plupart des cas par un chef coutumier, sert, lui, de conseiller. Il coordonne généralement la relation entre la cour et les structures traditionnelles, tient particulièrement un discours élogieux sur le souverain et sur la conjoncture, qui allie à la fois force de conviction et de persuasion, héritage de son vécu. Discours qui se focalise généralement sur l’unité nationale mais dont l’influence réelle accentue l’émiettement du tissu social.

Le souffre-douleur est quant à lui le préposé aux fureurs du tyran. Victime expiatoire aux colères fulgurantes du despote, aux gifles, aux insultes et autres, il répond toujours tête baissée par le silence. A lui est déchue la rude tâche de boire jusqu’à la lie les rots présidentiels.
Le chambellan, grand officier, l’un des personnages le plus important de l’Etat au 16e siècle, qui, avec le temps passant, n’est devenu qu’un titre honorifique, prend l’appellation contemporaine d’aide de camp du chef et/ou dans certaines mesures de Général de la garde républicaine.

Enfin, le Sheikh du pouvoir, indispensable à la dictature, fréquente lui aussi la cour, ses fastes et ses turpitudes, vivote dans les couloirs du palais dans lesquels se trament les intrigues les unes plus diaboliques que les autres. Instrumentalisé par le pouvoir pour justifier sa politique machiavélique, il use et abuse, à l’emporte-pièce, de la parole d’Allah et signe à tout-va des fatwas qui jettent le trouble dans l’esprit de la population déclenchant pour la plupart des vives polémiques.

Mais loin d’un enfermement misonéiste, voilà que sous le régime de Guelleh, les oulémas du pouvoir, discrédités depuis longtemps pour leurs matérialités religieuses, se voient remplacer par un nouvel personnage. Le Sheikh de service ! Un Sheikh du pouvoir en quelque sorte plus nuancé. Un Sheikh d’un nouveau genre, légèrement saupoudré d’une certaine légitimité, empaillé d’une non moindre intégrité et autonomie que lui confère la distance qu’il a su mettre entre lui et le palais. Un Sheikh à mi-chemin entre le Sheikh du palais et le Sheikh de la dignité. Pour bonne ou mauvaise qu'elle soit, la formule dénote, chez ce Sheikh, sa proportion à redistribuer le rapport des oulémas au pouvoir.

Pourquoi est-il sollicité dans les tournées des députés du RPP et du gouvernement dans les différents quartiers de la ville ?

Dans notre subconscient collectif, les oulémas sont par essence les ascètes prodigues dont le dévouement est chevillé au corps. Ils sont avant tout, ceux, qui par leurs paroles ou actes défendent, protègent, construisent et endiguent surtout l’extrémisme et l’intégrisme religieux. L’attitude franche d’un Sheikh tranche particulièrement avec la sournoiserie pratiquée par les politiciens. Cette vision quelque peu idyllique permet d’apporter du crédit moral qui fait tant défaut à la ploutocratie RPPiste. La présence du Sheikh dans ces tournées s’interprète donc, ici, comme une thérapie cognitivo-comportementale de réhabilitation versus RPP. Une façon, en quelque sorte, de se rassurer eux-mêmes et rassurer la population que « la fonction du Sheikh et le Sheikh lui-même » sont toujours de leur côté.

Après plusieurs tentatives de « se rabibocher » par des tournées qui se sont, d’ailleurs, toutes soldées par des échecs, le RPP semble avoir compris que son discours tournait dans le vide et que son système prenait l’eau de toute part. En effet, la langue de Hadraawi n’est pas le point fort des différents responsables politiques du RPP. L’on atteste, la catastrophique et ridicule campagne électorale de février 2013. Désertée depuis par la population, le RPP recherche donc un coryphée, autrement dit une voix qui attire, porte, transcende et galvanise des foules, tout à fait à l’opposé du verbe mou et cotonneux de ses ténors. Dans une telle perspective, le Sheikh de service, à la rhétorique traditionnelle, maniant avec dextérité toutes les tournures et subtilités de la langue, vanté pour son éloquence verbale, devient la clef de voûte de la populace.

La politique du RPP étant le théâtre de toutes les traîtrises, la vérité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. En est la preuve, Bashir, God et Guirreh, aujourd’hui diabolisés, hier, invités de marque de tous les plateaux de la RTD et vus comme des remparts à l’extrémisme galopant dans la sous région. Chers Sheikhs de service, faites attention à ne pas faire partie de la meute ni de la moutonnaille.

Comme disait George Eliot, « Si vous ne pouvez pas être une étoile au ciel, soyez du moins une lampe à la maison », il en va de votre salut éternel et celui de votre pays.

Mais une question se pose : jusqu’où l’imposture voudra nous faire croire que l’homme « enturbanné » peut réussir à camoufler la forfaiture politicienne ?