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ANALYSE

Éliminer les maladies tropicales négligées : une nouvelle initiative pour terminer ce que nous avons commencé


Alwihda Info | Par Dr Matshidiso Moeti - 24 Mai 2016 modifié le 24 Mai 2016 - 09:27


Tribune de Matshidiso Moeti, directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique

Éliminer les maladies tropicales négligées : une nouvelle initiative pour terminer ce que nous avons commencé
J'ai grandi dans l'Afrique du Sud de l'apartheid et j'ai vu de mes propres yeux la douleur et les souffrances qu'éprouvaient les patients dont s'occupaient mes parents dans leur dispensaire. Les patients entraient et sortaient, à la recherche d'un traitement pour leurs maladies et leurs souffrances. J'ai appris que maladie et sensation d'inconfort permanente faisaient partie de la réalité quotidienne de bon nombre de nos voisins.

Aujourd'hui, je suis moi-même médecin et je connais la maladie et la douleur vécues au quotidien par le milliard de personnes affectées par les maladies tropicales négligées (MTN) dans le monde. Les MTN sont un groupe de maladies évitables et traitables affectant principalement, et ce de manière constante et grave, les communautés les plus pauvres, les plus marginalisées et les plus isolées du monde. Ensemble, elles sont responsables de plus de 150 000 décès par an dans le monde, mais même ce nombre minimise largement leur impact.

Dans l'ensemble, les MTN ne sont pas des maladies mortelles. Au fil des années et des décennies, elles agissent plutôt en sapant la résistance des gens, en détruisant leur qualité de vie et en dévorant leurs économies. Pour les nombreuses personnes qui en sont atteintes, la fatigue chronique, la mauvaise vue et la gêne persistante ressentie sont leur lot quotidien.

Heureusement, le traitement et la prévention de nombreuses MTN sont simples du point de vue médical et, dans leur grande majorité, les médicaments nécessaires à ces traitements sont mis gratuitement à disposition par les laboratoires pharmaceutiques. Rien qu'en 2015, 1,5 milliard de traitements ont été donnés dans le monde. Mais la délivrance de ces médicaments est plus difficile qu'il ne paraît. Nous avons besoin de plus d'informations sur les lieux où les personnes sont infectées ou à risque, besoin d'infrastructures de distribution des médicaments dans les régions isolées et besoin d'un système de suivi des progrès.

Un effort d'une telle ampleur demande des financements et des capacités techniques importants et constitue un défi immense pour de nombreux pays africains. La conception de programmes efficaces ne représente que la moitié du combat et leur succès dépendra en grande partie de la mise en place d'une collaboration pertinente et d'un mode de financement durable.

Ces dernières années, nous avons pu observer un mouvement croissant de lutte contre ces maladies invalidantes. En 2012, une coalition de représentants de divers secteurs a appuyé la Déclaration de Londres sur les maladies tropicales négligées, un plan ambitieux visant à contrôler, à éliminer ou à éradiquer 10 maladies négligées. En 2014, deux douzaines de pays africains se sont engagés à renforcer leur implication dans le domaine des MTN en vertu de l'Engagement d'Addis Abeba sur les MTN. Et en 2015, les Objectifs de développement durable ont clairement indiqué que la lutte contre les MTN était essentielle pour aider les communautés à se libérer de la pauvreté.

C'est pourquoi l'Organisation mondiale de la santé, en collaboration avec une coalition d'organisations multinationales, lance le Projet spécial élargi pour l’élimination des maladies tropicales négligées, ou ESPEN. L'ESPEN dispose d'un mandat plus étendu que son prédécesseur, le Programme africain pour l'onchocerchose (APOC) qui a pris fin en décembre 2015. L'APOC s'intéressait à une seule maladie ; l'ESPEN s'intéresse à cinq affections, l'onchocercose, la filariose lymphatique, la schistosomiase, les helminthiases transmises par le sol et le trachome, qui peuvent être contrôlées et éliminées grâce à l'administration massive de médicaments, c'est-à-dire l'administration simple et peu onéreuse de médicaments à toutes les personnes qui vivent dans les régions à haut risque.

Pour parvenir à aider ces millions de personnes, les pays eux-mêmes touchés par les MTN doivent être à l'avant-garde de la lutte. La majeure partie de ce travail se fait déjà par l'intermédiaire des programmes nationaux contre les MTN déployés en partenariat avec des organisations publiques et privées. Pour veiller à l'efficacité et à la durabilité de ces programmes, l'ESPEN va soutenir les pays à chacune des étapes du parcours : il les aidera tandis qu'ils dressent un état des lieux du fardeau que représentent ces maladies, délivrent des traitements de manière précise et efficace, surveillent les progrès réalisés et obtiennent la certification désirée quand ils seront enfin parvenus à éliminer ces maladies à l'intérieur de leurs frontières.

L'ESPEN aidera également les pays à mieux travailler ensemble avec leurs partenaires. L'ESPEN aidera les pays à renforcer leur rôle moteur stratégique en mobilisant et en coordonnant le soutien des partenaires, une condition indispensable au déploiement des interventions qui permettront de réaliser des progrès tangibles jusqu'à l'éradication de ces maladies. Il créera un portail en ligne afin que les pays puissent avoir accès aux informations et les partager, et aidera les diverses organisations travaillant dans le domaine des MTN à collaborer et à rationaliser leurs efforts. Il conseillera aussi les gouvernements en matière de levée de fonds et les aidera à identifier les meilleures moyens d'investissement pour lutter contre les MTN.

Ce projet s'appuie sur un mouvement mondial et panafricain de lutte contre les MTN déjà en place. L'APOC a aidé les pays à faire de grands pas dans la lutte contre l'onchocercose (cécité des rivières) et obtenu une réduction significative du nombre des personnes affectées par cette maladie invalidante.

L'ESPEN est un élément essentiel d'un agenda de santé plus large et les systèmes établis dans les pays avec son aide viendront à bout des MTN. Dernièrement, la tragique épidémie de fièvre d'Ebola a révélé le besoin d'une OMS plus forte et j'ai pu lancer un Agenda de transformation pour le Secrétariat de l'OMS dans la région africaine. L'objectif : que l'Organisation évolue de manière à apporter un soutien de qualité aux pays afin de leur permettra d'améliorer et de transformer leurs systèmes de santé d'une façon durable et d'accélérer le développement de la santé dans la région subsharienne.

L'ESPEN et l'élimination des MTN font tous deux partie intégrante de cet agenda. Doter les pays de structures permettant de suivre les maladies et de fournir les services nécessaires dans les coins les plus éloignés de la société permet de construire des systèmes de santé plus forts. Ces systèmes constituent la base des infrastructures nécessaires pour répondre aux urgences et garantir un accès universel à la totalité des services de santé primaires, depuis la vaccination des enfants jusqu'à la santé reproductive.

Les outils et les connaissances requis pour soulager les souffrances négligées de millions de personnes sont entre nos mains. J'espère que les pays africains et d'autres partenaires rejoindront l'ESPEN pour soigner ceux qui sont touchés par les MTN, pour éliminer ces maladies dévastatrices, causes de pauvreté, qui frappent les communautés oubliées et pour construire des systèmes de santé plus forts pour le bien-être de tous.

Par le Dr Matshidiso Moeti, directrice régionale pour l'Afrique, OMS