Accueil
Envoyer à un ami
Imprimer
Grand
Petit
Partager
EDITORIAL

Tchad : pourquoi la société civile a échoué à mobiliser ?


Alwihda Info | Par - 11 Février 2018 modifié le 11 Février 2018 - 21:23


La marche du 8 février à N'Djamena. Alwihda Info
La marche du 8 février à N'Djamena. Alwihda Info
Toutes les tentatives de rassemblement pour une marche pacifique initiées par la société civile ou l’opposition démocratique ces dernières semaines peinent à mobiliser une foule dans un coin ou les recoins de la capitale tchadienne. Pourtant, la situation actuelle, ponctuée d’une grève sèche et illimitée observée dans tous les secteurs publics pour protester contre l’amputation drastique des salaires des fonctionnaires et l’augmentation du prix de carburant à la pompe, offre déjà une opportunité de mobilisation de masse pour exiger des meilleurs conditions de vie et de travail.

Il faut reconnaitre que certains acteurs de la société civile, des groupes d'artistes ou politiques ont lamentablement échoué dans leur démarche visant à convaincre non seulement le peuple tchadien sur le bien-fondé de leur action, mais surtout à faire drainer une myriade de leurs militants ou sympathisants qui sont habituellement plus nombreux lors de leurs points de presse ou concerts artistiques que dans la rue pour une marche dite pacifique dans un seul quartier de la capitale.

On est en droit de se poser la question, celle de savoir pourquoi le viol perpétré sur la jeune Zouhoura par les enfants de dignitaires du régime, le 15 février 2016, a-t-il réussi à mobiliser les tchadiens dans la plupart des régions du pays, pendant des jours dans la rue, entrainant des pertes en vie humaine, pour exiger pour que justice soit rendue, alors que les appels à la marche pacifique du 25 janvier, du 6 et du 8 février initiés par certaines franges de la société civile n’ont pas réussi à mobiliser une bonne centaine de manifestants dans la rue. La majorité de la population s'est contentée de se terrer chez soi ou bien de s’attribuer le rôle de spectateur.

En réalité, la réussite des manifestations de 2016 pour protester contre le viol de Zouhoura repose en grande partie sur la mobilisation des élèves, étudiants et des femmes qui ont marché dans la plupart des grandes villes du pays pour braver des tirs à balles réelles des forces de l’ordre. Les initiateurs de ces récentes marches pacifiques ont-ils intérêt à examiner l'adhérence à la cause de Zouhoura des milliers de tchadiens dans les rues en février 2016, plutôt que de se contenter de s’organiser en petits groupes éparpillés dans des quartiers pour éviter l’affrontement direct avec la police ? Rien n’est moins sûr, mais tout porte à croire que la société civile et certaines franges d'acteurs politiques souffrent d’un problème criard d’organisation et d’implantation au sein de la population par leurs campagnes de proximité en vue de promouvoir la noblesse de leur action.

Même si le régime du président Idriss Déby est décrié par une bonne partie de l’opinion face à une gouvernance calamiteuse, et fragilisé par une crise économique et financière depuis 2014, il apparait comme un agent de stabilité pour le Tchad dans une sous-région en pleine ébullition. Les tchadiens craignent qu’un éventuel basculement du Tchad dans un cercle infernal de la violence ne fasse sombrer le pays dans le chaos et dans une guerre civile pérenne avec d’énormes dégâts collatéraux.

Dans ce contexte, la majorité des tchadiens optent pour un Tchad apaisé avec une gouvernance calamiteuse plutôt que de se lancer dans une aventure dont les conséquences seront à la fois imprévisibles et périlleuses, en plus du risque de compromettre sérieusement l’avenir d’un Tchad meilleur. Ce qui constitue un handicap majeur qui peut conduire à susciter des interrogations et de la méfiance à l’égard de l’opposition politique et de la société civile tchadienne, notamment sur leur capacité à rassurer l’opinion sur le devenir d’un Tchad en paix avec une alternance démocratique et apaisée, pendant que ces derniers sont est en réalité plus enclins à entretenir des querelles intestines de leadership, contribuant largement à leur division.

Ce ne sont ni la répression policière, ni la peur qui oblige les tchadiens à être passifs, mais ils ne veulent pas agir face à une société civile de plus en plus politisée et qui s’est régulièrement illustrée dans son rôle quotidien à victimiser une catégorie des tchadiens, et à en culpabiliser une autre, en se basant sur des considérations ethniques ou régionales.

La faiblesse de la société civile tchadienne se traduit également par le manque d’une véritable culture démocratique. Les leaders des associations de la société civile n’ont généralement pas accepté une alternance démocratique apaisée à la tête de leur entité associative, pendant qu’ils demandent au pouvoir d’instaurer une véritable ouverture démocratique. Quel paradoxe qui consiste à demander à quelqu’un de faire quelque chose, lorsqu’on n’arrive pas à appliquer à soi-même cette culture démocratique.

Cette division Nord-Nord, Sud-Sud et Nord-Sud accentuée par des hommes politiques de tous bords et des acteurs de la société civile a largement contribué à faire perdurer le régime du président Deby Itno et continuera à le faire perdurer pendant une belle lurette, aussi longtemps que cette situation fera son chemin.

À cela s’ajoute la versatilité de plusieurs acteurs de la société civile, apôtres de gain facile et qui se transforment en saboteurs, ce qui serait à l’origine de plusieurs échecs d'initiatives. Tant que la société civile n’acceptera pas d’instaurer un minimum de justice, d’accepter une alternance démocratique à la tête de toutes ces entités associatives, d’être plus proche de la population tchadienne dans sa lutte quotidienne et de se débarrasser de l’ethnocentrisme, c’est une peine perdue.


Djimet Wiche Wahili
Journaliste, directeur de publication. Tél : +(235) 66304389 E-mail : djimetwiche@gmail.com En savoir plus sur cet auteur