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ANALYSE

Visages de la femme dans la littérature négro-africaine


Alwihda Info | Par Mohamed Qayaad - 29 Octobre 2014


Depuis quelques décennies, le féminisme européen tente, dans un sursaut désespéré, de conférer à la femme les mêmes droits qu’à l’homme, tout comme s’il s’agissait de deux espèces différentes. Mais a bien y regarder, on constate qu’il s’agit la de la même solution que l’on ait trouvé en Europe pour libérer la femme des servitudes à elle imposées par l’homme depuis le temps des clans nomades menant une vie pastorale. En Afrique noire la réalité est toute autre.
En effet, les faits existent qui expliquent que l’on soit en présence d’une civilisation de la femme. Une civilisation réellement féminine qui tisse des rapports non d’opposition mais plutôt de complémentarité avec la civilisation masculine pour enfin donner la civilisation négro-africaine. La littérature, qui est l’expression d’une culture, traduit les différents visages de la femme dans les sociétés africaines d’aujourd’hui. Symbole de vie et pilier de la société, la femme est aussi le principal vecteur de l’économie ainsi que l’inspiratrice de maints soulèvements populaires. C’est à la découverte ou à la redécouverte de ces principaux visages de la femme que je vous convie par l’intermédiaire de la littérature. Rappelons d’ores et déjà qu’il s’agit en général des mêmes traits de la femme dans presque tous les genres littéraires, c’est-à-dire depuis les genres de littérature orale jusqu’à la littérature écrite contemporaine. C’est donc non seulement par souci de temps, mais surtout pour mieux circonscrire le champ géolittéraire, que je propose ici d’identifier les différents visages de la femme dans le roman négro-africain.
La femme victime?
Il faut préciser d’entrée que la littérature négro-africaine n’idéalise point la femme. Aussi y trouve-t-on des images de la femme aussi bien naïve que victime de certains actes répréhensibles de quelques fâcheux individus, ou encore de la société elle-même. La mésaventure ainsi que la déchéance d’Ebla en ville nous sont décrites avec émotion par Nurradin Farah dans son roman « Née de la côte d’Adam ». À travers ce regard, c’est non la petite fille qui est indexée mais plutôt les attraits irrésistibles qu’exercent sur elle les mirages de la ville de Mogadisho. Dans le même sens, la désillusion d’Ebla peut-être considérée comme un avertissement contre l’exode rural qui, en privant nos campagnes des bras les plus valides, crée dans les grandes villes une nouvelle race de sans foi ni loi.
Quant à Salimata, l’héroïne des « Soleils des indépendances » de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma, l’angoisse perpétuelle qui l’accompagne est le résultat du viol odieux perpétré sur elle par Bafi le jour même ou elle a été excisée. Par conséquent, la stérilité qui s’ensuit et accompagne l’héroïne telle l’ombre inséparable d’un individu, n’est rien d’autre qu’un clin d’œil de l’auteur sur cette pratique de l’excision. Sans doute y a-t-il aussi là un appel implicite pour une exécration totale et immédiate d’une telle pratique. Mais comment faut-il lire exactement ce message de Kourouma, même si cette image de la femme n’est que mineure dans le roman négro-africain?
La femme : Pharaon de la société négro-africaine
Le regard que pose l’auteur des « Soleils des indépendances » sur l’excision ainsi que l’indignation qu’il suscite chez le lecteur, sont en réalité dus à un phénomène culturel. En effet, en Afrique noire, la femme est considérée comme le symbole de la vie au sens plein du terme. Il est alors inconcevable qu’elle soit privée de sa maternité. L’on peut y déplorer une certaine intolérance de nos sociétés, néanmoins on reconnaît qu’il s’agit d’un fait culturel. La stérilité aussi bien que le sang de la menstruation sont appréciés négativement en Afrique noire. S’il est évident que la stérilité est une absence de vie, l’écoulement du sang ne l’est pas moins. Chez les Ewe en effet, on dit qu’une femme « a mis les mains à terre » lorsqu’elle a ses règles. Cette expression peut-être entendue comme une manière d’enterrer un enfant que l’on a perdu. C’est pourquoi la femme qui a mis la main à terre est considérée non-purifiée. Dans certaines cultures négro-africaines, il lui est interdit de fréquenter certains lieux publics ou sacrés tels que les marigots, les couvents, les temples des Orisha. Parfois, elle ne peut ni dormir ni préparer à manger à son époux. Même aujourd’hui, où les conditions de vie en ville ne permettent pas systématiquement l’observance de ces règles, il n’est pas rare de les voir subsister sous d’autres formes.
Cette conception de la stérilité et de la menstruation n’est qu’une façon de refuser non seulement la mort, mais surtout de refuser de voir la femme privée de sa caractéristique fondamentale : la maternité. Car si en Afrique la femme perd sa maternité c’est toute la société qui va basculer dans le chaos le plus total, c’est-à-dire dans ce que Wole Soyinka nomme « Une saison d’anomie ». Aussi abordons-nous aux rives d’une autre caractéristique fondamentale des sociétés négro-africaines qui est le matriarcat. Rappelons ici, en effet, que si ce sont les femmes qui ont découvert l’agriculture grâce à la sélection des plantes vivrières, c’est justement parce qu’elles restaient à la maison, alors que les hommes s’adonnaient à des tâches telles que la guerre ou la chasse.
Aujourd’hui encore, l’expression « la maison appartient à la femme » se traduit chez la plupart des peuples négro-africains à tous les niveaux : économique, politique et métaphysique. Dans l’expression “la maison appartient à la femme”, le terme “maison” doit être également entendu comme étant synonyme de société et de foyer. Qu’il s’agisse donc de maison, de société ou de foyer, on retrouve la femme comme nerf vivifiant de la société négro-africaine. En d’autres termes, la femme est le pharaon dans les sociétés négro-africaines. En effet le terme pharaon signifie en ancien égyptien la grande maison. À l’instar donc du pharaon, la femme est considérée comme une entité symbolique (le foyer, la maison, la société) où s’abritent tous les êtres vivants dans la société. Par ailleurs, pharaon est également désigné comme une abeille, cette alchimiste qui a sa propre logique de construction des demeures et celle sans qui les fleurs ne sauraient exister. Nous pouvons en déduire que tout comme le pharaon, l’existence est rendue possible grâce à la femme.
La plupart des œuvres en littérature négro-africaine sont unanimes pour en témoigner. C’est en puisant aux sources égyptiennes que Soyinka parvient à mieux exprimer le vrai visage de la femme dans les sociétés négro-africaines. Dans son roman « Season of anomy », traduit sous le titre « Une saison d’anomie », Soyinka décrit passionnément l’aventure d’Ofeyi et d’Iriyise, la seconde étant la campagne du premier. Une lecture superficielle pourrait y déceler une réactualisation du mythe d’Orphée et d’Euridice. Mais le texte de Soyinka transcende le mythe grec et s’inscrit dans la cosmogonie égyptienne avec l’exposition de la même situation d’origine. Si le nom de l’héroïne Iriyise signifie rosée en yorouba, il évoque surtout Isis la première femme de l’humanité, selon la
cosmogonie égyptienne. Les qualités tant affectives que maternelles du personnage ont largement influencé la mythologie biblique au point qu’on identifie assez aisément Isis sous les traits de Marie.
L’amour d’Isis pour son frère et époux Osiris, se reconnaît dans l’affection que le personnage de Soyinka, Iriyise, témoigne pour Ofeyi. De même, le rôle de guérisseuse et de porte-étendard que l’auteur lui attribue est une allusion à la persévérance d’Isis, qui après avoir combattu Seth, son frère et assassin d’Orisis, rassembla les restes de ce dernier afin de le faire revenir à la vie. Par cette action thérapeutique et mystique, Isis fait d’Orisis le premier être humain ressuscité. On peut dès lors comprendre pourquoi Soyinka avertit en disant que si Iriyise perd son iridescence, la lutte de l’homme est vaine et l’humanité sombrera dans le chaos. L’expression iridescence qui renvoie à l’idée d’éclat, de lumière, rappelle une des notions de l’anthropologie vitaliste négro-egyptienne. Il s’agit de Akh (lumière) qui désigne l’une des entités immatérielles de l’homme-personne, à l’instar du Ba (l’âme), du Ka (l’énergie cosmique) ou du Ren (le nom). En effet, ce terme Akh, écrit avec l’hiéroglyphe représentant l’oiseau ibis signifie la lumière et se retrouve à la formation des mots tels que la terre fertile, l’étoile brillante ou la flamme. Par conséquent, l’être parfait, en sortant de Akh qui signifie aussi palais royal, n’aspire qu’à y retourner. En d’autres termes, l’amour ainsi que la maternité dont elle semble capable, fait de la femme cette flamme, ce phare qui éclaire toute la société et sans laquelle il fera nuit, comme disent les Fon pour traduire la mort du monarque.
Nous pouvons dès lors nous demander ce qu’aurait pu devenir le pays des Diallobe sans la figure emblématique de la grande royale décrite par Cheikh Hamidu Kane dans « L’aventure ambiguë ». Étoile qui rayonne sur le pays, la Grande Royale, à l’instar du pharaon, est l’abeille qui veille sur la santé aussi bien physique que morale de son peuple. Aussi permet-elle à son peuple d’exister en résolvant définitivement la question de l’école étrangère et de l’école coranique : l’école ou nous envoyons nos enfants, dit-elle, tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous conservons avec soin et à juste titre. Il y en aura qui ne nous reconnaîtront plus. Mais que faisons-nous de nos grains les plus chers dès l’arrivée des semailles ? Nous avons envie de les conserver ou de les manger. Mais nous les enfouissons sous terre pour que se produise la germination. C’est ainsi que par sa bonne action, la Grande Royale, prenant de cours Maître Thierno et le chef des Diallobe, parvint à faire envoyer Samba Diallo à l’école des Blancs pour qu’il y apprenne à lier le bois au bois et à vaincre sans avoir raison. La réunion qu’elle a organisée et à laquelle pour la première fois les femmes ont participé, nécessite une concentration de force d’un être capable de soulèvement général.
Cette image de la femme mobilisatrice, l’auteur la prolonge dans son roman les « Gardiens du temple », à travers le personnage de Mbaye, gardienne de la mémoire de la tradition par ses origines (griots) et sa formation (historienne). Ce rôle mobilisateur et de soulèvement populaire s’observe également à travers la longue marche des femmes dans « Les bouts de bois de Dieu » de Sembene Ousmane et dans « La grève des Battu » d’Aminata Sow Fall, notamment avec le personnage de Salla Nyang. En effet, poussée jusqu’au seuil de la marginalité par la société, Salla Nyang a pu mobiliser les Battu (les mendiants) et coordonner leur rébellion pour le salut final. C’est également pour trouver le même salut que Chaidana, héroïne de « La vie et demie » de Sony Labou Tansi, assassine les criminels de son père ainsi les affameurs du peuple. Ainsi, la femme, tel le pharaon, veille sur la vie politique du pays.
Ce qu’être femme aujourd’hui veut dire
En définitive, l’image essentielle de femme qui ressort de l’analyse du roman négro-africain est celle qui fait d’elle un pharaon. En effet, être le pharaon de la société négro-africaine actuelle est le rôle primordial de la femme Kamit.
Génitrice, protectrice et maternelle, la femme est le nombril de la société à tous les niveaux. Elle veille à ce que le cordon ombilical ne se coupe ou ne se brise entre l’enfant (la société) et elle.
En tant que rosée, c’est-à-dire symbole de fraîcheur, de paix et de renaissance, elle est en dernière analyse, le Non ou le Nan de la société humaine : la mère génitrice des êtres, comme le conçoivent certains peuples de l’Afrique de l’Ouest. L’enfant, qui recherche la sécurité du sein maternel, grandit auprès de sa mère. Et, pour ne pas perdre la lumière et pour éviter que le cordon ombilical ne se coupe, restons avec la mère, comme le désirait si ardemment Camara Laye dans « L’enfant noir » : Comme j’aimerai être près de toi, être enfant près de toi.

Mohamed Qayaad