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AFRIQUE

Cameroun/Manu Dibango : « Une si étrange nuit… »


Alwihda Info | Par - 23 Avril 2020

Dans un hommage plein d’émotion, l’historien et chroniqueur musical, Joseph Owona Ntsama revient sur le départ pour l’éternité du célèbre saxophoniste de renommée mondiale.


Cameroun/Manu Dibango : « Une si étrange nuit… »
« Il est certain que la nuit du 23 au 24 mars 2020 restera à jamais gravée dans les esprits des mélomanes d’ici et d’ailleurs. Une vraie nuit noire, lourde d’atmosphère et pesante de cette onde de choc qui allait nous percuter frontalement. Une nuit étrange qui s’inscrivait déjà dans le prolongement d’un confinement partiel décrété, quelques jours avant au Cameroun, par son Premier ministre Chief Joseph Dion Ngute, pour cause de SRAScov2 plus connu, le redoutable virus, sous l’appellatif « Covid-19 ». Le temps, pour ceux et celles qui savent lire ses signes, s’était déjà mis en berne, tout seul, silencieusement…
Et surtout que quelques jours avant, une vilaine et persistance rumeur l’avait annoncé mort avant la lettre sur les réseaux sociaux : les charognards et autres vils coyotes, comme toujours, étaient déjà prêts à se partager sa dépouille… Il est assez curieux – même si cela ne devrait pas nous surprendre en réalité – que beaucoup de ceux qui prennent la parole aujourd’hui en public par le truchement médiatique, enfants et héritiers musicaux putatifs de la 15 ème heure, culs-terreux et faux-culs qui l’insultaient pourtant publiquement au Palais des Congrès de Yaoundé lorsqu’il était encore un haut responsable dans le circuit méandreux des droits d’auteurs et des droits voisins du droit d’auteur au Cameroun ; des imposteurs de tous bords l’œil brillant de malice incapables de vous aligner trois titres des albums de musique de l’illustre disparu, que ces gens soient ceux qui le « pleurent » le plus aujourd’hui : les cons et les inutiles sont toujours ceux qui vous empêcheront de jouir d’un repos bien mérité. En tout temps et en tout lieu.
Manu Dibango est donc parti tranquillement. Sans bruits. Sans même nous gratifier une dernière fois de son rire sonore gras et guttural. En « cassant » cette fois-ci et bel et bien « son moteur ». Un « moteur » dont le compteur du véhicule pointe, depuis le mois de Décembre 2019, à soixante-ans d’une carrière riche, pleine, et surtout ininterrompue. Cet anniversaire fut passé curieusement sous silence par l’ensemble de la corporation des musiciens d’ici, dans son pays natal, pour des raisons difficilement explicables lorsqu’on observe leur enthousiasme débordant à discourir post mortem sur Manu depuis l’annonce officielle de son décès. Mon hypothèse sur cette étrange attitude est que la gêne pécuniaire a lobotomisé certains au point où ils/elles se réveillent tous aujourd’hui, « comme un seul homme » (la formule valant ici plus que jamais son pesant d’or) pour essayer de construire un récit de vie dont la cohérence, hélas, est constamment sujette à caution.
Mais au-delà de cette gêne réelle plus sérieusement, je pense que c’est le Cameroun qui a mal à sa mémoire tout court : mais à sa décharge, cette fois-ci, la lutte contre le Covid-19 qui focalise à dessein toute l’attention du peuple. Durant donc cette si étrange nuit, j’ai sorti disques et articles de ma modeste discothèque et de ma petite bibliothèque pour réécouter du Manu et relire de très vieilles interviews de lui et notamment les deux derniers dossiers à lui consacrés par le magazine culturel panafricain paraissant à Yaoundé depuis près de 10 ans, Mosaïques, dossiers relatifs à la célébration de ses 80 ans d’âge et à ses 60 ans de carrière professionnelle. Un impressionnant travail de fourmi et bénévole qui fut abattu de son vivant par les rédacteurs de ce support culturel : comme quoi il y en a qui n’auront pas attendu la grande faucheuse, le Covid-19 en l’espèce ici, pour le célébrer dignement. Sans esbroufe. Avec respect et considération.
J’ai repensé aussi, cette même nuit-là, à l’édifiant dossier du journal Mutations du mois de décembre 2003 simplement intitulé : « Monsieur Manu Dibango ». Un travail remarquable signé de grandes plumes comme Roger A. Takam, Thiéry Gervais Gango, Eugène Dipanda ou Claude B. Kingué. J’eus enfin une pensée, à ce moment précis aussi, en direction du trompettiste, l’excellent Terrence Ngassa, dont les élèves en Allemagne jouent toujours la musique de Manu Dibango durant leurs exercices : comme quoi, nul n’est vraiment prophète dans son pays ! Durant cette même nuit, j’ai ressorti des vidéos aussi (il y en a aussi à profusion sur Internet) de ses concerts multiples à travers le monde ; des interventions télévisées et autres. Cette nuit fut d’autant plus étrange quand j’appris que Manu ne reposera pas auprès des siens, au pays Yabassi, comme il se doit. Ce qui veut dire que le travail de deuil pour ces derniers, ici au pays, sera plus que jamais problématique, voire impossible à effectuer.
La nuit fut donc longue, très longue même. Je pensais à toutes ces choses qui vous reviennent comme ça à l’esprit, soit au détour d’une conversation (comme lors de notre discussion durant les 40 ans du Cerdotola à Yaoundé) ; ou, plus intime encore, au détour d’une écoute de l’une de ses musiques, du son de son soprano ou de l’une de ses harangues célèbres pour relancer les danseurs survoltés en piste ! Peut-être aussi à la relecture de l’un de ses éditoriaux quand il fut le Dp (Directeur de publication) du journal Afro-Music dont quelques rares pièces figurent bien en place dans un petit coin de mes archives. Je n’osais pas penser, durant cette nuit, à la douleur de ses rédacteurs à Paris que furent Ibrahima Soumaré, Robert Nkwintchoua ou Ferdinand Ketch. Ou même encore à Georges Collinet. Les rédacteurs talentueux de ce journal auquel le très jeune lycéen que j’étais avec les Sosthène Médard Lipot, Donfack Sockeng Léopold, Fred Eboko, Zoa Nanga Yves Mathieu, Assamba Jean-Claude, etc., s’abreuvait abondamment durant la fin de la décennie 70.
Manu Dibango part en procession avec Wallace Roney, le trompettiste, Ellis Marsialis le pianiste-formateur et le célèbre guitariste de jazz, l’incroyable Bucky Pizzarelli : une étrange procession pour des gens qui auront travaillé à donner, leur vie durant, un sens et une direction à leurs musiques en se remettant toujours en question au contact de jeunes loups qui leur apportaient du sang neuf, suscitant en revanche en eux l’envie de se surpasser en s’adaptant aux contingences esthétiques et historiques qu’impose tout le temps l’évolution de la musique. Cette étrange nuit tourne donc définitivement la page d’un baobab qui est tombé sur fond de « Baobab Sun7 » pour ainsi dire, l’une des plus belles mélodies intimistes et méditatives aussi de Manu. »