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ANALYSE

Centrafrique : Qui a tué le juge Bria ?


Alwihda Info | Par Passi Keruma - 19 Novembre 2013 modifié le 20 Novembre 2013 - 00:33

Une guerre politico-mafieuse s’est enclenchée contre les juges et les hauts cadres centrafricains qui ne sont pas en odeur de sainteté avec le régime oppressif actuel. Cette série de crimes ciblés nous interpelle tous à une réflexion.


Le corps du magistrat, Modeste Bria, abattu hier par des hommes de l'ex-Séléka.
Le corps du magistrat, Modeste Bria, abattu hier par des hommes de l'ex-Séléka.
La nuit du 16 novembre 2013 a été un goût de cendres dans la bouche des Banguissois. L’assassinat du juge Modeste Martineau Bria a plongé toute la population dans un traumatisme profond. Sans tabous, ce crime odieux semble porter la signature d’une organisation criminelle, bien structurée, avec des méthodes empreintes de la mafia corse dont le seul mot d’ordre est : « la mort d’un seul juge ne suffit pas, il en faut plusieurs ». Cela paraît signifier qu’une guerre politico-mafieuse s’est enclenchée contre les juges et les hauts cadres centrafricains qui ne sont pas en odeur de sainteté avec le régime oppressif actuel. Cette série de crimes ciblés nous interpelle tous à une réflexion.

Ce qui m’intrigue, suite à ce drame, c’est le communiqué laconique et précipité du Ministre de l’intérieur, Josué Binoua, prétextant que " le magistrat, Directeur des services judiciaires, Modeste Martineau Bria a été froidement abattu sur l’Avenue de France, suite à une tentative de braquage de son véhicule de fonction" alors qu’aucune enquête n’a été préalablement menée pour déterminer les circonstances dans lesquelles la tragédie s’est déroulée. Et d’ailleurs, dans un Etat de droit, c’est le procureur qui est habileté d’informer le public et non un ministre de l'intérieur. Pourquoi tant d’agissements ? Le Procureur du Tribunal de Grande Instance, Ghislain Gressenget l’a bien souligné : " Quand il y a des crimes odieux qui se commettent, le parquet ouvre systématiquement des enquêtes pour rechercher les présumés auteurs, les complices ou les co-auteurs afin de les traduire devant la juridiction répressive.". Etonnant encore, le même communiqué révèle que les dits " auteurs de ce dernier braquage", pourtant "formellement identifiés", ont été, vers 3h du matin, "au moment de leur interpellation…abattus…".

Contrairement à ce qui se dit dans ce communiqué, la famille endeuillée affirme que vers 1h30 du matin, des véhicules de la séléka ont fait irruption au domicile du défunt, leur présentant trois hommes qui, selon l’un des pseudo-commandant seleka, seraient les auteurs présumés de cet assassinat. Cet escadron de la mort aurait même proposé à la famille de faire justice elle-même en liquidant immédiatement les trois hommes. Cette proposition a été déclinée par les parents et la seleka aurait abattu les trois hommes devant eux et aurait embarqué les corps dans un véhicule 4x4 vers une destination inconnue.

Alors, de ces deux versions, qui dit la vérité ? La famille ou le ministre de l’intérieur, Josué Binoua ? Et pourquoi cette contradiction sur le même fait ? Pourquoi ces assassins présumés ont-ils été liquidés de manière expéditive ? N’est-ce pas une méthode mafieuse de brouiller la piste ? Toutes ces interrogations font comprendre que le mystère demeure toujours autour de cet assassinat dont a été victime cet éminent juge.

C’est dire que pour tout citoyen avisé, il y a encore beaucoup de zones d’ombres. Surtout que ce serait un juge qui détiendrait des dossiers sensibles et compromettants. Aussi et surtout qu’en ce jour, la séléka est presque devenue une organisation criminelle organisée qui se substitue aux institutions républicaines impuissantes. En fait, il ne sert à rien de se cacher derrière le petit doigt face à la recrudescence de ces crimes organisés. La Centrafrique n’est plus à l’abri des dangers mafieux. D’ailleurs, le juge Gressenget a bien précisé qu’ « à l’heure actuelle, il y a une recrudescence de la criminalité dans la ville de Bangui. C’est une situation inquiétante car la vie des gens est exposée à travers ces séries de crimes et de violences. Personne n’est à l’abri, c’est une situation délicate qui nous interpelle tous ». Les enlèvements, les assassinats, les exécutions sommaires, les tortures, les cadavres flottant dans l’eau de l’Oubangui, etc., m’amènent à y retrouver une analogie avec les mafias italiennes, françaises, russes, asiatiques, etc… Le mot "mafia" désigne le stade ultime du crime organisé. Et aujourd’hui, en RCA, il y a bien une structuration hiérarchisée et pyramidale du phénomène mafieux qui cherche, par l'intimidation, la violence et le meurtre, à s’approprier du pouvoir, des richesses du pays. Il faut donc parler de mafia en Centrafrique.

C’est pourquoi, je n’exclus pas l’existence d’un donneur d’ordre supervisant ces systèmes criminels ciblés. Mais qui ? C’est la question-clef.

Cela dit, il appartient à chacun de nous de chercher à comprendre certaines choses que personne ne peut se permettre de nous expliquer.

Passi Keruma