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AFRIQUE

Niger : les expulsions mettent en danger la vie des migrants


Alwihda Info | Par Info Alwihda - 7 Avril 2021


Un centre de transit pour migrants expulsés d’Algérie vers leur pays, Agadez, Niger, mai 2018. © UNICEF/UN0209663/Gilbertson VII Photo
Un centre de transit pour migrants expulsés d’Algérie vers leur pays, Agadez, Niger, mai 2018. © UNICEF/UN0209663/Gilbertson VII Photo
Safi Keita, originaire du Mali, est mariée, mère de deux enfants et enceinte de quatre mois. Sans ses enfants, restés au pays avec leur grand-mère, elle vendait des épices en Algérie lorsqu’elle a été arrêtée à son domicile. « Les gendarmes algériens ont défoncé la porte. Ils ont tout emporté, argent et téléphones. Ensuite, ils m’ont conduite au poste », raconte la jeune-femme.

Le lendemain, Safi est emmenée de force au centre de détention, « Ils nous ont fait monter dans des camions bondés, on y était très à l’étroit et sans masque. » Une fois arrivée, on lui demande de sauter du camion à terre. « Comme j’étais enceinte, cela m’a provoqué des douleurs au ventre », raconte Safi.

Dans le centre de détention où elle passera quatre jours, Safi détaille les conditions d’hygiène déplorables et des repas uniquement composés de pain. « Bien que je sois enceinte, je n’ai bénéficié d’aucun traitement de faveur, les gardes n’ont éprouvé aucune compassion envers moi ou ma condition physique », rajoute la jeune femme.

Après cinq jours de détention, elle et les autres migrants sont transportés à la frontière entre l’Algérie et le Niger, dans le désert.

COVID-19 : pas d’arrêts des refoulements systématiques

Depuis le début de l’année et à la date de mi-mars, 2 710 migrants ont été expulsés vers le Niger en provenance d’Algérie. Parmi eux, un migrant blessé par balle et un autre avec une jambe fracturée. Ces récentes expulsions nous rappellent que malgré la fermeture des frontières pour cause de COVID-19, et ce toujours en cours, le refoulement systématique des migrants n’a pas cessé.

Selon le recensement effectué par les équipes de Médecins Sans Frontières, en 2020, au total, plus de 23 175 personnes migrantes sont arrivées dans la petite ville désertique d’Assamaka, près de la frontière entre le Niger et l’Algérie.

C'est un peu moins que les 29 888 expulsions recensées par les équipes de Médecins Sans Frontières en 2019, mais c’est un nombre élevé considérant la fermeture des frontières du Niger depuis mars 2020 à cause de la crise du COVID. Le nombre de consultations ambulatoires réalisées par les équipes de MSF en 2020 est plus élevé que l’année précédente avec 41 801 en 2020 contre 39 889 en 2019.

De nombreux patients de MSF ont subi des violences, en 2020, MSF a recensé plus de 989 migrants impactés par les violences, dont 21 témoignent avoir été tortures. Au moins, 1 914 personnes migrantes ont aussi été soignées pour des problèmes de santé mentale.

Déposés au « Point Zero »

Les équipes de MSF à Agadez ont recueilli des centaines de témoignages de ces personnes migrantes aidées ou secourues par l’organisation après avoir été expulsées d’Algérie. En provenance d’Afrique de l’Ouest comme d’Asie du Sud, ces hommes, femmes, enfants et des personnes âgées résidaient, pour certains, en Algérie depuis des années avant d’être expulsés. D’autres voyageaient dans le pays en route vers l’Europe.

Les migrants ont témoigné avoir été arrêtés puis placés dans des centres de détention pendant des jours, des semaines, voire des mois et ensuite entassés dans des bus ou des camions par les forces de sécurité algériennes afin d’être déposés à la frontière entre l’Algérie et le Niger, dans un lieu appelé le «Point Zero». Dans le désert, au milieu de nulle part, souvent en pleine nuit.

Laissés à eux-mêmes, sans rien dans leurs poches, les piétons de ces convois doivent s’aventurer, sans signalisation, ni carte, dans une marche d’environ 15 km pour rejoindre le village d'Assamaka, au Niger. Certains se perdent et ne sont jamais retrouvés.

Dépouillés et volés

Traoré Ya Madou, aussi originaire du Mali, a travaillé pendant six ans comme peintre en Algérie avant de se faire arrêter par les forces de l’ordre. « Nous habitions directement sur le chantier où nous travaillions. Ce matin-là, la police algérienne a débarqué. Généralement, nous leur donnions de l’argent ou nous résistions, puis finalement les agents partaient. Mais cette nuit-là, ils étaient nombreux, environs une vingtaine, ils ont cassé la porte et sont entrés. Une fois à l’intérieur. Ils nous ont menottés et transportés à la gendarmerie, j’y suis resté 24 heures sans manger. Là-bas, nous avons été minutieusement fouillés. Durant la fouille, ils vous retirent même vos sous-vêtements, nous avons subi un traitement inhumain. J’avais 2500 euros sur moi, ils m’ont tout pris. Ils m’ont aussi si sauvagement battu que j’ai dû être transporté à l’hôpital », relate le peinte.

Traoré a été transporté encore plus loin que les autres d’Assamaka pour avoir tenté de résister aux policiers algériens. Son trajet vers Assamaka a duré environ quatre heures.

Abus de droits humains

Les histoires de ces deux migrants ne sont qu’un court aperçu de ce qui se passe à la frontière entre l’Algérie et le Niger.

Depuis la révolution libyenne en 2011, la route à travers le Niger, la Libye et l’Algérie a témoigné du plus grand flux migratoire vers l’Europe. Les politiques conçues pour freiner les flux de migrants, n'ont pas empêché les individus de rechercher la sécurité ou une vie meilleure. Au contraire, cela a abouti à davantage de criminalisation de la migration ainsi qu’à un accroissement des risques en matière de violations des droits humains de ces migrants.

En 2015, au Sommet de la Valette sur la Migration, les pays européens et les pays africains ont davantage renforcé le système de contrôle aux frontières et faciliter le renvoi, volontaire ou non, des migrants qualifiés d’illégaux. C’est ainsi que des migrants ont continué à être arrêtés arbitrairement, soumis à des mauvais traitements ou renvoyés vers un pays où ils risquent d’être persécutés.

« Des conditions d’arrestation, de détention, et d’expulsion de la part du gouvernement algérien ne respectent pas le principe fondamental de non-refoulement et sont des pratiques contraires au droit international des droits de humains et au droit international des réfugiés », explique Jamal Mrrouch, chef de mission de MSF au Niger. « Il est primordial de commencer à réajuster ces politiques et de garantir une assistance humanitaire et une protection aux personnes migrantes en mouvement, en veillant à ce que les structures locales dans les pays de transit, comme le Niger, puissent répondre aux besoins de tous », conclut le chef de mission.