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AFRIQUE

Philippe Larrieu : « La solution à la crise anglophone doit venir des Camerounais »


Alwihda Info | Par - 23 Avril 2018 modifié le 23 Avril 2018 - 16:50

A la suite d'une visite effectuée dans la région du Nord-ouest Cameroun en proie, comme celle du Sud-ouest, aux exactions d'un mouvement sécessionniste, le ministre conseiller de l'ambassade de France au Cameroun revient sur les relations entre son pays et le Cameroun.


"Les entreprises françaises sont comptables de leurs erreurs devant l’administration et la justice du Cameroun."
"Les entreprises françaises sont comptables de leurs erreurs devant l’administration et la justice du Cameroun."
Monsieur le ministre conseiller, au terme de votre visite à Bamenda, quelle est l’analyse que vous faite sur la situation dans les régions anglophones ?
Nous allons effectivement aborder cette question. Mais je voulais surtout évoquer avec vous plusieurs sujets qui sont parfois mal compris dans la relation franco-camerounaise. Avant cela, je voudrais commencer par saluer bien fraternellement tous vos lecteurs et vous remercier de l’intérêt que vous portez à la présence française au Cameroun. Nous sommes au XXIème siècle, c’est-à-dire près de 60 ans après l’indépendance de votre pays, et j’entends ou je lis parfois des considérations d’un autre âge sur nos rapports bilatéraux. Certaines de ces considérations sont même parfois haineuses, comme s’il s’agissait de sanctionner mon pays pour des faits qu’on pourrait lui imputer pendant la colonisation ou juste après.

Pourriez-vous nous donner quelques exemples concrets sur vos récriminations ?
Bien sûr. Par exemple j’ai lu récemment que pour « punir » Paris (je ne sais pas de quoi), la France a été écartée de tous les projets miniers au Cameroun : « les projets de fer de Mbalam et de Nkout, ceux de la bauxite de Foumban, d’Akonolinga, de Minim Martap et de Fongo Tongo, de même que ceux du cobalt de la Nkamouna ». Cette présentation est doublement tendancieuse : d’abord parce que la plupart des mines citées ne sont actuellement pas exploitées, comme celle de Minim Martap ou celle de Fongo Tongo. Mais surtout parce que les firmes françaises n’ont jamais manifesté d’intérêt au moment de la délivrance des permis d’exploitation. Ce qui me paraît le plus grave, c’est quand on diffuse des informations à l’opposé de la vérité.

Pourriez-vous nous en donner des précisions ?
Je ne peux pas citer tous les cas mais j’en ai un qui me revient à l’esprit dans le secteur des transports et deux en matière d’énergie. Dans le secteur des transports, je fais référence au port de Kribi : toujours sous le prétexte de « punir » ou de « contenir » la France, j’ai lu dans le même journal que « le gouvernement camerounais a exigé […] que le plus gros pourcentage dans la répartition du capital revienne aux Chinois (concession du terminal à conteneurs du port de Kribi) ». La réalité est tout autre : le consortium « BCC », adjudicataire du terminal à conteneurs pour 25 ans, est composé de Bolloré Africa Logistics (France) (30%), CMA CGM (France) (30%), China Harbour Engineering Corporation (CHEC - Chine) (20%) et de partenaires camerounais (20%). La part française atteint ainsi 60% du total. Pour ce qui est de l’énergie, le projet, ô combien emblématique, du barrage de Nachtigal fait l’objet du même genre de désinformation. Ainsi, ai-je pu lire qu’« en 2015, lors de la visite du président français François Hollande en Chine, les Chinois entrent dans le capital d’EDF. Pour ce faire, il est dit selon les accords conclus qu’ils auront en charge la gestion des projets d’EDF à l’international. C’est donc après cette alliance stratégique que ces Chinois vont par la suite signer avec l’État du Cameroun de nouveaux accords pour le développement du barrage de Nachtigal ». Là encore, la réalité est bien différente : aucune structure financière chinoise n’est entrée au capital d’EDF. EDF International est détenu à 100% par EDF. L’actionnaire majoritaire d’EDF est l’État avec 83,5% du capital. L’accord pour le barrage de Nachtigal a été conclu par EDF international.
Le projet vise à créer une centrale hydroélectrique de 420 MW (la plus importante du Cameroun). La réalisation des travaux sera assurée par une entreprise spécifique dédiée, la NHPC (Nachtigal Hydro Power Company). Celle-ci sera ensuite en charge de l’aménagement hydroélectrique, de la réalisation des lignes haute tension et de l’exploitation du barrage pendant 35 ans. Ses actionnaires sont EDF International, la Société Financière Internationale (SFI) et le gouvernement camerounais. La France joue donc un rôle primordial dans le financement de ce projet. EDF International apporte 40% des capitaux, la SFI 30% et l’Etat camerounais 30%. Le groupe AFD et Proparco apportent au total plus de 100 millions d’euros de prêts, le reste des prêts nécessaires à ce projet étant apportés par d’autres bailleurs dont la Banque Africaine de développement, des bailleurs européens et enfin des banques locales. Deuxième et dernier exemple en matière d’énergie : les hydrocarbures. D’aucuns ont écrit que « le caractère anticonformiste qui agace de plus en plus les Français, pourrait-on dire, atteint des points d’acuité insupportables ces dernières années avec le dossier d’exploitation du pétrole du sous-sol camerounais ». Une fois de plus, cette approche n’est en rien conforme à la réalité : en effet, l’entreprise franco-britannique Perenco est le premier producteur de pétrole au Cameroun. En 2017, sa production atteignait 54 000 barils par jour contre 25 000 barils pour son seul concurrent, le chinois Addax. Par ailleurs, depuis le rachat des activités d’exploration - production de Total en 2011, Perenco est devenu leader sur le marché camerounais en contrôlant 70% des parts de marché dans la production pétrolière.

On voit que vous voulez vous donner le beau rôle. Mais vous savez que beaucoup de Camerounais pensent que la France n’a pas perdu ses vieux réflexes coloniaux. Je pense notamment au secteur agricole...
Là encore, je suis convaincu que tout ceci appartient au passé. Aujourd’hui, même si nos entreprises dans ce secteur pensent « rentabilité et profit », elles inscrivent leurs activités dans une vision totalement cohérente avec les objectifs de développement définis par les autorités camerounaises. Prenez par exemple le secteur de la banane. Il est partagé entre trois acteurs, la PHP (filiale de la compagnie fruitière de Marseille), la CDC (Cameroon Development Corporation, 100% propriété de l’État du Cameroun) et la Boh Plantations. La PHP est certes le premier producteur mais également le premier exportateur de bananes du Cameroun. Mais en 2016, cette entreprise française a signé un contrat d’assistance technique avec la CDC pour l’aider à surmonter ses difficultés (vieillissement des plantations, baisse du rendement des exploitations). Le contrat vise notamment à replanter 3 000 hectares de bananes sur les 4 525 ha de la société afin d’améliorer le rendement des cultures. Par ailleurs, la PHP assure le transport et la commercialisation des bananes de la CDC pour une période de 10 ans. On voit donc bien que loin de se comporter en « prédateur », le PHP française travaille pour l’essor de la filière tout entière.

Alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
Je n’ai jamais dit cela et il peut y avoir des entreprises françaises qui n’ont pas rempli leur contrat, qui ont agi de façon inappropriée. Mais ces entreprises sont comptables de leurs erreurs devant l’administration et la justice du Cameroun. Et nous n’interférons pas dans les procédures. Souvenez-vous de la catastrophe ferroviaire d’Eseka. Notre ambassade n’est jamais intervenue en faveur de Bolloré et cette entreprise, incriminée à côté d’autres acteurs de la filière, s’est toujours soumises aux différentes enquêtes et procédures judiciaires engagées. D’une manière générale, et je le redis à dessein, nous sommes au XXIème siècle et la relation franco-camerounaise est désormais celle d’un partenariat stratégique. Fini le diptyque assistant - assisté, finie l’opposition colonisateur - colonisé. Nous sommes parvenus à l’âge adulte de rapports qui sont fondés sur des intérêts mutuels. Alors pourquoi vouloir travestir la réalité ? Permettez-moi de conclure sur une dernière « arnaque médiatique ». J’ai lu récemment, s’agissant de l’Agence Française de Développement (AFD) et du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) la contrevérité suivante : « En clair, les fonds issus de l’initiative PPTE sont gérés par l’AFD à travers le C2D. Seulement, ce que l’on doit savoir c’est que cet argent décaissé à l’occasion par l’AFD dans le cadre du développement des projets routiers, ponts et autres, appartient au Cameroun. Et non à la France.
En outre, ce n’est ni un don, ni un prêt français ». En réalité, la vérité est celle-ci (et vous la trouverez dans toutes les publications sérieuses, en France comme au Cameroun) : l’initiative PPTE (pays pauvres très endettés) a été lancée en 1996 pour réduire l’endettement extérieur de pays très pauvres à un niveau soutenable afin d’améliorer leurs perspectives de développement.Tous les créanciers (multilatéraux, bilatéraux et privés) participent à cette initiative. Le Cameroun a été éligible à ce programme qui lui a permis de bénéficier d’un allégement de dette de 1,27 milliard de dollar en 2006. Le C2D est un mécanisme mis en place par la France via l’AFD afin de poursuivre l’action de l’initiative PPTE. Son objectif est de contribuer au développement et à la lutte contre la pauvreté. Dans le cadre de ce programme, la France reverse sous forme de dons l’équivalent du montant des créances honorées par le Cameroun vis-à-vis de la France. Il s’agit donc bien d’argent français reversé au Cameroun. Entre 2006 et 2017, 655 milliards FCFA ont ainsi été versés sous forme de subventions et 411 milliards de FCFA sont prévus pour la période 2017-2025. Les projets C2D concernent, entre autres, les infrastructures routières (pont sur le Wouri), l’éducation (réhabilitation et construction d’écoles), la santé (financement de chèques santé, formation de personnels de santé) ou encore l’agriculture (modernisation des exploitations, formation d’agriculteurs).

Revenons à votre visite récente à Bamenda. Qu’êtes-vous allé y faire ?
Là encore je voudrais éviter tout malentendu, toute interprétation tendancieuse. Je me suis déplacé à Bamenda, en plein accord avec mon ambassadeur, pour connaître une capitale régionale dans laquelle je n’avais pas mis les pieds depuis mon arrivée au Cameroun, il y a un peu plus d’un an. Pour le reste, je crois que « Le Messager » a été l’un des quotidiens qui a résumé le plus fidèlement l’esprit et les résultats de ce déplacement : « cela m’a permis de mieux comprendre les causes et surtout les conséquences de la crise actuelle (ndlr : dans les régions Nord-Ouest et Sud-Ouest). Je pense qu’il y a beaucoup de possibilités pour un dialogue qui permette justement d’en finir avec cette crise. La première des choses que j’ai dites à mes interlocuteurs, c’est que je ne suis pas venu ici (à Bamenda ndlr) pour donner des leçons. Bien sûr, nous avons nos idées sur la question mais il n’est pas question pour la France de dire quelle est la solution car la solution doit venir des Camerounais eux-mêmes ». Et aujourd’hui je préciserais que la solution doit venir des Camerounais et rien que des Camerounais.